L'Ombre des Doutes
Seyra, en retrait, contemplait la scène avec un sourire discret… mais ses yeux disaient autre chose. Une ombre traversait son regard. Elle observait Adam avec une attention particulière. Quelque chose en elle se tordait.
Ce contraste. Ce fossé. Kiran était à bout. Son corps portait les marques d’un cauchemar éveillé : écorché, contusionné, vidé de toute énergie. Et Adam ? Droit. Alerte. Presque intact. Son visage, ses vêtements, son corps… rien n’indiquait qu’il avait traversé le même enfer.
Seyra plissa légèrement les yeux.
Elle repensa à ses hésitations quand elle avait mentionné la créature. À ses silences. À son calme presque surnaturel, face au danger, à la fatigue, à la mort. Ce n’était pas normal. Pas humain. Et ce n’était pas de la simple chance.
Quelque chose clochait.
Elle sentit une tension sourde naître au creux de son ventre. Un pressentiment. Une certitude qui se dessinait lentement dans l’ombre.
Adam ne disait pas tout.
Il cachait quelque chose. Ce n'était pas de la chance. Quelque chose de fondamental.
Reprenant doucement son calme, Kiran essuya ses larmes d’un revers de manche tremblant. Il s’écarta d’Adam d’un pas, son regard encore brillant d’émotion, mais déjà teinté d’interrogation.
— Mais toi, Adam… comment t’as fait pour t’en sortir ? T’as même pas une égratignure. C’est pas normal.
Adam détourna légèrement le regard, comme pris au dépourvu.
— J’ai juste… eu de la chance. Vraiment. J’ai mis la main sur un vieux blaster dans l’épave. Je pense que c’est mon tir que tu as entendu… lors de ma rencontre avec cette... chose.
Kiran écarquilla légèrement les yeux.
— C’était toi ?... Tu m’as sauvé la mise. Encore une fois. Mais quand tu dis "chance", tu vas pas me sortir ces trucs bizarres que tu fais depuis Oberon, hein ?
Cette phrase fit tiquer Seyra.
Elle se figea à demi, arquant un sourcil. Oberon ? Ce nom ne lui disait rien. Elle n’avait jamais entendu parler d’un monde de ce nom. Et ces "trucs bizarres" ? Adam ne lui avait rien mentionné. Elle observa les deux hommes avec une nouvelle méfiance silencieuse. Un Neurorien et un Terrien, ensemble… c’était déjà rare. Mais là, quelque chose clochait.
Adam, lui, répondit du tac au tac, avec un soupçon de tension dans la voix. Il lança un regard appuyé à Kiran, une sorte de message silencieux, presque un avertissement.
— Non. Rien de tout ça. Juste le blaster… et peut-être un crash un peu moins violent que le tien, va savoir.
Il força un sourire.
— Et puis, il faut croire que ce blaster a le style que tu aimes : léger, précis, bien équilibré. Tu vois ? Tout est dans le hasard.
Kiran soutint son regard un instant, puis hocha la tête, vaguement convaincu. Mais dans ses yeux, un éclat persistait : celui d’une curiosité qui refusait de s’éteindre.
— Si j’avais eu ce machin dans les pattes, crois-moi, cette saleté m’aurait pas transformé en griffoir sur pattes ! Le chat aurait vite repris sa place en haut de la chaîne alimentaire !
Il ponctua sa phrase d’un rire léger, volontairement plus enjoué, cherchant à alléger l’atmosphère. L’espace d’un instant, l’humour reprenait le dessus, chassant les ombres de la nuit et du passé récent.
Mais dans l’ombre, Seyra gardait le silence. Et ses doutes, eux, ne faisaient que grandir.
Seyra, toujours troublée, décida de reprendre la parole, sa voix posée mais chargée de sous-entendus.
— Donc… il y aurait une seconde créature ?
Kiran releva les yeux, surpris.
— Seconde ? Non, impossible. Il n’y en avait qu’une seule, celle qui m’a attaqué. J’en suis certain. Elle rôde encore par ici, j’en suis sûr. D’ailleurs, comment avez-vous fait pour arriver jusqu’ici sans vous faire repérer ?
Seyra échangea un bref regard avec Adam, puis se tourna entièrement vers lui, l’air de rien… mais chaque mot pesé comme une pièce qu’on abat sur l’échiquier.
— C’est justement ce que je me demande. C’est étrange, non ? Une seule créature… alors qu’Adam, lui, en a éliminé une. Pas vrai ?
Elle avait lancé ça d’un ton neutre, presque innocent, mais son regard cherchait celui du Terrien, à la recherche d’une faille.
Adam marqua un temps, son regard se baissa un instant, hésitant. Puis il répondit d’une voix calme, presque trop calme.
— Effectivement. Ça semble peu probable qu’il n’y en ait qu’une seule.
Kiran fronça les sourcils, intrigué.
— Attendez… vous voulez dire qu’il y en aurait d’autres ?
Seyra ne le lâcha pas des yeux.
— Je dis juste que si Adam en a abattu une, et que toi tu t’es fait attaquer par une autre, alors il y a forcément deux créatures. À moins que…
Elle laissa sa phrase en suspens, volontairement ambiguë.
Adam soupira légèrement, comme agacé par la tournure de la conversation. Il finit par lâcher, bref :
— Oui. J’en ai éliminé une.
Un silence lourd s’installa. Kiran, lui, resta bouche bée. Quant à Seyra, elle se contenta d’un hochement de tête à peine perceptible. Confirmation obtenue.
Mais dans son regard, il n’y avait ni admiration… ni surprise.
Juste plus de questions.
— Quoi ?! s’écria Kiran, les oreilles dressées, totalement pris de court. Tu l’as abattue ? Sérieusement ? Mais… comment ?
— De la chance… répondit Adam, laconique. Et surtout, le blaster… maintenant vide.
— Seulement le blaster ? insista Seyra, son ton calme masquant à peine la curiosité perçante derrière ses mots.
— Attends, attends… reprit Kiran, les yeux plissés, une lueur amusée dans le regard. T’as utilisé un blaster ? Toi ?! Mais tu sais pas viser avec ce truc !
Adam détourna le regard, visiblement peu enclin à poursuivre la discussion.
Seyra, elle, fronça à peine les sourcils, flairant un détail troublant.
— Vraiment ? Il n’a jamais su tirer avec un blaster ? — demanda-t-elle, presque innocemment.
Kiran hocha la tête, le sourire en coin.
— À l’institut, pendant les séances de tir… il faisait toujours un carnage, mais jamais sur la cible. Des tirs dans les murs, les plafonds… une vraie légende vivante. Mais depuis Oberon, j’te jure, il est devenu étrange. Plus vif. Instinctif. Peut-être que ça explique...
— Kiran, ça suffit. Coupa Adam sèchement, son ton sans appel.
Le silence retomba aussitôt. Seyra observa Adam longuement, sans mot dire, mais son regard parlait pour elle.
Elle n’était pas dupe. Et maintenant, elle savait qu’Adam non plus n’était pas totalement honnête.
— Oberon ? C’est quoi, cet endroit ? Demanda Seyra, le regard pointé vers Adam, visiblement à l’affût du moindre indice.
— Adam et moi faisions partie d’un groupe d’archéologues. Une mission d’exploration sur une planète désertique, à quelques systèmes d’ici. Un monde aride, sans trace de vie… du moins, c’est ce qu’on croyait. Expliqua Kiran, d’une voix grave.
— Et pendant nos recherches, on s’est fait attaquer. Ajouta Adam, les bras croisés, comme s’il voulait éviter d’en dire plus.
— Attaqués ? Par qui ? Enchaîna Seyra, les sourcils froncés.
— Par ceux que tu combats ? S’immisça Adam, soudain plus incisif.
— Le Consortium ? Murmura Seyra, comme si elle n’osait pas croire qu’ils puissent avoir un ennemi en commun.
— Exactement. Confirma Kiran d’un signe de tête. Mais… tu les combats vraiment ?
Un léger sourire, presque triste, étira les lèvres de Seyra.
— "Combattre" est un mot un peu fort… Répondit-elle, mesurant ses mots. Puis, après un instant de réflexion, elle décida de franchir un pas. Si elle voulait comprendre ce qu’Adam cachait, il lui fallait leur donner quelque chose en retour. Et Kiran… était visiblement du genre à parler.
— Comme je l’ai expliqué à Adam, je fais partie d’un mouvement. Une organisation plus vaste qui ne reconnaît plus la légitimité du Consortium. Nous représentons une opposition. Un contre-pouvoir. Un espoir pour ceux qui veulent voir le Bras d’Orion libre à nouveau.
Elle marqua une pause, cherchant dans leurs regards une lueur d’intérêt ou de méfiance.
— Cet espoir est Avalora. Une entité politique qui œuvre à exposer la vraie nature du Consortium, à le faire tomber de l’intérieur. Par l’information, la vérité… pas par les armes. Pas de guerre ouverte. Trop de civils y laisseraient la vie. Alors on collecte, on infiltre, on révèle. Lentement. Stratégiquement.
— Une révolution douce, en somme… Murmura Kiran, songeur.
— Pas une révolution. Une désillusion. On veut que les peuples du Consortium réalisent eux-mêmes qu’ils sont tenus en laisse.
Kiran échangea un regard complice avec Adam, ses yeux brillant d’un éclair malicieux.
— Eh ben… Adam, tu penses à ce que je pense ? On a de quoi leur fournir un sacré scoop sur les vraies intentions du Consortium, non ?
Adam garda le silence un court instant, son regard se perdant dans les flammes vacillantes du feu de camp. Puis, lentement, il hocha la tête.
— Un sacré scoop ? s’étonna Seyra, les yeux plissés de curiosité. C’est-à-dire ?
— Sur Oberon, on a été attaqués par le Consortium, lâcha Kiran, la voix lourde. Sans sommation. Sans avertissement. Ils ont massacré notre équipe… Tous nos amis ont été tués.
Il s’interrompit, baissant les yeux. Le souvenir revenait brutalement, avec toute sa charge de douleur et de rage. Adam resta silencieux, le regard figé dans les flammes.
— Ils ont rasé notre camp, poursuivit Kiran dans un souffle. Brûlé nos recherches, tenté de détruire notre vaisseau… Et ils nous ont tiré dessus comme si on était des cibles à abattre.
— Bordel… foutu Consortium, grogna Seyra en frappant la roche du poing, les mâchoires crispées. Je suis désolée pour vos amis. Mais… ça ne m’étonne pas. C’est leur signature. Opération éclair, aucun survivant, aucune trace. Effacer toute preuve compromettante… toujours.
— Eh ben… c’est raté pour eux ! lança Kiran, avec un sourire amer. On leur a échappé.
— Pour un temps seulement, répondit Seyra, son ton soudain plus grave. Ils ne vous oublieront pas. Pas avec ce que vous savez. Ils vous traqueront jusqu’aux confins du Bras d’Orion s’il le faut.
— Pas si on change de vaisseau, répliqua Adam. Ils n’ont aucune idée de ce à quoi on ressemble. C’est pour ça qu’on se rendait sur Neuror.
— Neuror ? répéta Seyra, surprise. Vous étiez en route pour Neuror ?
— Oui, confirma Kiran. On avait encore deux ou trois heures de vol, tout au plus. On était à mi-trajet, selon nos calculs.
Seyra secoua lentement la tête.
— Non. Impossible. Vous êtes bien loin de Neuror.
— Quoi ? s’étrangla Kiran. Tu plaisantes ? Hein Adam, dis-lui !
Mais Adam, lui aussi, fronçait les sourcils, déstabilisé.
— Attends… non. J’ai recalculé la trajectoire à plusieurs reprises. Elle était bonne. On ne peut pas être si loin.
— Et pourtant, si, affirma Seyra, catégorique. Nous sommes à la lisière du système Hedorien. Et la planète la plus proche, c’est Hedora.
Un silence de plomb tomba sur le feu.
Adam leva les yeux vers elle, les lèvres entrouvertes, comme s’il peinait à comprendre. Le doute s’insinuait, lentement mais sûrement.
— C’est… non. C’est pas possible. Comment j’aurais pu me tromper à ce point ? souffla-t-il, plus pour lui-même.
— Je te jure que c’est vrai, répondit Seyra, le regard franc. Vous le verrez vous-mêmes une fois à mon vaisseau. Je suis ici depuis plus d’un mois. En poste. En attente d’ordres pour une mission sur Hedora. Et… ces ordres, je les ai reçus. Mais depuis que mon frère est…
Elle ne termina pas sa phrase. Sa gorge se serra. Elle détourna les yeux vers la pénombre de la grotte, comme pour ne pas craquer.
— Hedora est à l’opposé de Neuror… marmonna Adam, songeur. Le vaisseau devait être bien plus endommagé que je ne le pensais au moment d’entrer les coordonnées… Le système de navigation a dû complètement disjoncter…
Il serra les dents, la mâchoire crispée par l’incompréhension.
Seyra reprit la parole, le ton plus ferme :
— De toute façon, vous êtes ici maintenant. Et il faut que vous compreniez une chose : Neuror ne pouvait en aucun cas être votre destination. Si vous avez vraiment fui le Consortium, croyez-moi, eux n’ont pas perdu votre trace.
Elle accompagna ses mots d’un geste appuyé de la main.
— Ils vous attendaient déjà là-bas.
— Nous attendre ? Mais... comment c’est possible ? Ils ne connaissaient même pas notre destination ! s’écria Kiran, les yeux écarquillés.
Adam, visiblement troublé, hocha lentement la tête, son regard se perdant dans les ombres.
— Seyra a peut-être raison… Après tout, ils nous ont bien trouvés sur Oberon. Ce monde est totalement isolé, hors des routes commerciales, même absent des cartes standards…
— Exactement, enchaîna Seyra. Leurs vaisseaux de reconnaissance sont capables de capter les distorsions causées par une entrée ou une sortie d’hyperespace. Pire encore, sans protection de signal ou de brouilleur, vos consoles transmettent des données à votre insu. Itinéraire, position, statut du vaisseau… tout.
Elle marqua une pause, croisa les bras.
— Si les coordonnées entrées par Adam étaient bien celles de Neuror, alors le Consortium a pu les intercepter. Ils vous auraient cueillis à votre sortie d’hyperespace. Mais si, par accident, votre trajectoire a plutôt envoyé le vaisseau vers Hedora… alors peut-être qu’ils vous attendent là-bas.
Un court silence s’installa.
— Dans ce cas, votre crash ici vous a probablement sauvé la vie, conclut-elle, le regard grave. Ironique, non ? Ce désastre… a peut-être été votre seule chance. Cette fameuse chance...
— Voir le positif même dans le pire, hein... souffla Kiran, avec un rictus las. Il haussa les épaules. Y’a vraiment que nous pour rater notre fuite et quand même y survivre.
— Neuror ou Hedora… peu importe, tant qu’on trouve un vaisseau et l’équipement nécessaire pour reprendre nos recherches, répondit Adam d’un ton ferme.
Seyra fronça les sourcils, surprise par la détermination du Terrien.
— Reprendre vos recherches ? Après tout ça ? Après un crash, une traque, des morts… Vous voulez encore courir après des ruines ?
— Oui. Nous sommes archéologues. C’est notre travail… notre devoir, répliqua Adam, sa voix sèche, presque tranchante.
— Et vous seriez prêts à risquer vos vies pour ça ? lança-t-elle, dubitative. Ça vaut vraiment le coup ?
Adam resta silencieux un instant. Puis :
— Oui. C’est important… Nous devons continuer.
— Enfin, d’après Adam, précisa Kiran à mi-voix, baissant les yeux, mal à l’aise.
Seyra sentit quelque chose. Une fissure. Une ouverture. Enfin.
Elle s’y engouffra avec l’aisance d’un esprit entraîné à repérer les failles. Kiran, loquace et émotif, pouvait être la clé. Adam, lui, gardait tout enfoui. Mais son ami... lui, finirait par parler. Elle adopta un ton presque désinvolte, comme si la question n’avait rien d’important :
— "Important" ? Je vois pas en quoi des fouilles sur un monde perdu changeraient quoi que ce soit… C’est pas censé être juste de la poussière et des pierres ?
Kiran releva lentement la tête, le regard fuyant, mais ses lèvres s’entrouvrirent malgré lui. Il répondit sans réfléchir, porté par le poids de ce qu’ils avaient traversé.
— Parce que… parce que ce qu’Eamon a découvert là-bas… ça pourrait tout changer.
Seyra haussa un sourcil, retenant à peine sa surprise.
— Eamon ? Ton chef d’expédition ?
— Oui… Avant de… avant de mourir, il a confié quelque chose à Adam. Quelque chose d’important. Je… je suis pas sûr de tout comprendre, mais Adam pourra mieux t’expliquer que moi.
Il se tourna vers son ami, les yeux pleins de gravité.
— C’est peut-être notre seul espoir, ajouta-t-il doucement.
Seyra, désormais totalement concentrée, planta son regard dans celui d’Adam. Une tension flottait dans l’air, palpable, comme si un voile allait enfin se lever.

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