L’accalmie fugace

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Enveloppé par une brume aux teintes changeantes, tantôt bleutée, tantôt dorée, le vaisseau glissait silencieusement à travers l'hyperespace, porté par un océan de particules énergétiques. Loin d'être chaotique, ce ballet cosmique semblait d'une douceur presque irréelle, un contraste saisissant avec le tumulte qui régnait dans l’âme de Kiran.

À l’intérieur, une semi-obscurité régnait, résultat du mode de repos activé par ses soins. Ce réglage n’avait pas seulement pour but d’économiser l’énergie précieuse du vaisseau : il instaurait une quiétude artificielle, une illusion de calme. Les alarmes avaient été désactivées, épargnant à l’équipage le rappel incessant des avaries et des dangers. Pourtant, cette sérénité feinte ne suffisait pas à apaiser la tension qui pesait encore sur leurs épaules. L’adrénaline retombait, mais laissait derrière elle une fatigue sourde, un vide oppressant. Ils avaient survécu. Ils avaient fui. Mais le calme du voyage interstellaire n'était qu’un sursis. Un battement de cœur suspendu avant la prochaine tempête.

Malgré la distance abyssale séparant Oberon V de Neuror, le voyage ne durerait que quelques heures, trois ou quatre tout au plus. Ce répit serait bref. Trop bref.

À l’arrière du vaisseau, dans l’un des dortoirs, Kiran veillait.

Assis près du corps inanimé de Zena, il demeurait immobile, le regard figé sur elle. Allongée sur l’une des couchettes, elle paraissait paisible sous la lueur tamisée des lumières de bord. Les reflets dorés dansaient sur son visage, projetant de subtiles ombres mouvantes, comme si elle dormait encore. Comme si, d’un instant à l’autre, elle allait soupirer et rouvrir les yeux.

Mais elle ne le ferait pas.

Kiran le savait. Zena n’était plus. Il aurait voulu croire à une illusion, à un mirage créé par son esprit trop épuisé, mais la vérité s’imposait à lui avec une cruauté implacable. Son cœur s’était arrêté. Son souffle s’était tu. Son esprit s’était éteint. Définitivement.

Une boule douloureuse se forma dans sa gorge.

Des souvenirs affluèrent, violents et implacables. Il revoyait leurs années d’études, les heures passées à argumenter, à débattre, à se défier. Zena avait toujours été brillante, audacieuse, parfois arrogante. Mais sur Oberon, il avait découvert un autre visage. Celui d’une femme émotive et craintive.

Et elle avait été arraché par la sauvagerie du Consortium.

La réalité de cette perte lui revint comme un coup de poignard. Les images de la bataille lui explosèrent dans l’esprit. Le chaos. La fumée. Les cris. La lumière aveuglante des tirs qui fusaient de toutes parts. Et Zena, s’effondrant dans le vaisseau.

Pourquoi ? Pourquoi eux ?

La douleur était insoutenable. Ses camarades, ses confrères… tous fauchés en un instant. Kiran ferma les yeux, mais l’horreur était imprimée sur ses paupières. Il ne pouvait échapper aux fantômes d’Oberon.

Un sanglot lui échappa.

Lentement, ses doigts tremblants se refermèrent sur la main glacée de Zena. Il la serra, comme s’il pouvait encore lui transmettre un peu de chaleur, comme si ce simple geste pouvait la ramener à lui. Mais ce n’était qu’un mensonge, un espoir vain. La mort l’avait déjà prise.

Les larmes dévalèrent ses joues, incontrôlables. Il laissa échapper un gémissement, brisé, incapable de retenir cette douleur qui lui lacérait la poitrine.

Puis, une pensée lui transperça l’esprit. Sa famille.

Ils ne savaient rien.

Pour eux, Zena était toujours en mission. Ils s’imaginaient qu’elle rentrerait bientôt, le sourire aux lèvres, prête à leur raconter ses découvertes, à partager son émerveillement. Ils l’attendaient. Ils l’attendaient encore.

Mais elle ne reviendrait jamais.

Le poids de cette vérité le fit vaciller. Comment leur annoncer l’impensable ? Qui pour leur annoncer ?

Une détresse abyssale s’empara de lui. Son souffle se brisa sous le poids du chagrin. Il aurait voulu crier, hurler contre l’injustice du monde, mais seul un sanglot étranglé lui échappa.

Un flot de culpabilité s’abattit sur lui, implacable. Aurait-il pu agir autrement ? Aurait-il pu sauver Zena ? Le doute le rongeait, pesant sur ses épaules tel un immeuble prêt à s’effondrer. D’autres questions s’imposèrent à son esprit. Pourquoi cette attaque ? Pourquoi le Consortium s’en était-il pris à de simples archéologues ? Mais il savait, au fond, qu’il n’obtiendrait jamais de réponse.

Les images du carnage sur Oberon V tournaient en boucle dans son esprit, obsédantes, indélébiles. Ce traumatisme le hanterait sans doute à jamais. Chaque instant de ce jour funeste se rejouait dans sa mémoire, un cauchemar éveillé dont il ne pouvait s’échapper.

Alors qu’il se laissait lentement submerger par le poids de son chagrin et de son impuissance, la porte s’ouvrit dans un léger chuintement. Adam entra dans la chambre.

— Je ne pourrai pas faire mieux… lança Adam d’un ton las.

Au son de sa voix, Kiran porta rapidement ses mains velues à ses yeux, essuyant les larmes qui coulaient encore. Puis il se tourna vers son ami. Ses pupilles rougies trahissaient son état.

— Seul un ingénieur de bord ou un androïd pourrait espérer faire mieux, poursuivit Adam en soupirant.

— Ce qui veut dire… ? demanda Kiran, le ton grave.

— Que c’est pas bon du tout. La liste des avaries est longue comme mon bras… et encore, sans compter les problèmes que je n’ai même pas réussi à identifier.

— Je vois… On arrivera à Neuror ?

— Normalement, oui. Le système de survie est proche de la rupture, mais il devrait tenir. Quant au système de propulsion, il fonctionne à 50 % de sa capacité… Le trajet prendra un peu plus de temps que prévu, peut-être deux heures de plus.

Kiran hocha lentement la tête.

— Mais j’imagine que ce n’est pas tout, n’est-ce pas ?

— Non… Le vrai problème, enfin, les vrais problèmes, concernent d’autres systèmes critiques. Les boucliers sont pratiquement hors service, peut-être 4 % de capacité, tout au plus. La coque est perforée à plusieurs endroits. Le système de navigation est dans un état pitoyable… Mais le pire, c’est nos réserves d’énergie.

Adam marqua une pause, comme s’il hésitait à en dire plus.

— Combien ? demanda Kiran d’un ton sec.

— 8 %, peut-être 10 %… On est à un seuil critique. Pour maintenir l’hyperespace, il faut rester au-dessus des 5 %.

Un silence pesant s’installa.

— Putain… souffla Kiran. On ne peut rien faire ? Augmenter la vitesse ?

— Aucune idée… Si Kor..

Adam s’interrompit brusquement. Il allait prononcer le nom du vieil androïd… mais le souvenir douloureux s’abattit sur eux comme une chape de plomb. Un silence glacial envahit la pièce. Tous deux baissèrent la tête, submergés par le poids de la tragédie.

Puis Adam reprit, la voix plus rauque.

— Kiran… ce vaisseau est mort. C’est son dernier voyage. Je ne vois pas comment on pourrait le réparer pour… continuer.

— Continuer ?! s’emporta Kiran, les oreilles dressées. T’es sérieux, Adam ?

Pris de court, Adam n’eut pas le temps de répondre.

— Tu ne vois pas qu’on a failli crever ?!

— Je le sais bien, mais..

— Il n’y a pas de "mais" ! Une fois sur Neuror, on stoppe tout !

Adam planta son regard dans celui de Kiran, ses poings serrés.

— Il faut continuer. Pour Eamon. Pour eux.

Kiran le fixa, incrédule.

— Continuer quoi, Adam ? Pour moi, il n’y a rien à poursuivre. Il faut juste… enterrer Zena. Trouver un moyen de l’annoncer à sa famille.

Un éclat brilla dans les yeux d’Adam.

— L’Ascendium ! lâcha-t-il avec ferveur.

Kiran plissa les yeux, surpris.

— L’Ascen… quoi ? Tu racontes encore des conneries ?

— L’Ascendium, répéta Adam avec insistance. Eamon avait trouvé quelque chose dans le temple Esthérian. Je ne sais pas quoi, mais pour lui… c’était notre seule chance.

Kiran croisa les bras, sa colère laissant place à une méfiance teintée de curiosité.

— Notre seule chance… ? Mais de quoi ?

Adam secoua la tête.

— Je l’ignore. Mais Eamon était convaincu que tout reposait là-dessus… Comme si c’était vital.

Kiran le scruta un instant, cherchant à déceler une lueur de doute chez son ami. Mais Adam était sérieux. Résolu.

— Et on n’a rien d’autre ? Un mot, c’est tout ce qu’on a ? C’est notre seule piste ?

— C’est maigre, je sais… admit Adam. Mais on doit continuer. Si Eamon était si convaincu, c’est qu’il avait découvert quelque chose de terrifiant.

Kiran secoua la tête, incrédule.

— Adam, on ne sait même pas par où commencer. Et si même Eamon et Koros n’avaient jamais entendu parler de cet Ascen...

— Ascendium, corrigea Adam.

— Oui, Ascendium… comment veux-tu qu’on trouve quoi que ce soit ?

Il marqua une pause, puis reprit d’une voix plus amère :

— Et puis… ça a peut-être l’air de ne pas te toucher, mais on doit s’occuper de Zena. C’est tout ce qui compte.

Le silence s’installa, pesant.

Depuis leur fuite d’Oberon V, Kiran ressentait un malaise inexplicable en présence d’Adam. Quelque chose clochait chez lui. Ce n’était pas juste la fatigue ou le deuil. C’était plus profond, plus viscéral. Il frissonna en y repensant.

Tout avait commencé dans ce temple maudit…

D’abord, il y avait eu cette course à travers le désert. Adam l’avait non seulement rattrapé, mais il l’avait distancé. Impossible. Un humain ne pouvait pas surpasser un Neurorien en vitesse. Ensuite, ces sortes de prémonitions qui leur avaient sauvé la vie : Adam avait su qu’ils allaient essuyer des tirs ennemis avant même que les premières salves ne soient tirées.

Et ce n’était pas seulement physique. Quelque chose en lui avait changé, quelque chose d’invisible.

Qu’avait fait ce fauteuil Esthérian à Adam ?

— Ce n’est pas que ça ne me touche pas… répondit Adam, la voix tremblante, les yeux brillants de larmes qu’il refusait de laisser couler. Mais on doit avancer… pour eux.

— Je ne sais pas, Adam… Peut-être qu’on devrait juste se cacher. Faire profil bas.

Un éclair fugitif passa dans le regard du Terrien. Son visage se ferma.

Puis, d’un ton plus sombre, presque glacial, il murmura :

— Abandonne si tu veux… Rien ne m’empêchera de te laisser derrière.

Un frisson parcourut l’échine de Kiran. Ce sentiment de malaise s’intensifia.

— Qu’est-ce que tu insinues par là ? demanda-t-il, déconcerté.

Adam haussa les épaules, retrouvant un ton plus calme, plus proche de celui qu’il avait toujours eu.

— Juste que tu es libre de faire ce que tu veux. Je comprendrais. Mais moi, je continuerai.

Kiran déglutit, encore troublé par la menace à peine voilée de son ami.

— Je… Je vais continuer. Je viens avec toi.

C’était dit. Pourtant, l’idée qu’Adam n’était plus tout à fait le même ne le quittait pas. Son meilleur ami était devenu quelqu’un d’autre.

— Parfait, alors on devra trouver un autre vaisseau une fois sur Neuror, conclut Adam, comme si tout était déjà décidé.

Kiran hocha lentement la tête et sortit de la pièce, ébranlé par cette conversation. Avant de quitter la salle, il posa une main sur l’épaule d’Adam. Un geste de camaraderie, mais aussi une promesse.

— On doit aussi comprendre ce qui t’est arrivé dans ce fauteuil.

Ce n’était pas l’Ascendium qui le poussait à avancer. C’était cette certitude, cette peur grandissante : quelque chose était arrivé à Adam.

Adam se tourna vers lui, surpris.

Mais avant qu’il ne puisse répondre, une vibration sourde secoua le vaisseau.

Un frisson parcourut la structure. Les lumières oscillèrent, hésitantes.

Kiran et Adam ressentirent une légère inertie, comme un vertige. Un son étrange, un frémissement électromagnétique, monta dans l’air, accompagné de pulsations graves qui résonnaient dans leurs entrailles.

Puis, avant même qu’ils ne puissent réagir, une alarme stridente déchira le silence.

Un cri mécanique. Un compte à rebours.

Le vaisseau décéléra brutalement.

Une force invisible les projeta violemment contre les parois.

Kiran heurta le mur avec un grognement étouffé, tandis qu’Adam s’écrasait lourdement contre le sol.

Leurs corps étaient secoués, ballottés comme de simples feuilles dans une tempête.

Les lumières virèrent au rouge écarlate et se mirent à clignoter frénétiquement, projetant des éclats sanguins sur les parois métalliques du vaisseau.

Un grondement sourd résonna à travers la coque.

Adam fut le premier à se redresser, non sans mal. Son corps protestait à chaque mouvement, mais il tendit une main vers Kiran pour l’aider à se relever.

— C’était quoi, ça ? grogna le Neurorien en frottant sa tempe douloureuse.

— Aucune idée…

Un échange de regards suffisait : ils n’avaient pas le luxe d’attendre les réponses. D’un même élan, ils se ruèrent vers la passerelle.

Le chaos régnait dans les couloirs. Des étincelles jaillissaient de panneaux de maintenance arrachés par la secousse, des câbles pendaient, crépitant comme des serpents électrifiés. L’odeur métallique de l’ozone et du plastique brûlé flottait dans l’air.

Mais c’est en atteignant la passerelle que la vérité leur apparut.

Les consoles clignotaient dans un festival d’alertes rouges, les alarmes hurlaient en chœur, saturant l’espace de leur sirène stridente. Sur les écrans, une cascade de messages d’erreur défilait sans discontinuer.

Adam s’approcha et analysa rapidement la situation.

— On est dans la merde…

Kiran serra les mâchoires.

— Quoi encore ?

Il se posta instinctivement devant les commandes, prêt à réagir au moindre signe de menace.

Adam détourna son regard des écrans et fixa le hublot principal, cherchant désespérément une confirmation.

Son estomac se contracta.

— On n’est plus en hyperespace…

Un silence suspendit l’instant, seulement troublé par le battement frénétique des alarmes.

Kiran se tourna brusquement vers lui.

— Quoi ?! Comment ?!

— Impossible de dire d’où ça vient exactement… Il y a une tonne de défaillances, toutes plus critiques les unes que les autres…

Les écrans continuaient d’afficher un flux incontrôlable de diagnostics alarmants.

La sortie de l’hyperespace avait été brutale.

Un craquement métallique vibra à travers la coque, profond et sinistre.

Les lumières s’éteignirent soudainement.

Une fraction de seconde. Une éternité.

Le néant engloutit la passerelle.

Puis, avec un grésillement furieux, tout se ralluma. Les alarmes reprirent, encore plus agressives, comme un glas funèbre.

Adam parcourut les écrans en un regard fébrile. Sa voix se fit plus grave, plus tendue.

— Défaillance dans les systèmes de propulsion… défaillance dans les boucliers… défaillance dans le système de survie…

Il s’arrêta, les traits figés.

— …et j’en passe.

Ses doigts glissèrent sur le clavier holographique, tentant de relancer les systèmes, mais rien ne répondait.

Le vaisseau était à la dérive.

Les moteurs étaient hors service.

La navigation, incohérente, rendait impossible toute localisation précise.

Ils n’avaient plus aucun contrôle.

Kiran sentit un frisson d’angoisse lui parcourir l’échine.

— Attends… Ce n’est pas possible… Ça fait quoi ? Deux heures qu’on est partis, non ?

Sa voix tremblait légèrement.

La panique montait.

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