Kiran, Survivant de l'Enfer

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Enfin, les premiers rayons de lumière percèrent la canopée et vinrent effleurer le visage de Kiran, projetant sur lui une lueur pâle et rassurante. Le silence de la forêt persistait, anormal, pesant, mais il savait qu’il ne pouvait pas rester perché sur cette branche pour l’éternité. Mourir ici, lentement, de faim ou de soif ? Hors de question. Il inspira profondément, serra les dents, puis jeta sa vieille batte de baseball au sol. Le fracas métallique contre le sol détrempé résonna quelques secondes. Rien ne bougea. Aucun bruit suspect. Pas de grognement, pas de pas précipités. Satisfait, ou du moins rassuré, il se laissa glisser prudemment le long du tronc, atterrissant avec précaution sur le sol meuble. Il récupéra la batte rouillée et reprit sa route.

Éreinté, il marchait avec lenteur, titubant presque, ses jambes douloureuses lui rappelant chaque chute, chaque morsure du crash. Seule sa gourde de filtration, miraculeusement intacte, lui permettait de tenir encore debout. À chaque gorgée, il humectait sa gorge sèche, trompant un peu la faim qui rongeait son ventre vide. Mais plus il s’enfonçait dans les bois, plus il sentait une présence. Une sensation familière, celle d’être suivi. Traqué. Il s’arrêta à plusieurs reprises, le souffle court, scrutant les ombres mouvantes entre les troncs. Rien. Pas un son. Et pourtant, il en était sûr : quelque chose le suivait. Un prédateur patient, intelligent. Il ne l’avait jamais perdu de vue.

Bientôt, le terrain changea. Le sol plat de la forêt fit place à une pente raide, glissante et rocailleuse. Les arbres se raréfièrent, laissant place à une lande minérale, nue, bordée de blocs de grès érodés par le vent et le temps. Un sentier étroit s’ouvrait devant lui, sinueux, bordé de pierres brisées.

Kiran s’arrêta. Il ne savait plus où aller. Il était perdu. Le plan de rejoindre l’autre moitié du vaisseau semblait désormais illusoire. La faim, la fatigue, la douleur et la perte de sang avaient brouillé son esprit, anesthésié son raisonnement. Et soudain, il comprit. La créature ne cherchait pas à l’attraper de suite. Elle l’avait suivi en silence, attendant. Elle le voulait à bout de forces. Un prédateur d’embuscade… qui attendait que sa proie s’effondre d’elle-même.

Comment échapper à l’inévitable ? Kiran se posait la question en boucle, mais une seule certitude s’imposait à lui : il ne devait pas flancher. Jamais. Il ne pouvait s’arrêter. Pas maintenant. Il resserra sa prise sur la vieille batte de baseball, ses doigts crispés sur le métal froid et rouillé. Ce maigre outil de défense était sa seule consolation face à un prédateur invisible, dont il ne connaissait ni la forme, ni la taille… mais dont il sentait la présence, pesante, constante.

Il avançait malgré tout, déterminé, chaque pas résonnant sur la roche humide de ce dédale naturel. Il tourna à droite, puis à gauche, s’enfonçant un peu plus dans le labyrinthe minéral, traqué par l’ombre.

Puis, il s’arrêta net.

Devant lui, un bloc de pierre étrange, incongru, brisa la monotonie du paysage. Au premier regard, cela aurait pu n’être qu’un amas rocheux sculpté par le temps… mais non. L’œil de Kiran, affûté par ses années d'études passée à l'institut Mazari auprès d'Eamon, ne fut pas trompé : cette forme n’était pas naturelle. Ce n’était pas de l’érosion. C’était de l’architecture.

Une structure. Un mur. Ou ce qu’il en restait. Les vestiges d’une ancienne habitation. Ses yeux s’écarquillèrent. Il s’approcha, frôla du bout des doigts la surface du mur, y décelant des motifs à demi effacés, des rainures, peut-être même une écriture ancienne.

Quelqu’un — ou quelque chose — avait vécu ici. Et cette pensée, aussi fugace soit-elle, ralluma une étincelle en lui. Peut-être n’étaient-ils pas seuls. Peut-être existait-il une chance, même infime, de rentrer chez eux. Revigoré par cette lueur d’espoir, Kiran se remit à courir. Ses jambes douloureuses protestaient, mais son esprit les ignorait. Il fallait trouver un abri avant la tombée de la nuit, et ces ruines… ces ruines pouvaient bien être la clé.

Mais l’illusion d’espoir ne dura qu’un instant.

Devant lui, comme une main du destin se refermant sur sa gorge, une créature surgit des ombres, bloquant le chemin.

Kiran s’immobilisa.

Le cauchemar avait une forme. Et elle était bien réelle.

La chose était immense. Bipède. Bestiale. Dressée sur deux pattes arrière puissantes, son corps était tendu comme un arc, chaque muscle vibrant sous la peau grisâtre striée de zébrures noires. Son museau allongé s’ouvrait sur une gueule béante, d’où pendait une langue hérissée de filaments, terminée par deux pointes semblables à des aiguilles. Des rangées de dents triangulaires bordaient cette mâchoire hideuse, prêtes à déchiqueter.

Ses bras, anormalement longs, pendaient de chaque côté de son torse noueux. Chacun de ses avant-bras se terminait par une main griffue à sept doigts, des lames naturelles, prêtes à éventrer sans pitié. Ses quatre yeux brillaient d’une intelligence froide, reptilienne, fixés sur Kiran avec une intensité glaçante.

Et sur son crâne, encadrant son visage difforme, une crinière de dreadlocks organiques ondulait lentement, comme si elle réagissait à sa peur.

Un monstre. Un prédateur. Un cauchemar incarné.

Kiran recula d’un pas, la batte tremblante entre ses mains, le souffle court, piégé entre les ruines et la mort.

Essayant de garder son calme, Kiran espérait que le vacarme suffirait à faire fuir l’énorme créature. Frénétiquement, il abattit sa batte de baseball contre les parois rocheuses, faisant résonner une cacophonie stridente à travers la gorge minérale. Les éclats métalliques ricochaient contre les pierres, déchirant l’air dans un concert de sons agressifs. L’alien recula légèrement, visiblement agacé, redonnant un souffle d’espoir au Neurorien. Peut-être cela allait-il suffire...

Mais ce sursaut d’espoir s’effondra aussitôt.

Dans un rugissement guttural, la bête se projeta en avant avec une fulgurance terrifiante. Une masse de muscles et de griffes lancée à une vitesse prodigieuse.

Kiran n’eut d’autre choix que de fuir. Son instinct de survie prit le dessus. Un pic d’adrénaline balaya la douleur qui irradiait son corps meurtri. Dans un élan presque surnaturel, il retrouva brièvement sa vitesse légendaire. Il bondit, zigzaguant entre les blocs de pierre, ses pieds effleurant le sol trempé, son souffle saccadé.

Il s’enfonça plus profondément dans le dédale rocheux, jusqu’à tomber sur ce qui semblait être de nouvelles ruines. Un couloir naturel s’ouvrit entre deux pans de mur effondrés. Il n’hésita pas. Il se jeta dans une crevasse étroite, priant qu’elle soit trop étroite pour que le monstre puisse le suivre.

Mais la créature ne renonça pas.

Un grognement guttural résonna, suivi du bruit sinistre de griffes raclant la pierre. L’énorme tête du monstre s’enfonça dans l’ouverture, ses mâchoires claquant furieusement à quelques centimètres du visage de Kiran. Son souffle fétide s’écrasa contre lui comme un coup de massue.

Le monstre, bloqué au niveau des épaules, fouissait la roche avec ses griffes titanesques, creusant, arrachant, gagnant chaque centimètre avec une rage implacable. La terre et la pierre volaient en éclats.

Kiran, désespéré, leva sa batte et la coinça en travers des mâchoires de la créature, la tenant à bout de bras, luttant contre la pression écrasante de sa morsure. Il serra les dents, son corps tout entier secoué par les ondes de choc provoquées par la force de l’animal. Les muscles de ses bras hurlaient sous l’effort.

La batte plia. Gémit. Se tordit.

Puis, dans un craquement métallique, elle céda.

La rupture soudaine déséquilibra Kiran, le projetant violemment en arrière. Il chuta au fond de la crevasse, son dos frappant la pierre dans un bruit sourd. L’air s’échappa de ses poumons. Il ferma les yeux.

Et attendit la fin.

— Dans ma tête, j’étais mort à ce moment-là…, murmura-t-il d’un ton résigné.

Mais la fin ne vint pas.

Au loin, un son perça la tension. Un sifflement strident, suivi d’un impact énergétique. Kiran reconnut ce son. Il le connaissait trop bien depuis Oberon.

Un tir de blaster.

La bête se figea.

Elle poussa un hurlement, recula, arracha sa tête de la crevasse, et… disparut. Fuyant dans l’ombre, comme un spectre terrassé par la lumière.

Kiran resta allongé dans la poussière, figé, haletant, les yeux écarquillés. Son cœur battait à tout rompre, cognant contre sa cage thoracique comme un tambour de guerre.

La mort était venue… et l’avait frôlé sans l’emporter.

Il sortit lentement de la crevasse, le souffle court, scrutant les alentours avec méfiance. Plus aucune trace du monstre. Juste le silence, pesant et menaçant. Mais si la créature avait disparu, le temps lui, avait filé — et avec lui la lumière du jour.

La nuit était tombée.

Et Kiran, malgré lui, se retrouvait de nouveau aux abords de la forêt, enveloppé d’ombres mouvantes et d’un crachin glacé. Son cœur battait encore à tout rompre, sa jambe tremblante le soutenant à peine.

Au sol, son regard tomba sur un long bâton de bois, grossièrement taillé. Il le saisit sans réfléchir. Peut-être pourrait-il s’en servir. Une arme improvisée ? Une torche ? Il arracha un pan de tissu de ses vêtements en lambeaux et l’enroula soigneusement autour de l’extrémité du bâton. Le feu… Le feu pouvait sauver sa vie. Il le savait. Le feu, la plus ancienne des armes. La plus primitive, mais aussi la plus efficace.

Il pressa le pas, la gorge nouée, les sens en alerte, à la recherche d’un abri. Mais alors qu’il contournait une formation rocheuse, son sang se glaça.

Elle était là.

La créature. Immobile, dressée dans l’obscurité, sa silhouette cauchemardesque se découpant à peine dans la pénombre. Ses quatre yeux luisaient d’une lumière froide, perçants comme des lames.

Kiran fut pris d’une terreur viscérale. Il tenta d’allumer sa torche, les mains tremblantes, mais la peur le paralysait. Ses doigts glissèrent. Le bâton pivota et heurta maladroitement la paroi rocheuse. Un éclat de pierre se détacha, tombant dans un fracas sec.

Trop tard.

La créature poussa un cri strident et se lança dans sa direction avec une brutalité fulgurante.

Kiran recula, trébucha.

Le monstre bondit.

Sa patte griffue fendit l’air dans un sifflement sinistre et manqua de peu sa gorge. Mais ses griffes acérées lacérèrent violemment sa jambe droite. La douleur explosa dans son corps comme une onde de choc. Il hurla, un cri de souffrance pure. Mais il ne céda pas.

Par réflexe, il fit craquer le briquet contre le tissu.

Une flamme jaillit.

La torche s’embrasa.

La lumière soudaine arracha un nouveau cri à la créature, un hurlement guttural, presque paniqué. Elle recula violemment, effrayée, et dans un battement de cils, disparut à nouveau dans les ténèbres, engloutie par la forêt.

Kiran, haletant, vacilla. Il était sauvé. Encore une fois. De justesse.

Il se redressa, la jambe en feu, le sang coulant à flot, traçant derrière lui une piste sanglante. Il avançait en boitant, chaque pas une torture, sa torche tremblante levée devant lui. La forêt semblait l’observer, silencieuse, comme retenant son souffle.

Puis, enfin… il la vit.

Une grotte.

Une cavité étroite, taillée dans la roche, à peine visible derrière un amas de feuillage. Il s’y engouffra sans réfléchir, le corps brisé, l’esprit en lambeaux. Il s’écroula à l’intérieur, l’odeur de pierre humide emplissant ses narines.

Un abri. Un sursis.

Et une nuit de plus à survivre.

— Voilà… vous savez tout maintenant. Ça fait deux jours que je suis coincé ici. Deux jours sans pouvoir sortir, paralysé par la douleur… et par la peur. Cette créature… ma jambe… j’étais piégé.

Kiran s’était exprimé dans un souffle, comme si chaque mot pesait une tonne. Un silence pesant suivit son récit. Adam et Seyra demeuraient figés, les yeux perdus dans les flammes vacillantes du feu de camp. Aucun d’eux ne trouvait les mots. Le poids de ce qu’ils venaient d’entendre semblait suspendu dans l’air, comme un voile invisible.

Finalement, ce fut Seyra qui rompit le silence. Sa voix n’était qu’un murmure teinté d’incrédulité :

— Deux jours… sans eau, sans nourriture… C’est un miracle que tu sois encore en vie.

Kiran hocha lentement la tête. Ses traits étaient tirés, creusés par l’épuisement. Son regard, un instant brillant d’espoir, se baissa vers le sol.

— J’ai cru que c’était fini... plus d’une fois. J’étais prêt à abandonner. Mais… merci. Merci de m’avoir retrouvé. Merci de ne pas m’avoir laissé…

Sa voix s’étrangla. Ses mains se mirent à trembler, et sans prévenir, les larmes jaillirent. Des sanglots, profonds, silencieux d’abord, puis incontrôlables, secouèrent ses épaules. C’était comme si tout ce qu’il avait contenu depuis le crash — la peur, la solitude, la douleur, l’angoisse de la mort — s’écoulait enfin, en même temps que ses larmes.

Adam s’approcha, le regard embué. Il posa une main sur l’épaule de son ami, puis, sans un mot, Kiran s’effondra contre lui, enfouissant son visage contre son torse. Adam referma ses bras autour de lui, dans une étreinte pleine de chaleur et de réconfort.

— C’est fini, tu m’entends ? Tu n’es plus seul, souffla Adam.

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