28. Prune
Alors qu’ils étaient à l’arrêt dans un centre-ville abandonné, Prune invita Milo à venir avec elle tester sa nouvelle bombe fumigène. Elle prévint Auguste qu’ils se rendaient dans l’arrière-cour de la boutique dans laquelle ils s’étaient installés. Auguste leur rappela encore les règles de sécurité que Prune connaissait par cœur.
Ils se cachèrent derrière un muret et Prune envoya sa bombe artisanale derrière eux.
Un petit ‘boum’ retentit suivit d’un ‘pchhh’.
- Attends, ne te redresses pas tout de suite, on n’a pas encore entendu le bouquet final !
Une détonation plus forte que la première se fit entendre et des bruits d’impact dans les murs environnants brisèrent le calme religieux de l’arrière-cour.
De la poudre rose était encore un peu en suspension et était étalée partout autour de la bombe et plein d’objets métalliques, dont des cailloux, avaient fait des impacts dans les murs et vitres environnants.
Milo était impressionné et Prune fière. Ça avait marché comme elle le voulait. Curieux, le garçon lui posa des questions sur le fonctionnement de la bombe et Prune lui dévoila tous ses secrets, objet à l’appui (car, oui, elle était réutilisable !). Ensuite, ils se mirent à chercher les projectiles qui s’étaient plantés dans les murs.
Soudain, Milo cria et tomba à la renverse. Prune accourut aussitôt.
- Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Il y a quelqu’un, là !!
Il pointait son doigt dans la direction d’une allée. La silhouette était toujours là, peu perturbée par son cri paniqué. Prune l’aida à se relever et ils fixèrent leur visiteur. Il y avait quelque chose qui clochait.
Son corps brillait. Du métal ? Il ressemblait à une vieille statue de guerrier.
- Bonjour ? tenta Prune. Qui es-tu ? Tu es perdu ?
La silhouette s’avança et Milo se raidit en se cachant derrière Prune.
Il s’agissait d’un androïde. Le métal le recouvrant était couleur sable et reproduisait les aspérités de la pierre. Une coiffe ornait son visage dur, taillé dans la roche. Il s’accroupit et leur caressa les cheveux dans un geste affectueux. Prune lui demanda son nom mais n’eut pas de réponse. Après leur avoir fait un geste d’au revoir, il s’en retourna dans l’allée, geste que Prune s’empressa d’imiter, ravie de s’être fait un nouvel ami. L’androïde disparut.
- C’était super terrifiant…
- Super incroyable, tu veux dire !! Les androïdes ont disparu depuis plus de huit-cents ans ! Tu sais ce que ça représente d’en voir un ?! Ça veut dire qu’ils recommencent à peupler les rues !!
- Tu en parles comme d’un animal en voie d’extinction…
- C’est tout pareil ! Viens, il faut aller prévenir papy !! Il va être fou de joie !
Auguste fut en effet fou de la nouvelle. Fou de rage.
- Vous n’avez pas pensé qu’il pouvait s’agir d’une arme dangereuse ?!!
- Il nous a caressé la tête ! Je crois qu’il nous aime bien !
- Non. Ça n’existe plus pour une bonne raison. Ils étaient devenus trop dangereux. Je ne veux plus que vous vous approchiez de l’un d’entre eux !
- Mais il était gentil, lui !
- Prune. Je ne le répèterai pas. Les androïdes ne sont que des boîtes de conserves malfaisantes. Si ce n’était pas le cas, il y en aurait encore plein les rues ! Même pendant la guerre, ils n’ont pas voulu les utiliser ! Il y avait une bonne raison à ça, réfléchis ! Les dangers des intelligences artificielles ne datent pas d’hier. Je t’ai enseigné ça. Je dois te rappeler ce qu’il s’est passé en 2204 ?
- Non, je sais bien…, capitula Prune visiblement déçue de ne pas être entendue comme elle aimerait.
- Bien. Je ne veux plus en entendre parler, sauf si vous en voyez un. Fin de la discussion.
Déçue, Prune partie s’isoler. Milo l’accompagna.
- Il s’est passé quoi, en 2204 ?
- L’intelligence artificielle a fait un coup d’état. Dans plein de pays à la fois.
- Et comment ça a été réglé ?
- Pour faire simple, on a juste débranché la prise et jamais rebranchée. Les hommes se sont rendus compte que l’IA était trop dangereuse. Elle a été supprimée partout et étonnamment, plein d’emplois qui avaient disparu depuis cent-cinquante ans à l’époque ont été recréés. Ça a été comme un renouveau. Plutôt que d’être fainéants, les gens ont amélioré des outils déjà existants. On a gardé quelques robots, mais sans intelligence, juste avec des programmes plutôt… « basiques ».
Elle s’arrêta un moment.
- C’est pour ça que j’étais contente de voir ce robot… Il est comme une relique du passé mais… en 4.0 ! Tu imagines la chance qu’on a ?
- Je préfèrerais croiser des animaux tout mignons…
- C’est pareil, Milo. Les droïdes étaient comme nos animaux de compagnie avant ! Enfin, je crois qu’il y a eu une sorte de crise avec leurs droits… mais ça n’a pas duré longtemps, tu sais avec 2204…
- Tu en sais des choses.
- C’est papy qui m’a dit. Il a appris tout ça quand il était encore jeune recrue. Et puis, il aime beaucoup l’Histoire, surtout en tant que Sorcière ! Savoir comment a évolué toute la technologie, ça le fascine.
C’est le moment que choisit ce dernier pour les interrompre.
- Le repas est prêt ! Si vous avez faim, il va falloir vous magner !
Sa rencontre obnubila Prune le reste de la soirée. Elle était bien déterminée à recroiser l’un de ces androïdes.
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Alors qu’ils avaient trouvé une petite maisonnette où s’installer pour la soirée, des bruits de pas résonnèrent dans la rue. Papy ouvrit la porte à la volée et se précipita dehors avec son aspirateur en braillant :
- Dépêchez-vous de me dire qui vous êtes ou je ne donne pas cher de vot’ peau !
Prune les observait à travers un trou dans le mur. Il s’agissait de trois personnes. Deux d’entre elles levèrent les mains pendant que l’autre garçon dégaina une sorte de canon à une vitesse folle. Auguste et lui se toisèrent.
- J’te conseille pas de jouer à ce jeu, gamin.
- Moi non plus, j’te conseille pas de jouer à ce jeu, vieille branche.
Alors que le temps était en suspension, Prune décida de sortir de sa cachette malgré les protestations de Milo.
- Rentre à l’intérieur ! lui ordonna Auguste.
- J’entends des menaces mais aucun coup de feu. C’est louche, papy !
La fille du groupe s’empêchait de sourire. Elles se regardèrent toutes les deux en plissant des yeux avant que Prune ne dise :
- Oh, mais c’est vous ! Le groupe qu’on a croisé une fois, plus au sud !
- Quoi ? fit Auguste.
- Hein ? fit le garçon.
- Baisse ton arme, papy. Ils sont gentils !
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Après avoir convaincu les deux combattants que personne ne voulait la mort de personne, les deux groupes se retrouvèrent dans l’un des logements. Alors que tout le monde s’observait en silence, Prune décida de le briser :
- Je suis Prune. Mon papy est Auguste et le garçon, là, c’est Milo.
- Je t’ai toujours dit de ne jamais révéler ton identité ! s’énerva Auguste.
- Ça va, papy, je t’ai dit, ils sont gentils. On peut leur faire confiance.
Auguste lui lança un regard appuyé. « Le Désert, c’est pas le monde des petits oiseaux roses », ça, il le lui avait maintes fois répété… Mais elle se souvenait d’eux et ils n’étaient pas des Déserteurs. Elle reporta son attention sur le groupe, et la fille fit les présentations : elle s’appelait Carmen, il y avait son cousin Paco et le grand monsieur était Al.
- Elle est où la dame malade qui était avec vous ?
Tous les trois semblaient peinés.
- Elle… elle nous as quitté. La maladie était trop forte…, dit Carmen en lançant un coup d’œil à son cousin qui préférait observer et triturer le bouton de sa manche.
Prune fut attristée par la nouvelle. C’était vraiment une vilaine maladie, ce Souffle de Pierre.
- Vous êtes allés à Gatita, comme vous le vouliez ? demanda Auguste.
D’une voix basse et lourde d’émotions, Carmen expliqua comment Heaven manipulait les pauvres malades et comment le chaos avait pris possession de la ville.
- C’est bien ce que je pensais, le monde est pourri jusqu’à la moelle, grogna Auguste. J’comprends mieux pourquoi votre amie a tenu le coup aussi longtemps. Une machine comme la vôtre s’est rendue bien utile. Ça m’avait étonné lors de notre première rencontre… Et vos épreuves, alors ?
- Paco est arrivé troisième à la première mais… tous les perdants ont été tués. J’ai peur pour la suite.
Auguste secoua la tête. Il ne fit pas plus de commentaire.
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Très vite, Paco et Auguste parlèrent de mécanique et de circuits. Après avoir un peu discuté avec Carmen et Al, elle partit les voir, intéressée. Quand elle arriva à leur niveau, Paco avait démonté une bonne partie du vieil aspirateur d’Auguste.
- Le problème vient de l’alimentation, l’informa Paco.
- J’ai déjà vérifié, il n’y a pas de problème de c’côté-là.
- Pas si sûr…
Paco prit la partie en question de l’arme et la mit à la hauteur de son œil. Il ferma l’autre pour mieux voir.
- Ha ah ! J’ai trouvé ! Il y a un tout petit accro sur un des fils. Une fissure, même micro à cet endroit, ça peut foutre en l’air la machine. Suffit juste de le changer.
Auguste était surpris. Il se gratta la barbe, dubitatif.
- Attends, attends. ‘Vas pas mettre tes mains là-dedans, ça m’a pris quatre heures pour tout assembler la dernière fois.
- Et ça ne me prendra que cinq minutes, j’ai l’habitude.
Avec une dextérité qui laissa coi Auguste et Prune, Paco changea le fil dans un temps record et referma le boîtier.
- J’ai raccourci les fils, la charge devrait être plus rapide. Oh et je peux aussi améliorer la puissance de l’arme.
- Heu… heu… oui, pourquoi pas…, bafouilla Auguste qui n’en revenait toujours pas.
Paco s’exécuta. Il maniait le vieil aspirateur d’Auguste comme un rubik’s cube.
- Où est-ce que tu as appris tout ça… ? demanda Auguste sans décrocher les yeux des manipulations rapides et précises de Paco.
- Oh, heu… à droite, à gauche. Un peu sur le tas, quoi.
- Gamin, ça fait quarante ans que je manipule des armes et l’électronique en général. J’ai bien roulé ma bosse et je peux dire sans l’ombre d’un doute que je suis doué dans ce que je fais. Mais toi… tu n’es pas seulement doué. Tu es un génie.
Paco resta silencieux et continua de s’occuper de l’aspirateur d’Auguste. Prune fronça les sourcils. Ce compliment-là ne sembla pas lui faire plus plaisir que ça.
- Ça a toujours… été très simple pour moi. Je pourrais pas l’expliquer. J’ai démonté et remonté ma première machine à quatre ans. L’électronique pour moi, c’est comme la musique pour ceux qui ont l’oreille absolue. Ça coule de source.
Il avait dit ça d’un ton un peu nostalgique dans lequel se mêlait une certaine tristesse. Il leur présenta bientôt l’appareil amélioré et Prune s’exclama qu’il n’était pas seulement neuf, mais qu’il s’agissait d’un « version 5.0 ! ».
- Il est… plus léger ?
- Oui, je t’ai expliqué. J’ai réuni trois composants et enlevé le plus lourd. C’est plus simple comme ça. Le gros boîtier vert qui gérait les ondes de terre était trop volumineux. J’en ai mis un plus petit qui fera autant l’affaire. J’utilise ceux-là sur mes armes.
- Oh… j’ai dû perdre le fil à un moment donné…
Prune était ravie de voir Auguste si heureux. Il en était même tout chamboulé. Ils se donnèrent une franche poignée de main, scellant leur nouvelle amitié.
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Après un repas partagé, ils décidèrent de faire salle commune pour la nuit. Prune s’endormit rapidement, terrassée par cette fantastique journée. Elle crut surprendre une conversation un peu houleuse qui parlait du fait de devenir sorcières ou non entre Carmen et Paco, mais n’en aurait su dire la teneur exacte.
Un bruit la réveilla au milieu de la nuit. Une respiration saccadée. Puis un froissement de tissu. Elle ouvrit difficilement les yeux et vit une silhouette se lever. Ce n’est que lorsqu’elle passa la porte qu’elle découvrit que c’était Paco. Il prit un sac avec lui. Prune voulut le suivre, mais trop ankylosée par le sommeil, elle se rendormit presque aussitôt.
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Le matin, il était revenu. Quand Prune se réveilla, il était même déjà debout. Il parlait avec Carmen, Al et Auguste qui étaient assis autour d’une carte de la région. Prune vint s’asseoir à côté de son papy.
Auguste était en train de parler avec Carmen. Il s’étonnait (une fois de plus) de la qualité de sa carte et du nombre de détails qu’elle y avait recensé. Avec leur accord, il les recopia sur la leur.
Une fois dehors, il fallut se dire au revoir.
- C’est là que nos chemins se séparent, les jeunes. J’espère qu’on se recroisera un de ces quatre !
- Prenez soin de vous, sourit Carmen.
Auguste se dirigea vers Paco et lui tendit la main. Il lui redit à quel point il avait été ravi de le rencontrer. Il lui recommanda de veiller sur ses amis qu’importe ce qu’il choisissait de faire. Paco le remercia, un sourire timide sur le visage.
Ils se firent de grands signes quand ils partirent, chacun dans une direction opposée.
- C’est la providence qui nous les a mis sur notre chemin ! Notre voyage va changer, à partir de maintenant !
Auguste n’eut pas sitôt dit ces mots qu’une forme humanoïde sortit de nulle part et se mit devant eux. Ils se figèrent.
- Papy ! Regarde, un androïde !
- Ouais… Ça pue. Pourquoi ce machin est là ? Allez vous cacher, je lui règle son compte et on part après.
- Mais il est peut-être-
- Ne discute pas et allez vous mettre à l’abri !
L’androïde commença à marcher lentement vers eux. Prune et Milo partirent plus loin pour se mettre à l’abri. Auguste dégaina son aspirateur et tout se passa très vite.
À une vitesse inouïe, l’androïde fonça sur Auguste, qui n’eut pas le temps de tirer, et l’embrocha avec son bras.
- PAPY !!!

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