Lueur dans la Nuit

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Les premiers rayons de l’aube filtrèrent à travers les brèches de la carcasse du vaisseau, projetant des éclats dorés sur les parois métalliques. Ils s’étendaient lentement jusqu’à illuminer les visages endormis des deux survivants. Adam fut le premier à émerger, réveillé par la lumière douce et la fraîcheur du matin. Son corps, étonnamment reposé, débordait d’une énergie nouvelle.

Sans bruit, il se redressa, jeta un regard vers Seyra encore endormie, et sortit discrètement de la chambre. Il avait passé la nuit à même le sol, laissant la couchette à la jeune femme. Dans le calme relatif du matin, il raviva les braises presque éteintes du feu, y ajouta quelques morceaux de bois et entreprit de faire griller les restes de viande de la veille. L’odeur âcre s’éleva bientôt dans l’air frais, lourde et tenace.

Seyra finit par apparaître, les traits tirés, les cheveux légèrement en bataille. En découvrant ce que préparait Adam, elle plissa les yeux avec une grimace mêlée de surprise et de dégoût.

— Beurk… Sérieusement, tu manges encore ça ? demanda-t-elle, visiblement écoeurée.

Adam, un morceau de viande fumant au bout d’un bâton, haussa les épaules avec un sourire en coin.

— Salut. Tu veux un bout ? C’est tendre… enfin, je crois.

— Euh… non merci. Sans façon, répondit-elle en détournant le regard, un haut-le-cœur la traversant.

— Ça se mange, et ça tient au ventre. Pas le choix, tu sais, la gastronomie n’est pas vraiment au menu sur ce caillou.

Seyra lâcha un petit rire nerveux, malgré elle.

Le ventre plein et l’esprit concentré, Adam et Seyra se mirent en route. Elle hissa son sac sur ses épaules d’un geste rapide, le regard déjà tourné vers la lisière de la forêt. Mais Adam, lui, prit un léger détour. Il s’approcha silencieusement d’un petit monticule de pierres surmonté d’une croix de fortune, dressée avec soin. C’était la tombe de Zena. Il resta un moment immobile devant le cairn, la tête légèrement inclinée. Il savait que ce serait probablement la dernière fois qu’il pourrait se recueillir ici. Il ferma les yeux, posa une main sur la pierre supérieure, et murmura quelques mots à voix basse — des adieux simples, sincères, portés par le souffle d’un vent doux. La pluie, omniprésente depuis leur arrivée sur ce monde, s’était enfin apaisée. Il ne restait qu’un fin crachin, suspendu dans l’air comme une brume discrète, presque apaisante. L’humidité ambiante ne paraissait plus hostile, simplement présente, comme une respiration de la planète elle-même.

La forêt dans laquelle ils s’engagèrent avait quelque chose d’irréel — un mélange d’élégance sauvage et d’étrangeté viscérale. Les arbres, titanesques, semblaient percer les cieux, leurs troncs élancés s’élevant à plus de trente mètres, sculptant une voûte naturelle d’une grandeur solennelle. On aurait dit une cathédrale végétale oubliée, érigée par une civilisation disparue, où la lumière, filtrée par l’épaisse canopée, se transformait en fresques mouvantes sur le sol. Leurs écorces, d’un vert émeraude profond, étaient ornées tantôt de petites épines translucides, tantôt de minuscules cavités disposées en motifs subtils, presque organiques, comme des veines sous la peau. Par endroits, ces motifs formaient des arabesques naturelles d’une précision troublante. Les branches, fines mais étonnamment robustes, s’étendaient en un maillage dense de feuillage. Les feuilles, en forme de cuillère, formaient un toit végétal si compact qu’il bloquait presque toute la lumière du ciel. Seuls quelques rayons perçaient ici et là, tombant comme des projecteurs divins sur le sol détrempé, faisant danser les ombres dans un ballet hypnotique. Certains troncs étaient entièrement colonisés par une mousse étrange, d’un bleu profond, aux tiges ondulantes, souples et vives, qui rappelaient les mouvements d’une anémone marine dans un courant invisible. Lorsqu'on passait à proximité, elles frémissaient comme si elles ressentaient la présence des intrus. Le sol, lui, était un monde à part entière : une épaisse couche de feuilles exotiques, de bois en décomposition, de mousse spongieuse et de boue créait un tapis vivant. À chaque pas, ce substrat dense libérait un parfum d’humus humide, d’écorces trempées et de végétation ancienne. Il semblait respirer sous leurs pieds, s’enfonçant légèrement à chaque foulée, comme s’il acceptait leur passage sans résistance, mais non sans murmure.

Adam et Seyra progressaient lentement, comme s’ils traversaient un sanctuaire vivant, un territoire sacré où chaque son était absorbé par l’épaisseur végétale.

Quelques buissons épars, aux feuilles d’un vert éclatant et parsemés de baies aux teintes vives — pourpres, orangées, presque luminescentes — ponctuaient le paysage, apportant des touches de couleur saisissantes au cœur de cette forêt dominée par des nuances de verts profonds et de bleus brumeux. Leurs branches, fines et souples, se balançaient lentement sous la caresse du crachin, comme si elles murmuraient entre elles les secrets anciens de ce monde oublié.

La forêt, comme libérée du joug du prédateur qui l’avait autrefois régnée, semblait lentement reprendre son souffle. Une forme de sérénité timide émergeait à travers les feuillages, comme si la nature elle-même goûtait à un bref moment de répit.

Les sons étaient subtils, discrets, mais omniprésents — une toile sonore tissée de vie : le chuchotement délicat de la pluie sur les aiguilles, le léger craquement de branches alourdies par l’humidité, et, au loin, le chant cristallin de créatures invisibles, dissimulées sous le couvert végétal. À intervalles irréguliers, un bruissement plus net trahissait le passage d’un animal ou la chute d’une feuille, emportée par un souffle d’air à peine perceptible. Tout semblait suspendu, comme figé dans un équilibre fragile entre la tranquillité retrouvée et la tension latente d’un monde encore inconnu.

Seyra, regarda autour d'elle, scrutant les environs, méfiante. La forêt était différente, bien que les arbres étaient maintenant familier, tout était différent. La forêt avait changé, confirmant qu'Adam avait bien éliminé la menace.

— Je ne suis jamais venue aussi loin dans cette partie de la forêt, avoua Seyra d'une voix basse, teintée d’une légère inquiétude. Ici, c’était son territoire... le territoire du prédateur.

Adam, le regard fixé droit devant lui, marchait d’un pas mesuré, attentif à chaque détail du paysage.

— Je reconnais l’endroit, répondit-il calmement. On approche de la colline. Si on tourne à droite, on tombera sur son antre… C’est ici que je l’ai croisé pour la première fois.

Il marqua une pause, observant les arbres majestueux et les rayons de lumière filtrant à travers la canopée comme des éclats de paix.

— Mais… quelle différence. La forêt est si… vivante, murmura Adam, presque émerveillé. Du sommet de la colline, on aura une vue dégagée sur le site du crash.

Seyra, intriguée par la perspective d’observer enfin la zone de ses propres yeux, hocha la tête sans un mot. Elle fit un geste invitant Adam à passer devant, consciente qu’il connaissait mieux les lieux qu’elle. Il avait déjà parcouru ce chemin, deux jours plus tôt, seul… et en bien d'autres circonstances.

Guidant la marche, Adam progressait avec assurance, bien que par moments il hésitât légèrement sur l’embranchement exact à emprunter. La végétation, dense et luxuriante, semblait avoir déjà commencé à refermer les cicatrices laissées par son précédent passage.

Peu à peu, la pente devint plus raide, marquant le début de l’ascension. Les deux compagnons grimpaient en silence, chacun perdu dans ses pensées. Seul le souffle de leur respiration, de plus en plus court à mesure que la montée s’intensifiait, venait troubler le calme environnant. Le silence n’était pas pesant. Il était respectueux. Instinctif. Comme si la forêt elle-même leur imposait de gravir ce lieu sacré dans une forme de recueillement muet. L’arrivée au sommet de la colline résonna comme une délivrance pour Seyra. Haletante, le souffle court, elle s’appuya contre le tronc d’un arbre noueux, le front perlé de sueur. Ses jambes tremblaient légèrement sous l’effort, et sans attendre, elle ôta son sac pour en tirer sa gourde. Elle but quelques gorgées avec avidité, puis s’assit sur un rocher couvert de mousse, tentant de retrouver son souffle. La montée avait été rude, même pour elle — pourtant connue pour son endurance et sa condition physique irréprochable. Elle avait déjà parcouru des terrains escarpés, gravi des reliefs hostiles… mais ici, quelque chose l’avait épuisée plus que d’ordinaire. Son regard se posa sur Adam. Il se tenait là, droit, imperturbable. Aucune goutte de sueur sur son front, aucune crispation dans ses muscles, aucun signe de fatigue dans sa respiration, restée étrangement régulière. Il observait l’horizon, silencieux, comme si l’ascension n’avait été qu’une simple promenade.

Seyra le scruta, troublée. Physiquement, il ne semblait pas particulièrement athlétique, et pourtant… Comment faisait-il ? Après ce qu’il avait vécu — le crash, la forêt, la créature — comment pouvait-il se tenir là, aussi serein, aussi… intact ?

Devant eux, le panorama s’ouvrit comme une fresque monumentale. La forêt, dense et brumeuse, s’étendait à perte de vue, telle une mer d’émeraude ondulante. De cette perfection végétale émergeaient deux cicatrices béantes : les sillons creusés par l’impact du vaisseau.

Derrière eux, l'épave d'où ils étaient partis. Devant eux… Seyra la vit enfin. La seconde moitié du vaisseau. Posée en équilibre précaire au bord d’une falaise, son nez béant, éventré, suspendu dans le vide comme figé dans sa chute inachevée.

Une onde de stupeur traversa Seyra. Elle porta la main à sa bouche, horrifiée. Elle s’était attendue à un crash. Mais pas à ça. Pas à cette image de dévastation absolue.

Elle se tourna lentement vers Adam, et son regard se voila de doute, d'incrédulité.

— Mon dieu… souffla-t-elle, la voix brisée.

— Que de la forêt… murmura Adam en contemplant lui aussi l’immensité sauvage qui s’étendait sous leurs yeux.

— Oui. Il n’y a rien ici. C’est un monde brut… primitif.

Adam plissa les yeux, comme s’il cherchait à lire au-delà de l’horizon.

— Et pourtant… il ne l’a pas toujours été.

Seyra le fixa, intriguée.

— Tu as vu les ruines ?

— Pas vraiment. Seulement un obélisque… étrange, solitaire. Peut-être un ancien lieu de culte, je ne sais pas. Mais des ruines entières ?

Elle hocha la tête.

— Oui. Près du site où mon vaisseau s’est posé. Il y a les vestiges d’un bâtiment ancien. Imposant.

Un éclair d’intérêt traversa le regard d’Adam. Il porta instinctivement une main à son menton, son esprit brièvement happé par la curiosité scientifique qui l’animait parfois.

— Fascinant… murmura-t-il. Il faudra que je voie ça.

Mais il se reprit presque aussitôt, chassant ses pensées de chercheur.

— Enfin… une chose à la fois. On a autre chose à gérer pour l’instant.

Il lança un regard complice à Seyra et désigna le sentier.

— Allons-y. On aura tout le temps de jouer les explorateurs plus tard.

Leur marche se prolongea pendant de longues heures, rythmée par le bruissement des feuilles mouillées et le crissement discret de leurs pas sur le sol détrempé. Finalement, à travers l’épaisseur de la végétation, les silhouettes déformées du vaisseau émergèrent, telles les ruines d’un colosse effondré.

Ils atteignirent l’épave, et commencèrent à fouiller les décombres avec méthode. Leurs gestes étaient lents, minutieux, scrutant chaque recoin à la recherche d’un indice, d’une trace, d’un signe quelconque de Kiran. Mais rien. Rien d’autre que le silence, la désolation, et l’odeur amère du métal rongé par l’humidité. Le vaisseau n’était plus qu’un tombeau de ferraille disloquée, sans promesse, sans réponse. La lumière du jour commençait à décliner. Les ombres des arbres géants s’allongeaient lentement sur les parois éventrées de la carcasse, glissant comme des doigts noirs sur la peau d’un cadavre. Le ciel, teinté d’un gris lavé, annonçait la fin imminente de cette journée. Seyra, avançant seule dans une partie de l’épave, atteignit ce qu’il restait de la passerelle. Elle s’arrêta, figée, devant une vision vertigineuse : le fauteuil d’assistance de commandement, miraculeusement encore suspendu au reste de la structure, tenait au-dessus du vide, accroché à une console partiellement arrachée. Les ceintures du harnais pendaient mollement, ballottées par une brise froide qui s’engouffrait dans la brèche béante. Une nausée soudaine la prit. Un vertige l’envahit, glaçant. L’image de ce siège solitaire, au bord du néant, hanté par une absence, la frappa avec la force d’un coup. Elle détourna brusquement le regard, sortit précipitamment du cockpit et se plaqua contre la paroi déformée du vaisseau. Ses mains agrippèrent le métal froid tandis qu’elle fermait les yeux, tentant de calmer le souffle court de l’émotion.

Une vision brutale traversa l’esprit de Seyra. Elle s’imagina, ligotée dans ce fauteuil suspendu au-dessus du vide, à la merci du destin. Un vertige l’envahit, la nausée menaçait de l’emporter. Elle ferma brièvement les yeux, cherchant à calmer son souffle tremblant, quand la voix d’Adam brisa son effroi :

— Seyra… La nuit va tomber.

Elle rouvrit les yeux, ramenée à la réalité par son compagnon.

— Oui, tu as raison. On ne devrait pas traîner ici. Il faut trouver un abri — vite. Des créatures rôdent dans l’obscurité, ce serait suicidaire de rester à découvert.

— Rejoindre l’autre flanc de la colline avant la tombée de la nuit… ce n’est plus possible, répondit Adam en observant les ombres qui s’étiraient rapidement.

Seyra balaya l’horizon, puis pointa du doigt une zone à l’ouest, où les formations rocheuses commençaient à grimper vers un relief plus irrégulier.

— Cette petite chaîne rocailleuse… elle abrite sûrement des grottes. L’endroit est parsemé d’anciennes cavités, peut-être des puits de lave. On devrait tenter notre chance là-bas.

Ils se remirent aussitôt en marche, accélérant le pas. Le poids de la nuit approchante, mêlé à la tension ambiante, pesait sur leurs épaules. La forêt se refermait sur eux, les troncs semblaient se rapprocher, comme pour mieux les engloutir. Les derniers rayons du soleil luttaient contre la canopée, déversant une lumière pâle et mourante. En approchant de la zone rocheuse, les arbres se firent plus rares, remplacés par des amas de granite érodés. L’obscurité prenait le dessus.

Au loin, un point lumineux fendit les ténèbres.

— Adam ! Regarde là-bas ! cria Seyra en pointant du doigt une faible lueur orangée.

— C’est un feu… C’est peut-être Kiran !

Sans attendre, Adam s’élança, une urgence brûlante dans le regard.

— Attends ! Ce n’est peut-être pas lui ! lança Seyra, mais il ne ralentit pas.

Elle tenta de le suivre, peinant à égaler son rythme. La vitesse à laquelle il se déplaçait paraissait presque surhumaine.

Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent à l’entrée d’une grotte. La lumière vacillante provenait bien de l’intérieur. Adam, la barre de fer tendue devant lui, s’engouffra dans le couloir rocheux, Seyra sur ses talons.

L’air était chargé de l’odeur âcre du bois brûlé, le crépitement d’un feu résonnait doucement, étouffé par les parois humides. Les murs suintaient légèrement, et leurs pas faisaient écho dans ce boyau étroit. À mesure qu’ils progressaient, des bruits de raclements et de murmures indistincts s’élevèrent, rendant l’atmosphère encore plus inquiétante. La lumière des flammes dansait sur les parois, projetant des ombres déformées aux allures de cauchemar.

Soudain, Adam s’arrêta net.

Une silhouette se dessinait nettement sur le mur au fond du couloir. Une forme humanoïde, avec des oreilles allongées… familières. Le cœur d’Adam tambourinait dans sa poitrine. Il fit un signe à Seyra de se préparer. Il leva sa barre de fer, prêt à frapper.

La silhouette se tourna lentement vers eux. Les bruits cessèrent. Un silence de plomb s’installa.

Et puis… Adam reconnut les traits.

Il abaissa aussitôt son arme, les yeux écarquillés, une vague de soulagement et d’émotion montant en lui.

— Kiran… Kiran ! C’est toi !

Le Neurorien, amaigri, les traits tirés par la fatigue, releva lentement la tête. Un éclat de joie mêlé à l’incrédulité s’alluma dans ses yeux. Il chancela vers Adam, puis le prit dans ses bras, l’étreignant avec une force mêlée de soulagement et de désespoir.

— Bordel, Adam… t’es vivant ! J’ai cru… j’ai vraiment cru que j’t’avais perdu !

— Moi aussi, Kiran… j’ai vraiment cru que tu n’avais pas survécu. Mais au fond, je le sentais… Je savais que tu étais vivant.

— Et pourtant, j’ai bien failli y rester, répondit Kiran avec un demi-sourire fatigué.

Il marqua une pause, puis ajouta :

— C’est une longue histoire… crois-moi.

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