Silence Hostile
La forêt semblait impénétrable. Un mur de végétation vivante se dressait devant lui, formé d’arbres titanesques aux troncs massifs, recouverts d’une mousse épaisse et striés de lianes pendantes. Ce lieu ne semblait pas fait pour accueillir un visiteur extraterrestre. La végétation luxuriante contrastait violemment avec la scène de désolation qui l’entourait : des débris épars gisaient sur un sol détrempé, glissant, où des racines noueuses s’entremêlaient comme des pièges prêts à faire trébucher quiconque aurait le malheur d’exécuter un pas imprudent.
Face à cet océan d’inconnu, Adam prit une décision : il devait d’abord retourner au vaisseau, rassembler tout ce qui pourrait lui être utile avant de s’aventurer plus loin.
Naviguant à travers les décombres, il fouillait méthodiquement, chaque mouvement ralenti par la douleur lancinante de ses muscles meurtris. L’effort était laborieux, la tension accumulée dans son corps freinant sa progression. Il se dirigea vers les restes du cockpit, scrutant chaque recoin à la recherche de la moindre ressource vitale.
Rien.
Le cockpit était vide, dépouillé de tout ce qui aurait pu l’aider.
Quarante-cinq longues minutes passèrent.
Puis enfin, une récompense.
Dans un compartiment en partie effondré, inondé de terre et d’humidité, il trouva une barre protéinée. Humide, écrasée, mais toujours emballée. Son estomac noué par la faim se tordit à la vue de cette maigre trouvaille. Il l’ouvrit et la dévora en quelques secondes, ignorant son goût fade. Un peu plus loin, une gourde filtrante attira son regard. Par miracle, elle semblait encore fonctionnelle malgré le crash.
Il fouilla encore, espérant trouver d’autres provisions.
Rien.
En revanche, dans une caisse métallique à moitié enfoncée dans la carcasse du vaisseau, il mit la main sur un vieux blaster. L’arme, poussiéreuse et décolorée, portait les stigmates du temps. Elle devait être là depuis des décennies, sans doute un vestige oublié de l’équipement qu’Eamon avait embarqué lors d’une ancienne expédition.
Adam l’examina avec précaution, la faisant tourner dans sa main avant d’appuyer sur l’indicateur de charge.
— Charge résiduelle faible… Peut-être un tir ou deux, maximum, murmura-t-il.
Pas idéal, mais toujours mieux que rien. Il glissa le blaster contre son flanc gauche, le coinçant dans son pantalon.
Son regard fut alors attiré par un morceau de métal long et affûté, vestige tordu de la structure du vaisseau. Il s’en empara. Une arme improvisée. Une lame brute, primitive, mais qui pourrait s’avérer utile autant comme outil que comme dernier recours.
Il prit un instant pour évaluer son équipement.
— Une gourde… Ok. — Un blaster… Ok. — Une barre de fer… Ok. — De quoi manger… Rien.
Il serra la mâchoire. Il faudrait faire avec.
Un autre problème lui vint alors à l’esprit : la pluie.
Son corps était trempé jusqu’aux os. Ses vêtements, lourds d’eau, collaient à sa peau glacée. Il devait trouver un moyen de se protéger.
Soudain, une idée.
Parmi les décombres, il tira sur une vieille bâche en plastique, sans doute un isolant thermique arraché aux parois du vaisseau. Il l’étala au sol, réfléchissant à la manière de l’adapter à ses besoins.
— Ça devrait faire l’affaire.
Avec précaution, il découpa et fixa la bâche autour de son corps, utilisant des morceaux de fil électrique qu’il arrachait du vaisseau pour la maintenir en place. Lentement, il transforma l’isolant en une cape rudimentaire, une barrière de fortune contre la pluie battante. Une capuche de fortune protégeait sa tête, et il espérait que le matériau serait assez efficace pour l’isoler du vent et de l’humidité.
Lorsqu’il effectua les derniers ajustements, il ressentit un léger soulagement.
Pour la première fois depuis son réveil dans ce cauchemar, il avait l’impression d’être un peu plus prêt.
Le plastique crissait légèrement à chaque mouvement, mais au moins, il n’était plus à la merci des gouttes incessantes.
Il fouilla encore dans la caisse du blaster et trouva un sac à dos. Il y glissa son équipement de fortune.
Il était temps d’affronter l’inconnu.
Le plan était simple. Traverser cette forêt dense, retrouver l’autre partie du vaisseau et y retrouver Kiran. Simple… en apparence.
Le plus difficile restait à venir, et Adam en avait pleinement conscience. S’orienter dans une forêt inconnue, potentiellement dangereuse, serait une véritable épreuve. Aucun point de repère. Aucun moyen de savoir s’il avançait dans la bonne direction. Chaque bruit, chaque craquement sous ses pieds, pouvait être un avertissement. Un piège.
Il resserra sa prise sur la barre métallique qu’il tenait dans sa main gauche et s’engagea hors des vestiges du vaisseau, son sac calé sur son dos. La pluie inlassable serait sa compagne de route.
Dès qu’il franchit la lisière, il fut happé par l’épaisseur de la végétation. La forêt le dévora.
Loin des débris métalliques et du sol éventré par le crash, Adam se retrouva au cœur d’un monde sauvage, où seul le crépitement des feuilles mouillées et le grondement sourd de la pluie accompagnaient ses pas. Autour de lui, les feuillages vibraient sous l’impact des gouttes d’eau, bruissant dans un murmure hypnotique. Le vent s’y glissait, les faisant onduler comme une créature vivante.
Avant de quitter le vaisseau, Adam avait repéré une colline. Un point en hauteur. Idéal.
S’il pouvait l’atteindre, il aurait une vue dégagée sur les environs. Avec un peu de chance, il repérerait l’autre section du vaisseau.
— Le crash a dû être aussi violent… Les traces devraient être visibles.
Le sommet semblait proche et relativement dégagé, presque rocheux. Un terrain parfait pour observer la zone.
Il se mit en marche, progressant avec prudence entre les arbres imposants. Il devait se frayer un chemin à travers les buissons épais et les branches basses, et chaque mouvement déclenchait une pluie froide qui s’écrasait sur lui, ruisselant sur sa cape de fortune.
Les arbres de ce monde ressemblaient à des pins terrestres… et pourtant, ils étaient différents.
Leurs aiguilles avaient une forme étrange, incurvée comme des cuillères miniatures, conçues pour capturer l’eau de pluie avant de se refermer lentement, transportant le liquide jusqu’au tronc. Ces troncs, eux, étaient couverts de petits orifices, formant un réseau complexe de canaux naturels, comme si ces géants sylvestres absorbaient la pluie pour se nourrir.
Mais certains arbres semblaient plus hostiles que d’autres.
Leurs troncs étaient hérissés d’immenses épines acérées, semblant protéger leur bois comme une armure naturelle. Ils se mêlaient au reste de la forêt, leur écorce d’un vert grisâtre se confondant avec la végétation luxuriante. Seules leurs feuilles, plus sombres, formaient un léger contraste avec l’environnement.
Un monde étrange. Vivant.
Mais il n’avait pas le temps de l’étudier.
Il devait avancer.
Sa progression était laborieuse.
L’humidité ambiante, combinée à l’éternelle pluie, compliquait chaque pas. Le sol, dépourvu d’herbe, s’était transformé en un épais manteau de boue glissante, où chaque foulée menaçait de le faire chuter. Il avançait prudemment, ses appuis calculés, mais cela n’empêchait pas les éclaboussures de le maculer à chaque impact.
Bientôt, un mélange désagréable de froid et de pesanteur s’accrocha à ses vêtements détrempés, alourdissant ses chaussures, rendant chaque mouvement plus difficile.
Pourtant… quelque chose lui sembla étrange.
Malgré l’effort incessant et la tension qui pesait sur ses muscles, marcher ici lui paraissait plus facile que sur Terre.
Un instant, il s’interrogea. La gravité serait-elle plus faible sur cette planète ? Cela expliquerait pourquoi, malgré l’instabilité du terrain, il ne s’enfonçait pas aussi profondément qu’il l’aurait cru. Mais sans instrument, il lui était impossible d’en avoir la certitude.
Puis, un autre détail attira son attention.
La douleur.
Les courbatures, les élancements persistants du crash… avaient diminué. Lentement, presque imperceptiblement. Il aurait dû être épuisé, affaibli par l’impact et le choc. Pourtant, il se sentait… mieux.
Pourquoi ?
L’adrénaline ? Peut-être. Ou alors… quelque chose d’autre.
Un effet inconnu de cette pluie ? Un phénomène propre à cet environnement ?
Son corps semblait réagir d’une manière qu’il ne comprenait pas.
Et cette sensation inexplicable ne le rassurait pas.
Alors qu’il s’enfonçait toujours plus profondément dans la forêt, la topographie changea brutalement.
Le sol, d’abord relativement plat, s’inclina soudainement sous ses pieds. Le dénivelé devint abrupt.
Adam avait atteint le pied de la colline.
L’ascension vers le point d’observation qu’il avait repéré plus tôt commença.
Rapidement, l’effort se fit sentir. Chaque pas demandait plus d’énergie, et il dut redoubler de concentration pour éviter de glisser. La boue, traîtresse, menaçait sans relâche de le faire basculer en arrière, prête à l’entraîner dans une chute qui annulerait tous ses progrès.
Sa barre de fer, simple morceau de métal récupéré dans l’épave, s’avéra inestimable.
D’arme improvisée, elle était devenue un bâton de marche providentiel. Il s’y appuyait avec force, l’enfonçant dans le sol à chaque pas, l’utilisant pour se hisser toujours plus haut.
Le sommet lui semblait interminable.
Ses muscles brûlaient, la pluie rendait chaque prise plus incertaine, et le poids de son équipement alourdissait chacun de ses mouvements. Mais il n’avait pas le choix.
Il devait y arriver. Il devait voir.
Après des heures d’efforts, Adam atteignit enfin le sommet de la colline qu’il avait repérée plus tôt.
Épuisé, le souffle court, il s’accorda une pause bien méritée.
Son corps réclamait un instant de répit. Il s’assit lourdement sur un rocher plat, laissant ses muscles endoloris savourer ce moment d’accalmie.
D’un geste las, il sortit sa gourde filtrante, tendit son bras vers le ciel et la laissa se remplir des précieuses gouttes de pluie. L’eau ruisselait le long de ses doigts trempés, s’accumulant progressivement à l’intérieur du récipient.
Une fois pleine, il referma le bouchon et appuya sur le bouton d’activation du système de purification.
Aussitôt, un fin rayon lumineux traversa la gourde.
D’abord d’un brun trouble, signe des impuretés, le faisceau vira progressivement au bleu, avant de devenir d’un blanc pur et stable.
Un mince filet de liquide brunâtre fut expulsé par l’orifice de purge, témoignage silencieux du travail du filtre. Enfin, une dernière lueur blanche clignota brièvement avant de se figer, indiquant que l’eau était potable.
Adam porta la gourde à ses lèvres et but une gorgée salvatrice, avalant l’eau d’un trait, sentant la fraîcheur du liquide apaiser sa gorge sèche.
Désaltéré, Adam entama son observation.
La vue panoramique qui s’offrait à lui était époustouflante. À perte de vue, une mer infinie de verdure ondulait sous le ciel lourd et orageux. Pas la moindre trace de civilisation. Aucun bâtiment, aucune route, aucun signal technologique.
Ce monde était primitif. Totalement sauvage.
L’immensité du paysage lui serra la poitrine. Cette étendue infinie, loin de lui apporter un sentiment de liberté, accentuait sa solitude écrasante. Un frisson le parcourut. L’espace d’un instant, il se sentit minuscule, insignifiant. Adam plissa les yeux, tentant d’apercevoir le moindre indice, mais le ciel bas et chargé de nuages réduisait sa visibilité. L’humidité s’infiltrait peu à peu dans ses vêtements, glissant désagréablement le long de sa peau. Sa bâche en plastique était-elle mal ajustée ? Déchirée ?
Il serra les dents, ignora le froid mordant et poursuivit son analyse.
Rien.
Aucune trace du flanc gauche du vaisseau.
Un soupir de frustration lui échappa. Où es-tu, Kiran ?! pesta-t-il intérieurement.
Puis, enfin, un élément attira son regard.
Au loin, une falaise imposante se dressait comme une barrière naturelle, marquant les limites d’un vaste plateau. Son regard descendit le long de la pente rocailleuse et il distingua les restes éventrés de la partie du vaisseau d’où il venait.
Un sillon profond et béant creusé dans le sol témoignait de l’atrocité du crash. Sur plusieurs kilomètres, la terre arrachée, labourée, dessinait une cicatrice béante, une blessure infligée à cette planète inconnue. Son estomac se noua en voyant où le vaisseau avait terminé sa course : une partie de la carcasse était suspendue au bord du vide, à moitié en équilibre au-dessus du précipice.
Mais toujours aucune trace du flanc gauche.
Adam sentit l’adrénaline monter en lui. Et si cette partie s’était écrasée bien plus loin… ou pire, avait sombré dans l’abîme ?
Et si c'était de l’autre côté de la colline ?
Le cœur battant, Adam s’y précipita. Et alors, il la vit enfin.
Une plaie béante éventrait la forêt.
Une cicatrice gigantesque, un sillon profond qui déchirait la mer d’arbres comme si une lame titanesque avait frappé la planète elle-même. La terre était lacérée, les arbres déracinés, projetés comme de simples brindilles. Ce sillage de destruction s’enfonçait dans l’horizon, deux fois plus long, plus brutal encore que celui provoqué par l’autre moitié du vaisseau.
Le choc lui coupa le souffle.
Son regard suivit cette trace de chaos jusqu’à son extrémité. Et là, au milieu des ruines de la forêt… il le vit.
Le flanc gauche du vaisseau. Brisé. Éventré.
Reposant dans un silence absolu, tel un titan abattu, écrasé contre le sol.
Un mélange de soulagement et d’inquiétude le submergea.
Adam fixait la carcasse éventrée du vaisseau, ce monstre de métal déchiré, brûlé, tordu, qui s’élevait au-dessus de la mer verte. Les vestiges de l’épave semblaient déjà être avalés par la jungle, comme si la planète elle-même cherchait à effacer les traces de son intrusion.
Il laissa échapper un soupir. Au moins, il savait où aller.
Mais une ombre plana sur son soulagement : le temps jouait contre lui.
Il fronça les sourcils, tentant d’évaluer la situation à voix haute :
— Bon… Vu le temps que j’ai mis à grimper jusqu’ici et la distance parcourue, j’ai dû faire une dizaine de kilomètres…
Il passa une main sur sa capuche de fortune, le plastique crissant sous ses doigts, puis reprit son raisonnement :
— Le flanc gauche du vaisseau est plus loin… peut-être quinze kilomètres. Mais la descente sera plus rapide. Il faut que j’y arrive avant la nuit.
Sans plus attendre, il entama la descente. Le vent siffla soudain avec une férocité nouvelle, flagellant les arbres, soulevant des rafales glaciales. La pluie redoubla d’intensité, ses gouttes frappant sa cape comme des projectiles. Le terrain était traître. Le sol boueux glissait sous ses pas, chaque foulée menaçait de le précipiter en contrebas. Il s’agrippa aux troncs noueux des arbres pour ralentir sa course, maîtrisant tant bien que mal sa descente. Autour de lui, la forêt gagnait en densité, refermant son étreinte sur lui à mesure qu’il quittait les hauteurs dégagées.
Puis, il sentit une sensation étrange.
D’abord une impression diffuse. Un picotement désagréable.
Il continua d’avancer, tentant d’ignorer la sensation. Mais elle persistait.
Un frisson lui parcourut l’échine. Quelque chose clochait.
Il s’arrêta net. Le silence était pesant. Juste le martèlement de la pluie, le souffle du vent dans les feuillages.
Il n’était pas seul.
Son cœur accéléra. Son instinct lui hurlait ce qu’il savait déjà : quelque chose l’épiait.
Il inspira profondément, sa main glissant lentement vers son blaster. D’un geste fluide, il dégaina l’arme, sentant la vibration familière sous ses doigts.
D’un simple geste, il bascula le mode d’attaque. Létal.
Son doigt se posa sur la gâchette.
Prêt à tirer.
Blaster fermement maintenu dans sa main gauche, Adam balaya la forêt du regard, chaque ombre devenant une menace potentielle. Son regard allait de gauche à droite, lentement, méthodiquement. Chaque bruissement, chaque frémissement des feuillages, était scruté avec une attention extrême. Dans sa main droite, il tenait toujours sa barre de fer, pointée vers l’avant telle une lame prête à fendre l’invisible. Son souffle court s’échappait en volutes blanches dans l’air humide et frais, tandis que la pluie battait les feuilles, masquant sournoisement d’éventuels bruits de pas.
Puis il réalisa.
Quelque chose clochait.
Un silence.
Mais pas n’importe lequel. Un silence absolu.
Depuis son arrivée, il n’y avait ni chant d’oiseau, ni bourdonnement d’insectes, ni bruissement d’animaux fuyant son passage. Juste le vent, la pluie… et ce vide oppressant.
Son cœur accéléra. Comment n’avait-il pas remarqué cela plus tôt ?
Ce n’était pas naturel.
L’absence de vie animale lui avait d’abord paru anodine. Après tout, peut-être que cette planète n’abritait que des formes de vie végétales. Mais maintenant, une autre idée s’insinua dans son esprit.
Et si ce silence était un avertissement ?
Celui d’un prédateur.
Le genre de silence qui se propage comme une onde dans la nature, annonçant à chaque créature environnante qu’il vaut mieux disparaître avant qu’il ne soit trop tard.
Un frisson glacé parcourut sa colonne vertébrale.
Et si ce silence était causé par quelque chose… qui le traquait depuis le début ?
Il força sa respiration à ralentir. Inspirer. Expirer. Ne pas laisser la panique prendre le dessus. Rester lucide.

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