L'Épreuve de la Nuit

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Kiran, toujours serré contre Adam, sentit une vague de réconfort et de soulagement l’envahir. Ces trois jours passés seul sur ce monde inconnu avaient été un véritable calvaire pour le Neurorien. Il relâcha doucement son étreinte et recula d’un pas pour mieux voir son ami, comme pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une hallucination née de l’épuisement ou de la douleur. Les larmes coulèrent librement sur ses joues.

— Par tous les astres… merci. Je suis tellement soulagé de te revoir… de savoir que tu as survécu, mon pote. J’ai vraiment cru que tout était fini.

— Ne t’en fais pas, Kiran. On va quitter ce monde. L’enfer est derrière nous.

Seyra, restée un peu en retrait, observait la scène avec une expression douce et sincère. Un sourire bienveillant étira ses lèvres alors qu’elle s’avançait enfin, entrant dans le champ de vision de Kiran, qui ne l’avait pas encore remarquée.

Le félin tourna la tête vers elle, surpris, l’oreille dressée et les yeux plissés par la curiosité.

— C’est qui ? Il y a d’autres gens ici ? demanda-t-il, intrigué.

— Kiran, je te présente Seyra. Elle m’a aidé à te retrouver… et elle a un vaisseau. Elle aussi est une survivante de ce monde.

— Enchantée, Kiran. J’ai beaucoup entendu parler de toi, dit-elle en lui tendant une main amicale.

Elle s’interrompit, son regard se posant sur la posture chancelante du Neurorien, qui semblait avoir du mal à se tenir debout.

— Tu es sûr que ça va ? Tu tiens à peine debout...

— Ça va, t’en fais pas… juste un peu secoué.

Mais au même instant, une grimace de douleur tordit le visage de Kiran. Il recula d’un pas maladroit et s’effondra brusquement au sol, se tenant la jambe droite avec un grognement rauque.

— Kiran ! s’écria Adam, sa voix teintée de stupeur et d’inquiétude en voyant son ami s’écrouler brutalement au sol.

— Vous inquiétez pas tous les deux, c’est trois fois rien… haha… juste une petite griffure, tenta de plaisanter Kiran, dans un souffle nerveux.

Mais ni Adam ni Seyra ne rirent. Ils s’étaient déjà précipités à ses côtés. Adam se pencha aussitôt, les sourcils froncés, l’angoisse clairement visible dans ses yeux.

Le corps de Kiran racontait à lui seul l’histoire des jours d’errance et de survie qu’il avait traversés. Des coupures, des hématomes profonds, des griffures et écorchures zébraient sa peau. Ses vêtements, en lambeaux, étaient maculés de boue, trempés par l’humidité persistante de la forêt, collés à sa peau par des taches sombres de sang séché. L’eau et la crasse semblaient s’être mêlées à ses blessures, dessinant un tableau inquiétant de souffrance muette.

Mais ce fut sa jambe droite qui glaça Adam.

Une entaille béante barrait l’avant de la cuisse jusqu’au tibia, une griffure énorme et irrégulière, sans doute infligée par une créature aux griffes monstrueuses. Les chairs à vif laissaient entrevoir les tissus internes, gonflés et rougeâtres, un filet de sang mêlé à une lymphe épaisse continuait de s’en écouler par intermittence.

— Merde… souffla Adam, blême.

Seyra, à ses côtés, se mordit la lèvre, visiblement choquée par l’état de la plaie.

— On ne peut pas laisser ça comme ça, murmura-t-elle. Si on ne fait rien ça va dégénerer.

Kiran tenta de minimiser, forçant un sourire :

— Vous exagérez... J’ai eu pire, j’vous jure…

Mais sa voix se brisa sous la douleur lorsqu’il tenta de redresser la jambe. Il n’était pas en état de marcher. Et il le savait.

— Dans ton vaisseau, il y a de quoi soigner ça ? demanda Adam, le regard fixé sur la jambe blessée de son ami.

— Oui... probablement un ou deux kits de premiers soins. Mais là... — Seyra marqua une pause — ce n’est pas suffisant. Il faudrait un spécialiste. Ce genre de blessure peut mal tourner très vite si on ne la traite pas correctement.

— Et ton vaisseau, il est loin ? insista Adam.

— Une bonne journée de marche... en temps normal, précisa-t-elle.

— Alors je veux bien, mais dans mon état… ça va être compliqué de traverser cette foutue forêt. Et avec ces monstres qui rôdent, c’est pas comme si on allait faire une balade champêtre, hein… grogna Kiran, tentant de camoufler la douleur par un trait d’humour.

Adam posa une main réconfortante sur l’épaule de son ami, esquissant un sourire rassurant.

— T’inquiète pas, mon pote. On va s’en sortir. Repose-toi pour l’instant, c’est tout ce que je te demande.

Seyra, toujours agenouillée à proximité, observait la scène avec attention, puis se tourna vers Kiran, intriguée.

— Mais qu’est-ce qui t’est arrivé, au juste ?

Kiran laissa échapper un soupir fatigué, baissa les yeux et hocha doucement la tête.

— Ouais… C’est une longue histoire. Mais... on a toute la nuit devant nous, non ?

— Tout est allé si vite… commença Kiran, sa voix grave portée par la résonance de la grotte.

Le vaisseau s’était brisé en deux, cédant sous l’immense pression de la descente atmosphérique. Un fracas de métal déchiré, de tôles tordues et d’éclats de lumière avait englouti la passerelle. Kiran, toujours harnaché à son siège, n’avait eu qu’une fraction de seconde pour voir Adam disparaître dans le chaos, emporté par l’éclatement soudain de la coque.

Les vibrations avaient secoué la structure comme si une main titanesque essayait de la broyer. Les panneaux arrachés volaient dans toutes les directions, des parties entières du plafond s’effondraient, éventrant la pièce d’un enfer de métal et de feu. Le Neurorien ne devait sa survie qu’à la solidité du harnais qui le maintenait cloué à son siège, pendant que tout autour de lui se disloquait.

Le vaisseau labourait le sol, fracassant roches et arbres dans un déluge de puissance incontrôlable. Une descente sans fin… jusqu’au choc. Un impact brutal, absolu. Un hurlement métallique, dernier cri d’une machine à l’agonie… puis plus rien. Plus un son. Plus une vibration. Un silence de mort.

La carcasse s’était figée.

Tout devint noir.

Kiran perdit connaissance dans une dernière secousse, happé par un voile d'inconscience.

— Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient… Des minutes ? Des heures ?... Aucune idée, poursuivit-il, les yeux dans le vide. Ce dont je me souviens, c’est du réveil.

Un grognement de douleur lui avait échappé. Un toussotement sec, brûlant. Il avait entrouvert les yeux avec peine, l’obscurité l’enveloppant encore. La passerelle n’était plus qu’une masse informe d’ombres et de débris, percée ici et là de filets de lumière blafarde filtrant à travers les fentes et les fissures.

L’air était irrespirable. L’odeur de terre humide, entêtante, se mêlait à celle du métal chauffé, du câblage fondu, des résidus de combustion. Un mélange âcre et oppressant qui lui piquait la gorge et les yeux.

— Et là, j’ai compris que j’étais encore vivant… mais que l’enfer ne faisait que commencer, conclut-il d’un ton plus bas.

Un mal de crâne fulgurant lui lacéra les tempes comme des coups de lame. Chaque pulsation résonnait dans son crâne avec la violence d’un coup de tonnerre. Gémissant, Kiran se débattit avec son harnais, ses doigts griffus tremblant sur les sangles jusqu’à réussir à se libérer. Il tomba à genoux, les jambes faibles, la tête lourde.

Tâtant autour de lui, à l’aveugle, ses paumes glissaient sur les parois tordues, les surfaces froides, les câbles arrachés. Il avait du mal à distinguer les formes, sa vision encore floue, son esprit embrumé. Il était sonné, engourdi par le choc, à peine conscient d’avoir survécu.

Mais il était vivant.

Et seul.

Il lui fallut plusieurs minutes pour rassembler ses esprits. Sa respiration était encore saccadée, son cœur battait trop fort, et ses pensées étaient embrouillées. Lentement, en grimaçant, Kiran s'appuya sur ses mains pour se relever, les paumes glissant contre le sol... non, pas du métal.

De la terre.

De la terre humide.

Il fronça les sourcils, secoua légèrement la tête pour chasser les vertiges et passa ses doigts dans ce sol meuble, visqueux, qu’il n’aurait jamais dû retrouver là. La sensation le déstabilisa. De la boue. Dans le cockpit.

Titubant, il se traîna jusqu’au casier de secours et y attrapa une petite lampe torche d’urgence qu’il activa aussitôt. Le faisceau de lumière perça les ténèbres et la scène qui s’offrit à lui le figea net.

La coque avant, éventrée. La baie d’observation ? Disparue.

À sa place, un amoncellement de terre, de roche et de racines arrachées s’était engouffré dans le poste de pilotage comme une coulée de lave organique. Le cockpit n’était plus qu’un tombeau de fortune, enseveli sous les décombres. Des pans de parois tordues sortaient de la masse, mêlés à des morceaux de bois éclatés et de câbles pendants comme des veines arrachées.

Le choc le traversa d’un frisson glacial. Le crash avait été encore plus violent qu’il ne l’avait imaginé. La proue du vaisseau semblait avoir été littéralement avalée par le sol. Il comprit alors : la carcasse s’était enfoncée profondément dans la terre au moment de l’impact. Ils n’avaient pas simplement chuté. Ils s’étaient écrasés comme une comète.

Kiran se redressa lentement, le souffle court, la lumière tremblante de sa lampe révélant les ruines d’un monde qui aurait dû être sa tombe.

Suffoquant, Kiran tituba jusqu’à la porte. Il agrippa les bords déformés, glissant ses doigts tremblants entre les deux parois métalliques. Chaque mouvement lui arrachait une grimace, mais il força malgré la douleur, tirant, poussant, raclant la structure figée. Dans un grincement douloureux, la porte céda enfin, s’ouvrant lentement sur un couloir plongé dans une pénombre oppressante. Un souffle d’air plus frais vint caresser son visage, chargé d’humidité, de poussière et de l’odeur crue du métal brûlé. Kiran inspira profondément, laissant l’air s’engouffrer dans ses poumons comme un soulagement vital. Mais ce n’était pas suffisant. Il devait sortir. Il devait fuir ce tombeau. L’angoisse s’insinua, rampante, et il accéléra le pas, trébuchant dans le corridor dévasté. Chaque pas était une torture. Son corps semblait n’être plus que douleurs et tiraillements — ses muscles étaient tétanisés, ses membres engourdis par les chocs, et un picotement constant irradiait le long de ses bras et de ses jambes. Mais il tenait bon, porté par un instinct primal : survivre.

Enfin, une lumière grise. Il franchit l’ouverture béante dans la coque déchirée et émergea à l’extérieur.

Et là, il s’arrêta net.

Devant lui s’étendait un paysage de désolation mêlé à une beauté sauvage : les vestiges tordus du vaisseau tranchant violemment avec l’épaisse forêt qui s’étendait à perte de vue. Partout, des arbres déracinés, de la boue, des morceaux de métal arrachés éparpillés comme les organes d’un géant mort.

Et la pluie.

Elle tombait en continu, ruisselant le long de son pelage, collant ses vêtements à sa peau. Levant lentement les yeux vers le ciel voilé, Kiran accueillit l’eau avec une forme de gratitude silencieuse. Ce monde, aussi brutal soit-il, lui offrait au moins quelque chose qu’Oberon ne lui avait jamais accordé : la sensation de respirer à pleins poumons. Un instant fugace, mais réel.

Repensant à la chute du vaisseau, Kiran sentit une angoisse lui serrer la poitrine. Adam. Il devait absolument le retrouver. Mais dans quel état était-il ? Était-il seulement encore en vie ? L'idée de l'avoir perdu dans ce crash infernal lui nouait les entrailles. Jetant un regard à son propre état, il grimaça. Ses vêtements étaient en lambeaux, brûlés par le frottement, trempés et couverts de sang séché. Des contusions marbraient sa peau, et une plaie ouverte sur son front laissait encore couler un mince filet carmin. Il avait survécu par miracle. Mais l'heure n'était pas à l'apitoiement.

Il retourna dans l'épave, trébuchant à travers les couloirs déformés et les gravats. Dans une des soutes, il fouilla frénétiquement des caisses éventrées jusqu’à mettre la main sur un vieux sac à dos, déchiré mais encore utilisable. Il l’enfila sans hésiter. Un tiroir mal fermé attira son regard : à l’intérieur, il trouva une gourde de purification cabossée — un modèle ancien, mais peut-être encore fonctionnel — ainsi qu’un briquet d'urgence. Il les empocha rapidement. Puis, un peu plus loin, son regard tomba sur une vieille batte de baseball en métal, rouillée, vestige d’une des expéditions de feu Eamon. Un sourire en coin étira ses lèvres. Pas très high-tech, mais mieux que rien. Il s'en arma sans hésiter. Mais la forêt... il se rappela les lianes épaisses, les racines noueuses, les feuillages serrés. Il lui faudrait de quoi couper, trancher. Il se dirigea alors vers le mess, ou du moins ce qu’il en restait. La cuisine était en ruines, les meubles encastrés dans les murs déformés, presque inaccessibles, ensevelis sous des monticules de terre et de débris. Kiran grogna, repoussa les gravats, écarta les morceaux de métal, se battant contre les obstacles comme s’il affrontait le monde entier. Enfin, dans un placard récalcitrant qu’il força à l’aide de sa batte, il mit la main sur un couteau de cuisine. Un vrai, large, bien équilibré, certes émoussé par les années mais encore redoutable dans de bonnes mains.

Il le glissa à sa ceinture.

Maintenant… je viens te chercher, Adam.

Boitillant, Kiran s’élança dans la jungle inconnue, sa silhouette féline se fondant tant bien que mal dans la végétation étrangère. La pluie battante ralentissait ses mouvements, trempant ses vêtements, alourdissant ses pas. Il n’avait aucun repère, aucune direction précise. Il avançait à l’instinct, à l’aveugle, poussé uniquement par l’espoir ténu de retrouver Adam.

Le silence de cette forêt étrangère était lourd, presque oppressant. Un silence trop parfait, artificiel, où le moindre craquement résonnait comme un coup de tonnerre. Tous ses sens étaient en alerte, le félin en lui aux aguets, flairant, écoutant, ressentant chaque vibration de cet environnement hostile. Son corps le faisait souffrir à chaque pas, ses muscles tiraillés, ses plaies encore ouvertes, titubant comme une proie blessée. Et il en était une. Mais il refusa de céder. Il grogna intérieurement, serrant les dents, puis poursuivit sa marche au cœur de cette mer de feuillages impénétrables. La lumière du jour déclina rapidement, avalée par l’obscurité naissante. Le ciel, couvert, ne laissait filtrer qu’une clarté grisâtre. La nuit tombait. Et avec elle, les dangers tapis dans l’ombre. Son estomac se contractait sous la faim, mais il n’avait rien à se mettre sous la dent. Le vaisseau était désormais trop loin, et l’idée de retourner sur ses pas était impensable. Il savait qu’il devait trouver un abri. Mais rien autour de lui ne semblait propice à un quelconque refuge. Pas de grotte, pas de surplomb rocheux, pas même une cavité entre deux troncs. Alors, il leva les yeux vers les cimes. L’un des arbres gigantesques, au tronc large comme un bâtiment, s’élevait devant lui, vertigineux. Passer la nuit en hauteur. Une stratégie de survie vieille comme le monde. Difficile, douloureux… mais peut-être sa seule chance.

Kiran tenta l’ascension. Ses mains griffues s’accrochèrent à l’écorce glissante, son pied glissa, il chuta brutalement. Une chute de près de deux mètres. Le souffle coupé, il resta quelques instants au sol, allongé, sonné. Puis quelque chose. Une sensation dans l’air. Une présence.

Il ouvrit les yeux. Quelque chose l’observait. Tapie dans les ombres, silencieuse.

L’adrénaline envahit soudain son corps. Comme un ressort, Kiran bondit, plantant ses griffes dans l’écorce, escaladant le tronc avec une agilité féline décuplée par la peur. Il grimpa jusqu’à atteindre une large branche, stable, et s’y blottit, le dos contre le tronc, haletant.

Dans le noir absolu de cette jungle silencieuse, seul son souffle rapide trahissait sa présence. Mais il était en sécurité. Pour l’instant.

En contrebas, des bruits de pas étouffés se firent entendre, lourds, irréguliers, accompagnés d’une respiration gutturale, rauque, inhumaine. Kiran, figé contre le tronc de l’arbre, retint son souffle. Son cœur battait si fort qu’il craignait qu’on puisse l’entendre. Il ferma les yeux, espérant que la créature, quelle qu’elle soit, abandonnerait sa traque en croyant que sa proie lui avait échappé.

Il savait au plus profond de lui que cette nuit serait une épreuve. Longue. Interminable. Un combat contre la peur, la douleur et la fatigue. Il ne devait pas bouger. Ne pas faire le moindre bruit. Ne surtout pas céder à la panique ou à l’envie de fuir : cela signerait sa mort.

Tentant de trouver le sommeil, il s’enroula sur lui-même, mais les bruits de la forêt l'en empêchèrent. Chaque craquement, chaque bruissement, chaque souffle du vent entre les branches faisait sursauter son esprit en alerte. Le sol semblait vivant, parcouru sans cesse par des pas, des frottements, des raclements. Était-ce toujours la même créature ? Était-il traqué ? Ou n’était-ce que l’activité naturelle de la faune nocturne de ce monde inconnu ?

Impossible à dire. Impossible à vérifier. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était attendre. Survivre à cette nuit.

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