La Traque au Couchant

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Il tendit l’oreille, tentant de percer le rideau sonore de la pluie, cherchant le moindre bruit anormal. Mais chaque goutte frappant le sol, chaque ruissellement, se transformait en un bourdonnement assourdissant qui brouillait son ouïe. Une profonde inspiration. Un goût métallique envahit sa bouche. L’adrénaline. Le stress. Il serra les dents et reprit sa marche. S’arrêter, c’était offrir l’initiative à la menace. Et si quelque chose le traquait, peut-être attendait-elle la nuit pour frapper. Adam avança, lentement. Son corps tendu comme une corde prête à rompre. Chaque pas, chaque mouvement était calculé. La barre de fer fermement tenue dans sa main droite, pointée en avant, un prolongement de sa vigilance.

Soudain.

Un mouvement furtif à sa droite. Une ombre.

Son cœur explosa dans sa poitrine. Il pivota brusquement. Blaster levé. Doigt effleurant la détente. Son souffle suspendu.

Deux arbres, aux troncs massifs, se dressaient devant lui. Derrière… du vide.

Rien.

Il resta figé une seconde, puis reprit sa marche. Mais il savait. Son cerveau lui hurlait que ce n'était pas une illusion.

Quelque chose était là. Caché.

Ses pas s’enfonçaient dans la boue avec un crissement poisseux. Chaque bruit qu’il produisait lui donnait la désagréable impression de trahir sa position. Pourtant, l’environnement entier semblait conspirer pour lui masquer celle de son prédateur.

Un craquement.

Son sang se glaça.

Cette fois, à gauche. Net. Proche.

Adam se retourna instantanément, blaster pointé vers l’origine du bruit. Son souffle s’arrêta.

Les arbres. Toujours ce même vide.

Mais il n’était plus dupe.

Cette branche brisée…

C'était une confirmation.

Il n’était pas seul.

Il était suivi. Traqué.

Son instinct hurlait maintenant ce que son esprit refusait d’admettre : quelque chose se déplaçait dans les ombres. Furtif. Calculateur. Invisible… mais prêt à bondir.

D’un pas en arrière, Adam se plaqua contre un arbre, se fondant dans son ombre. Il retenait son souffle, tentant de calmer le tumulte dans sa poitrine. Chaque battement de son cœur résonnait comme un tambour de guerre.

Il écouta.

Sous la pluie battante, il tentait de distinguer l’origine du bruit, de percer le voile sonore que le déluge imposait.

Son blaster, fermement ancré dans son poing, restait braqué vers l’obscurité mouvante. Son regard balaya les ténèbres, traquant la moindre anomalie, le plus infime mouvement.

Un nouveau craquement.

Plus proche. Plus fort.

Quelque chose approchait, se faufilait entre les arbres.

Un frisson brûlant le parcourut. Le danger était là, invisible, tapi juste au-delà du visible.

La pluie s’intensifia, épaississant encore plus le brouillard nocturne. L’air, chargé d’humidité, semblait s’alourdir autour de lui.

Puis, une sensation ressurgit.

Brutale. Précise.

Comme sur Oberon V.

Il connaissait cette sensation. Ce n’était pas de la peur.. c’était une alerte.

Comme un sixième sens, une préscience brutale, une vision fugace d’un avenir imminent.

Le monstre allait surgir de sa droite.

Un bond fulgurant. Une attaque visant sa gorge.

Dans un réflexe fulgurant, Adam pivota sur la droite, son blaster levé, prêt à tirer, sa barre de fer brandie comme une lame.

Au même instant, une ombre jaillit des buissons.

Un bond fulgurant, bestial.

L’air sembla se déchirer sous la vitesse de l’attaque. L’atmosphère éclata.

Une explosion de lumière rouge.

Le tir de blaster fendit la pluie, illuminant la forêt d’un éclat écarlate. Un coup sec, brutal. La détonation résonna, s’entrechoquant contre les troncs, se diluant dans le déluge.

Le plasma frappa sa cible.

Un hurlement strident, presque irréel, perça l’air, se mêlant au fracas de la pluie.

Adam eut à peine le temps de distinguer la créature. Mais ce qu’il vit se grava instantanément dans son esprit :

Quatre yeux brillants, surplombant une immense gueule remplie de plusieurs rangées de dents acérées. Ses membres antérieurs, longs et puissants, étaient pourvus de grandes mains griffues, prêtes à déchirer.

Quadrupède… ou semi-bipède ?

Peu importait.

L’impact l’avait stoppée net. Elle recula d’un pas, tituba, puis disparut dans l’ombre des arbres.

Un instant de flottement.

Adam ne bougea pas.

Ses doigts serraient encore la gâchette, sa respiration était saccadée, son cœur martelait sa cage thoracique.

Avait-il vraiment blessé la créature ? Ou simplement repoussée ?

Une bête blessée est bien plus dangereuse.

Il n’attendit pas la réponse.

Il devait fuir. Maintenant.

Son corps réagit avant son esprit.

Une impulsion.

Il s’élança.

Les buissons claquaient sous son passage, les branches le fouettaient sans qu’il ne ralentisse. La boue s’agrippait à ses bottes, freinant chacun de ses pas. Mais il accéléra encore.

Plus vite.

Plus vite qu’un Neurorien. Plus vite que sur Oberon.

Le vent hurlait dans ses oreilles, la pluie frappait la canopée comme un tambour de guerre. Chaque pas était une lutte contre le sol détrempé, contre l’air chargé d’humidité, contre la peur qui le traquait.

Mais rien ne l’arrêta.

Les arbres fusaient autour de lui, leurs troncs et branches déformés par sa vitesse, comme des ombres menaçantes prêtes à l’engloutir.

La forêt hurlait autour de lui.

Un chaos de craquements, de bruissements, de branches fouettées par la tempête, mêlant le fracas de sa course au tumulte de la pluie.

Il bondit sur le côté, évita un tronc de justesse, slaloma entre deux arbres — droite, gauche — puis sauta par-dessus un rocher glissant. Un virage serré, une glissade sur la boue, un autre obstacle franchi à l’instinct.

Rien d’autre ne comptait.

Son objectif était clair : Atteindre le sillon du crash. Atteindre la deuxième partie du vaisseau. Se mettre à l’abri.

Avant la nuit. Avant que le monstre ne revienne. Avant qu’un autre danger ne surgisse.

Son souffle était un feulement, rapide, haché. L’air glacial s’engouffrait dans ses poumons, brûlant sa gorge à chaque inspiration. Ses muscles protestaient, ses jambes hurlaient sous l’effort, mais il refusait de ralentir.

Il ne pouvait pas ralentir.

Dans son esprit, l’image de la créature restait gravée, obsédante. Et l’idée qu’autre chose puisse encore rôder dans cette forêt implacable lui donnait une raison de plus d’accélérer.

La forêt s’éclaircissait à mesure qu’Adam approchait du sillon. Les arbres, moins denses, laissaient entrevoir l’ouverture béante qui balafrait le paysage. L’espoir s’infiltrait en lui, fragile, luttant contre la fatigue qui pesait sur ses muscles. Ses pensées tourbillonnaient.

— Si j’atteins le vaisseau, je pourrai peut-être trouver de quoi me défendre… ou un abri !

Il bondit par-dessus des racines traîtresses, fendit des fougères épaisses, sentant la sueur couler le long de ses tempes, se mêler à la pluie battante. Enfin, l’ombre du sillon apparut devant lui, une entaille béante dans l’océan de verdure.

Il y était presque.

D’un dernier effort, il émergea du bosquet et déboucha sur le rebord du sillon. Un paysage de désolation s’étendait sous ses yeux : des arbres arrachés, des débris du vaisseau tordus, éparpillés sur plusieurs kilomètres. Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres. Encore quelques centaines de mètres…

Mais il ne pouvait pas baisser sa garde.

Le silence de la forêt n’était pas une bénédiction. Il était un piège, une menace latente qui pouvait surgir à tout instant. Serrant son blaster, Adam se précipita vers l’épave, priant pour y trouver Kiran… ou au moins un indice sur sa survie.

La lumière déclinait. Le crépuscule étirait les ombres, ajoutant une nouvelle tension à son périple. Chaque seconde qui s’écoulait rendait sa situation plus précaire. Il devait trouver refuge dans le vaisseau. Faire demi-tour ? Impensable.

Enfin, il atteignit la carcasse. Le métal déformé, les morceaux éparpillés comme les vestiges d’un puzzle chaotique. Sans perdre une seconde, il se glissa à l’intérieur. L’obscurité l’engloutit aussitôt, glaciale.

Se fiant à sa mémoire, il se dirigea vers ce qu’il restait du cockpit.

Vide.

Le fauteuil de Kiran était là, mais son ami n’y était pas. Aucune trace de lui. Rien.

L’inquiétude s’intensifia dans ses entrailles. Où était-il passé ? Avait-il quitté l’épave de son plein gré ? Était-il blessé, en train d’errer quelque part ?

Ou pire…

L’avait-on emporté ?

Adam se figea, cherchant à reprendre ses esprits, à calmer le tumulte de son souffle et les battements frénétiques de son cœur.

— Non… Non, impossible que la créature l’ait emporté.

Sa voix brisa le silence pesant de l’épave. Aucune trace de sang. C’était improbable.

Un rugissement sinistre retentit au loin, résonnant à travers le sillon comme un présage funeste. La panique revint en flèche, implacable.

Adam bondit vers l’entrée.

Là, au bord du sillon, une silhouette cauchemardesque se découpait dans l’ombre. Immobile, tapie dans l’obscurité, elle attendait. Le monstre était là.

Une décharge d’adrénaline le propulsa en arrière. Fuir. Il se précipita à travers les couloirs éventrés du vaisseau, son souffle court, son cœur martelant sa cage thoracique. Il espérait une chose : que les quartiers soient encore debout, intacts, qu’il puisse s’y réfugier.

Enfin, une lueur d’espoir.

La pièce était toujours là. Presque intacte.

D’un geste fébrile, Adam cala la barre de fer entre ses mains et força la porte avec une hargne désespérée. Le métal grinça, crissa, son hurlement strident transperçant le silence oppressant. Une dernière poussée. La porte céda dans un grincement de protestation.

Il s’engouffra à l’intérieur, referma la porte derrière lui et, dans un geste rageur, bloqua le mécanisme d’ouverture avec la barre de fer. Il était en sécurité.

Pour l’instant.

Le souffle encore erratique, il se retourna, balayant la pièce du regard.

Son sang se glaça.

Attaché sur le lit par les sangles, Zena reposait là. Immobile. Son corps sans vie semblait figé dans une paix trompeuse. L’air était lourd, chargé de cette odeur âcre et écœurante qui ne laissait aucun doute sur l’issue fatale.

Un frisson parcourut Adam.

Mais mieux valait l’odeur de la mort…

… que l’emprise d’un monstre affamé.

Adam s’approcha de Zena avec un respect silencieux, une mélancolie sourde pesant sur sa poitrine. Le souvenir d’Oberon V le frappa de plein fouet. Tous les événements qui s’étaient enchaînés sans répit, cette course effrénée pour la survie… Il n’avait même pas eu le temps de réaliser l’ampleur de la tragédie.

Il déglutit avec difficulté et murmura, presque pour lui-même :

— Zena… J’espère que ça ne te dérange pas, mais je vais passer la nuit ici avec toi, d’accord ?

Son regard s’attarda sur son amie, figée dans une paix trompeuse.

— C’est juste que… je n’ai pas spécialement envie de me faire dévorer par ce… truc.

Un rictus amer tordit ses lèvres. Quelle ironie de parler ainsi. Il secoua la tête, soufflant un rire sans joie avant de reprendre, plus bas :

— Pff… Qu’est-ce que je raconte… Elle n’est plus là.

Le poids de cette vérité s’abattit sur lui avec une violence inattendue.

Il laissa son corps glisser contre le mur, s’asseyant lourdement sur le sol froid. Ses nerfs lâchèrent enfin. Les larmes qu’il avait refoulées depuis trop longtemps s’échappèrent en silence, brûlantes, traçant des sillons humides sur son visage fatigué. Un sanglot étouffé résonna dans la pièce, brisant le silence comme un écho de sa détresse.

Il inspira profondément, cherchant à reprendre le contrôle. Il porta sa gourde à ses lèvres, avala quelques gorgées d’eau, puis s’allongea sur le sol métallique.

La nuit tombait, engloutissant la forêt dans un abîme d’ombres.

À l’extérieur, la pluie poursuivait sa symphonie macabre, martelant les parois du vaisseau avec une intensité presque hypnotique. Chaque goutte résonnait comme un avertissement, un rappel du danger qui rôdait dehors. Le monde extérieur lui semblait aussi hostile que l’intérieur de cette carcasse éventrée.

Mais au moins, ici, il était à l’abri.

Il jeta un dernier regard à son blaster, posé à portée de main. Il savait que cette nuit ne serait ni paisible, ni reposante. Mais demain, il se lèverait. Demain, il retrouverait Kiran.

Parce qu’il n’avait pas d’autre choix.

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