Seul face au Monde

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Seul le doux clapotis de la pluie troublait le silence, chaque goutte s’écrasant en une myriade de percussions légères sur la canopée dense d’une forêt luxuriante. Le vent sifflait entre les feuillages, glissant tel un murmure insaisissable à travers les immenses arbres qui s’élevaient vers un ciel obscurci. Par moments, le bruissement délicat de l’eau était interrompu par le craquement sinistre d’une branche alourdie, comme un secret échangé entre les géants végétaux. L’atmosphère, imprégnée d’une fraîcheur vivifiante, vibrait sous l’humidité persistante. Une brume invisible flottait entre les troncs, portant avec elle un mélange envoûtant d’effluves terreux et boisés. L’odeur du sol détrempé exhalait un parfum de pétrichor, cette essence unique de terre mouillée qui évoquait à la fois la renaissance et l’oubli. À cela s’ajoutait un soupçon de mousse et de feuilles en décomposition, un arôme profond et ancestral, tandis qu’une étrange variété de fougères, d’un vert presque phosphorescent, libérait une note subtilement florale, contrastant avec l’âpreté du bois gorgé d’eau. La nature reprenait son dialogue millénaire : les feuilles chuchotaient sous l’assaut de la pluie, le sol répondait en écho par le tambourinement des gouttes éclatant sur les flaques naissantes. C’était une mélodie douce et hypnotique, un chant intemporel qui s’élevait des profondeurs de la forêt. Pourtant, ce calme n’était qu’un fragile voile recouvrant les vestiges du chaos. Au loin, le ciel se déchirait encore sous la colère de l’orage. Chaque éclair projetait des ombres fulgurantes, dévoilant brièvement l’épave tordue du vaisseau, carcasse métallique éventrée au cœur de ce monde inconnu. Le tonnerre grondait, roulant comme l’écho d’une bataille lointaine, tandis que la pluie, implacable, continuait de laver les cendres de leur chute.

Dans les entrailles éventrées du vaisseau, la pluie martelait la ferraille dans un vacarme assourdissant, une symphonie chaotique de métal et d'eau. Soudain, Adam ouvrit brusquement les yeux, aspirant une goulée d’air comme un noyé brisant la surface. Ses poumons se remplirent d’une bouffée d’air humide, chargée d’une odeur âcre de sang, de métal brûlé et de plastique fondu. Un goût amer et toxique lui rongea la gorge. Ses oreilles bourdonnaient violemment, un sifflement strident vrillant son crâne, vestige du fracas du crash. Sa vision était trouble, brouillée par la douleur et la lumière diffuse qui filtrait à travers les débris. Puis la souffrance le frappa de plein fouet—un choc fulgurant, irradiant chaque nerf de son corps. Son esprit vacilla sous la brutalité du réveil, chaque pulsation de douleur lui rappelant implacablement la violence de l’impact.

Adam ouvrit difficilement les yeux, clignant plusieurs fois alors que sa vision passait lentement du flou à la netteté. Un vertige le prit aussitôt. Autour de lui, il n’y avait plus qu’un champ de ruines. Le vaisseau n’était plus qu’un squelette éventré, un amas de ferraille tordu. Mais ce n’était pas ce qui le glaça d’effroi.

Un frisson brutal lui parcourut l’échine lorsqu’il réalisa qu’il n’avait pas réellement atterri. Il était suspendu dans le vide. Ses bras et ses jambes, endoloris, pendaient mollement dans les airs, s’agitant en vain. Seul son harnais de sécurité le retenait encore, unique lien entre lui et une mort certaine. Son fauteuil, toujours fixé à la carcasse brisée du cockpit, était son dernier rempart contre l’abîme béant sous ses pieds. Tout autour, la passerelle du vaisseau était éventrée, déformée, livrant Adam à un face-à-face vertigineux avec le néant. Au loin, le grondement sourd du tonnerre résonnait, menaçant, comme un glas funèbre. Les éclairs déchiraient sporadiquement l’obscurité, inondant de lueurs fantomatiques l’intérieur ravagé du vaisseau. La pluie battante martelait la carcasse métallique, créant un vacarme hypnotique, tandis qu’un vent glacial s’engouffrait par l’ouverture béante, lacérant sa peau détrempée. Son cœur se mit à cogner furieusement dans sa poitrine. Il lui fallut un instant pour rassembler son courage et oser regarder en bas. Un gouffre vertigineux s’ouvrait sous lui, une falaise plongeant sur plusieurs dizaines de mètres. Tout au fond, des rochers acérés et une végétation épaisse l’attendaient comme des crocs affamés. Une chute serait fatale. Il n’y aurait pas de second miracle.

Puis un grincement sinistre l’arracha à ses pensées.

La structure métallique gémit, protestant sous son poids. Un son lugubre, semblable à celui d’un objet prêt à glisser, résonna tout près. À chaque mouvement, la carcasse du cockpit émettait de nouveaux craquements. Il était en sursis. Suspendu entre le ciel et l’abîme, il savait qu’il devait agir vite.

Le temps du choc était terminé. Il devait se sortir de là.

— KIRAAAN !!!

Le cri d’Adam se perdit dans l’immensité silencieuse de l’épave. Son cœur battait à tout rompre alors qu’il espérait, désespérément, une réponse. Rien. Juste le martèlement incessant de la pluie sur la ferraille tordue.

Puis la mémoire lui revint en flashs brutaux. La descente incontrôlée. L’impact dévastateur. L’arrachement de la carlingue.

« Comment j’ai pu survivre ? » pensa-t-il, le souffle court.

Mais il n’avait pas le temps pour ces questions. Il devait sortir d’ici, avant que la passerelle ne cède ou que le vaisseau ne glisse entièrement dans le vide. Son estomac se noua à cette pensée. Il n’était qu’un passager en sursis, suspendu entre la vie et une mort certaine. Il jeta un regard autour de lui, cherchant une échappatoire. Devant lui, toujours solidement ancrée à la passerelle brisée, se dressait la console de pilotage et son piédestal. Un plan commença à se former dans son esprit. Risqué. Peut-être suicidaire. Mais c’était sa seule option.

Prenant une grande inspiration, il tendit les jambes et posa les pieds sur la console. Un vertige le prit. Il ferma les yeux un instant.

— Allez… Tu peux le faire. Tiens bon. Ce n’est rien… murmura-t-il entre ses dents, comme une prière adressée à lui-même.

Ses mains tremblantes s’aventurèrent vers la boucle de son harnais de sécurité. Il devait le défaire sans provoquer le moindre mouvement brusque, sans basculer dans l’abîme. Chaque seconde s’étirait à l’infini. Son cœur battait dans ses tempes. Puis, un déclic retentit.

Libéré.

Aussitôt, son corps bascula en avant. Son pied gauche glissa dans le vide. Une décharge d’adrénaline explosa dans ses veines alors qu’il s’agrippait désespérément au dossier de son fauteuil. Il serra les dents, puis dans un sursaut de peur et de survie, escalada le siège d’un mouvement sec.

Son souffle était court. Ses muscles, tendus comme des câbles prêts à rompre. Mais il ne pouvait pas s’arrêter.

Un grincement sinistre résonna.

Le métal pleurait sous son propre poids. Le temps lui était compté.

Il leva les yeux. Là, devant lui, à une hauteur vertigineuse, se trouvait son salut : le reste du vaisseau, encore solidement ancré au sol. Mais un obstacle de taille se dressait entre lui et la sécurité : un fossé béant, presque deux mètres à franchir.

Sauter.

L’idée lui fit froid dans le dos. Une détente pareille… Était-ce seulement possible ?

Il n’avait pas d’autre choix.

Il inspira profondément. Dessous lui, le vide. À droite, le vide. À gauche, le vide. Il serra les poings.

Et il sauta.

Son corps se propulsa en avant, ses bras tendus, ses doigts cherchant désespérément une prise. Un instant suspendu, où seul le vent hurlait. Puis, il sentit le métal froid sous ses paumes. Ses doigts se refermèrent avec force sur le rebord de la carcasse.

Son corps protesta violemment alors qu’il se hissait, centimètre par centimètre, la pluie rendant le métal glissant sous ses doigts crispés. Ses muscles criaient, chaque mouvement étant un combat contre l’épuisement. Il balança une jambe, puis l’autre.

Enfin, il roula sur le dos, haletant, le cœur prêt à exploser.

Il était en sécurité.

Allongé sur le sol, le corps en feu, Adam sentait la douleur irradier chacun de ses muscles. Chaque respiration était une épreuve, un supplice qui lui déchirait la poitrine. Il resta immobile quelques instants, tentant de reprendre son souffle, tandis que la pluie s’abattait sans relâche à l’intérieur du vaisseau éventré. L’eau ruisselait sur le métal, inondait le sol autour de lui, détrempait ses vêtements. Elle glissait sur son visage, se mêlant à la sueur et au sang qui perlait de ses coupures.

D’un effort douloureux, il se tourna sur le ventre et s’appuya sur ses mains tremblantes. Il se hissa lentement, vacillant, chaque mouvement réveillant une nouvelle vague de souffrance. Une fois debout, il inspira profondément et observa ce qui restait du vaisseau.

Comment avait-il pu survivre ?

L’une des parois latérales n’existait plus. L’extérieur s’invitait dans l’épave, offrant à Adam une vision surréaliste : la végétation léchait les entrailles métalliques du vaisseau comme une bête curieuse, cherchant à apprivoiser cette intrusion étrangère. La terre éventrée s’était infiltrée jusqu’à l’intérieur, mêlée à des branches brisées, des feuilles détrempées, des morceaux d’arbres arrachés dans le sillage du crash.

La scène avait des allures d’apocalypse.

Des câbles éventrés pendaient du plafond éventré, dégoulinant d’eau, scintillant sous l’éclat des éclairs. Des plaques de métal tordues gisaient éparpillées, certaines encore fumantes. Adam avançait prudemment, ses pas glissant sur le sol trempé. Chaque mouvement résonnait dans la carcasse vide, un écho lugubre du vaisseau qui n’était plus qu’un tombeau d’acier. L’odeur du métal brûlé flottait dans l’air, mêlée à celle de la terre humide, du bois détrempé et des feuilles en décomposition. Un parfum singulier, oppressant, où la douce senteur de la forêt tentait de se frayer un chemin à travers la désolation.

Un frisson lui parcourut l’échine.

— L’atmosphère est… respirable ?!

Pris d’une panique soudaine, il porta les mains à sa gorge, puis à sa poitrine. Son souffle s’accéléra.

— Non… Non, Adam, calme-toi ! Si l’air était toxique, tu serais déjà mort asphyxié…

Il ferma les yeux un instant, tentant de maîtriser la peur qui menaçait de le submerger.

Il était vivant. Contre toute attente.

Il avançait lentement vers l’arrière du vaisseau, progressant dans l’obscurité oppressante. L’intérieur n’était plus qu’un amoncellement de métal fondu, tordu sous la chaleur de l’impact, et de débris éparpillés dans un chaos sinistre. L’air était lourd, saturé d’une odeur de suie et de poussière, tandis que chaque pas soulevait un fin nuage de cendres.

Se faufilant dans les couloirs éventrés, il tentait de retrouver une issue à ce labyrinthe de carcasse et d’ombres. À chaque détour, le désordre ambiant ravivait en lui le souvenir de la descente chaotique : la chaleur suffocante, la violence de l’impact. Mais à présent, tout était figé, mort.

Il cria de nouveau :

— KIRAN !

Sa voix rauque, brisée par l’air froid et humide, se perdit dans l’immensité silencieuse du vaisseau.

— Où es-tu... ?

Seul le martèlement incessant de la pluie lui répondit, une mélodie angoissante, répétitive, implacable. Pas la moindre réponse. Juste ce murmure lancinant, comme un compte à rebours invisible.

Il continua d’avancer, scrutant chaque recoin, fouillant du regard les décombres à la recherche d’une silhouette, d’un mouvement, d’un signe de vie. Rien.

Après de longues minutes, il s’adossa contre une paroi tordue et s’assit, tentant de reprendre son souffle.

— Réfléchis, Adam...

Il ferma les yeux un instant, essayant de remettre ses idées en ordre.

— Le vaisseau s’est disloqué en plusieurs morceaux. Le flanc gauche a disparu… Kiran était de ce côté-là.

Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Où pouvait bien être cette partie du vaisseau ? Il devait sortir d’ici pour en avoir le cœur net. Mais une pensée le frappa de plein fouet, s’imposant à lui malgré ses efforts pour la chasser.

Et si Kiran n’avait pas survécu ?

Après tout, il était lui-même un miraculé…

Un vertige s’empara de lui, mais il secoua la tête, refusant de se laisser happer par la peur.

Puis, une autre image s’imposa brusquement à son esprit.

Zena.

Son cœur rata un battement.

Il se redressa d’un bond et se mit à courir vers l’arrière du vaisseau, ses jambes animées par une urgence viscérale.

— Bordel, Zena ! lâcha-t-il, la gorge serrée.

Sa voix se brisa sur les syllabes, étranglée par une angoisse grandissante. Il accéléra, mais une quinte de toux violente le stoppa net, l’obligeant à plier les genoux, le souffle court. Une brûlure lui lacéra la poitrine, mais il serra les dents et reprit sa course dans la pénombre des entrailles mortes du vaisseau.

Il courait sans réfléchir, guidé par une unique pensée : retrouver Zena.

Mais dans son élan, ses pieds s’emmêlèrent soudain dans un amas de câbles arrachés. Il bascula violemment en avant.

Le choc fut brutal. Son corps s’écrasa de tout son poids sur le métal froid. Un bruit sourd résonna dans la carcasse du vaisseau, amplifié par l’écho lugubre des lieux.

Un cri de douleur lui échappa.

Il resta un instant à terre, le souffle haché, sentant la douleur irradier dans ses membres. Ses muscles tremblaient sous l’effort.

Puis, avec difficulté, il planta ses mains sur le sol glissant et se releva, vacillant légèrement.

Il n’avait pas le droit de s’arrêter.

L’ombre pesante se dissipait lentement, laissant place à une lumière grandissante. Peu à peu, le jour perçait à travers la carcasse éventrée du vaisseau, projetant une lueur blafarde sur les parois froides et métalliques. Adam avançait, ses pas résonnant faiblement sur le sol déformé, jusqu’à atteindre l’arrière du vaisseau.

Là où devaient se trouver les dortoirs, il ne restait rien.

À la place, une immense balafre s’ouvrait sur l’extérieur, béante, déchirée, offrant une vue directe sur ce monde inconnu. L’arrière du vaisseau n’était plus là. Arraché, pulvérisé, dispersé quelque part dans l’immensité silencieuse.

Adam s’arrêta au bord de cette fracture béante, son regard parcourant la désolation. Il scruta les environs, cherchant désespérément un indice, une direction, un signe de l’endroit où l’autre partie du vaisseau aurait pu s’écraser. Mais il n’y avait rien.

Seulement des arbres déracinés, éventrés par l’impact. Des sillons profonds labouraient le sol, vestiges silencieux du chaos qui s’était abattu ici.

L’ampleur de la destruction lui glaça le sang.

Chaque morceau de métal arraché racontait une histoire de force brute, de destruction aveugle, de brutalité implacable. Des débris gisaient partout, certains profondément enfoncés dans la terre humide, d’autres tordus comme les os brisés d’une créature titanesque abattue après un combat sans merci. Des câbles lacéraient l’air comme des nerfs à vif, tandis que des fragments de verre et de plastique brisé jonchaient la boue.

L’air était saturé d’une odeur fétide de métal brûlé et de plastique fondu, une senteur âcre qui agressait ses narines. En arrière-plan, la terre fraîchement retournée exhalait une fragrance plus douce, presque rassurante, mais incapable d’atténuer la toxicité ambiante.

Puis, la vérité le frappa.

Il était seul.

Seul, perdu au milieu de nulle part.

Un monde inconnu, primitif, dont il ignorait tout. Ni sa position, ni son relief, ni ses dangers.

Et ce silence… ce silence oppressant qui enveloppait la forêt environnante comme un linceul.

Aucun cri d’animal. Aucune branche craquant sous une présence invisible. Rien d’autre que le martèlement régulier de la pluie et le grondement lointain de la foudre, comme un murmure sourd annonçant un orage menaçant.

À travers les arbres, une brume flottait, fine et spectrale, amplifiant le malaise.

Un frisson lui parcourut l’échine.

L’atmosphère de cet endroit avait quelque chose d’irréel, d’hostile.

Quelque chose d’infiniment étranger.

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