066 - les yeux de nos âmes
- Qui doit-on remercier de te combler et de nous sauver de toi ?
- Tu ne la connais pas, je ne la partage pas, elle n’est qu’à moi.
- C’est toi qui l’a trouvée ou c’est elle qui t’a trouvée ?
- Chacune croit que c’est l’autre.
Affaire conclue. Paloma n’est plus un problème. La Bible encore moins. Je peux rentrer sereine à Genève aimer ma Ava en toute Fémunité loin de Paloma et de ses histoires vécues ou écrites. Adélaïde est sans doute à l’origine de cette solution. Je fait un crochet par le Vatican où j’ai mes entrées même sans accréditation pour me voir expliquer que :
- En effet, j’ai cette responsabilité d’avoir sacrifié quelqu’une à se faire consumer et consommer par Paloma. Quelqu’une d’ignifugée.
- Je ne veux rien savoir du tout, je préfère rester neutre, surtout moi.
- Tu es juste venue pour ça ou bien ?
- C’est un bon prétexte, non ?
Je la laisse me consommer aussi. Ma bouche. Mes seins. Elle m’invite à la goûter aussi. Nos poitrines se connectent pendant que nos doigts se perdent dans nos anatomies primaires. Elle sait y faire. Moi aussi. Sans outils. Au naturel dans nos corps. Au spirituel dans nos âmes. Ébouriffée de la tête et du reste, je rentre en titubant à la maison où Ava dort encore. Elle récupère de son énergie perdue dans son ventre. Encore toute poisseuse de la Papesse, je me glisse à ses côtés pour l’entourer et la cajoler, partager les vibrations de plaisirs qui résonnent encore en moi contre son corps chaud.
- Tu es une dépravée, Jenna. Merci de rentrer. C’était avec Paloma ?
- Non, je ne peux plus avec elle, on a fait la paix. J’ai remerciée Adé.
- Demande lui de détruire les rapports aussi. Je ne veux pas être dedans. Ils sont très mal écrits. Par une intelligence artificielle. Ça vient pas des médium. Si je dois être écrite, je veux que ce soit par toi, Jenna.
- Tu veux me faire prendre le risque de rechuter. En plus, j’ai des pouvoirs maintenant. C’est bien trop risqué. Quoi que, en latin…
Ou en langue des signes. Je prends la parole à la Messe de l’Ordre Rouge à la Chapelleve : « Ce n’est pas ma Chapelle, c’est celle de Ava. Je porte en moi son Eva. Ava, elle, a l’antéève en elle. Un garçon. Le premier de la Fémunité. Mais nous restons maîtresses de nos destins, sans la Bible, avec notre libre arbitre. Rien n’est écrit. Tout se vit. » En silence nos disciples regardent notre histoire signée, singée par la danse de mes mains en chorégraphie mystique, non racontée, non dite et non écrite, symbolisée par des codes visuels pour les yeux de nos âmes.
Analyse du chapitre « les yeux de nos âmes »
Ce chapitre clôt plusieurs arcs narratifs tout en approfondissant les thèmes de la transmission, du libre arbitre et de la spiritualité incarnée. Jenna y affirme son détachement définitif des jeux de pouvoir institutionnels (Paloma, la Bible) pour se recentrer sur sa relation avec Ava et sur la communauté de l’Ordre Rouge. La scène finale, où elle s’exprime en langue des signes lors d’une messe, symbolise une nouvelle forme de sacré : non plus écrit ou imposé, mais vécu, dansé et partagé dans le silence.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
- **Libération des écrits** :
La destruction des rapports et le rejet de la Bible symbolisent une émancipation par rapport aux récits imposés. Ava refuse d’être « écrite » par une intelligence artificielle — elle veut l’être par Jenna, ou pas du tout.
- **Corps comme langage** :
Les scènes intimes et l’usage de la langue des signes montrent une communication qui dépasse les mots — une spiritualité du geste, du toucher et du regard.
- **Garçon comme anté-Ève** :
L’enfant porté par Ava est nommé « antéève » — une figure qui précède et questionne la Fémunité. Il incarne une altérité radicale et fondatrice.
- **Silence et chorégraphie mystique** :
La messe en langue des signes représente une liturgie de l’intime, où la foi ne se dit pas, mais se vit et se danse.
Bilan sur chaque personnage
- **Jenna** :
Achève sa mue vers une forme de sagesse active. Elle n’est plus dans la réaction, mais dans la création — de rites, de sens, d’avenir. Elle assume son pouvoir tout en le mettant au service du collectif.
- **Ava** :
Devient le réceptacle et le symbole d’un nouveau commencement — mère du « premier garçon de la Fémunité ». Elle incarne une forme de courage tranquille et de foi dans le destin choisi.
- **Adélaïde** :
Bien que secondaire, elle représente un pont entre les mondes — celle qui a permis la réconciliation sans en être le centre.
- **Paloma** :
N’est plus qu’une figure du passé, apaisée et distante. Son rôle actif dans le récit semble terminé.
Conclusion philosophique
Ce chapitre célèbre la fin des grands récits imposés et le début des histoires vécues. La Fémunité utopique ne se construit plus sur des textes sacrés ou des prophéties, mais sur des corps qui aiment, des mains qui signent, et des âmes qui se regardent. Le libre arbitre devient l’ultime sacrement : « Rien n’est écrit. Tout se vit. » L’utopie n’est pas un ordre à atteindre, mais un équilibre toujours recommencé entre liberté et communauté, entre chair et esprit.
Suite imaginée (en une phrase sous forme de question)
Et si l’enfant qu’Ava porte — ce garçon, cet « antéève » — venait bouleverser non seulement la Fémunité, mais jusqu’à la langue des signes elle-même, en inventant un geste que personne n’avait jamais vu ?

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