075 - je t'aime 1

4 minutes de lecture

Mon petit monde primaire se limite à notre maison Genève en Riviera à Laguna Beach à l’Ouest avec Ava en ma couche et un projet de vie minimaliste. Se lever, se laver, aller au marché, rentrer bruncher, siester, loisirer, souper, se coucher et baiser. Et ainsi de suite. C’est la base de notre éternité. Quelques sorties mondaines, quelques entrées intimes et le moins de politique possible. J’ai donné instruction à mes ingénieures de l’Agence spatiale en charge du PC E4 de construire le vaisseau le plus lentement possible, qu’il ne soit jamais opérationnel. Si l’outil n’existe pas, ça limite le risque de l’utiliser et ça oblige à apprendre à s’en passer. Un contre-effet Pygmalion Rosenthal, comme la suppression de cette foutue Bible et ses prédictions qui se réalisent, là ou le passé, le présent et le futur se confondent, comme ces mots et ces lettres que j’essaie de déchiffrer sur mon monolithe A. Pippa vient me voir avec un cadeau, une attelle faciale.

  • Ce sont des lunettes. Avec elles, tu peux lire. Pas parce qu’elles sont magiques, non. Parce que tout est dans ta petite tête, ma chérie.
  • Et pour écrire, tu as un hypnotique à me prescrire aussi ?
  • Non, pour ça, tu as trouvée la solution. Mais tu n’es pas lisible.
  • Détrompe-toi, avec tes lunettes je peux enfin t’envoyer un message.

Je tape un texto sur mon monoa et je lui envoie : « Tutenfonétik ! ». Elle regarde son écran qui vibre et comprend l’idée. Avant de partir elle prend mes constantes. Elle est si proche que je sens sa chaleur. Je l’observe de près, concentrée sur son auscultation. Quand sa bouche est à portée, j’ai envie de l’embrasser. Mais elle me repousse, pour mon bien, rapport soignante patiente, que je ne suis pas, elle non plus et on s’embrasse langoureusement. Je sens le dos de sa main me caresser la joue et je suis terrassée de plaisir à en perdre l’équilibre et m’écrouler au sol. Hypnose de contact. Self défonce. Elle laisse Ava me ramasser. Elle prend le relais d’un long baiser, je ne me lasse pas de son goût acidulé.

  • Tu es nulle Ava, mais tu es bien née. Tu me plais. J’aime bien ton lait.
  • Tu es folle Jenna, mais tu as tant vécue. Tu me fait, de l’effet. Lait fée.

Galoche aux horizons lointains, fumée sans philtre mais avec mes seins, je galope sur ton bidon mesquin, poupée en kit à grand coups de reins, c’est pas la même habitude, c’est pas la même attitude, c’est pas la même, hein. Tout va bien. Moi j’attends rien de la vie, moi ma vie elle est finie, plus rien ne bouge, je suis dans le rouge. Dans le bleu de tes yeux, ton regard amoureux, tu ne me vois pas comme une D.S. Moi je ne veux que de la tendresse, hein. Tout va Ava bien, moi je t’aime 1.

Analyse du chapitre « je t'aime 1 »

Ce chapitre illustre un recentrage radical de Jenna sur une vie simple, minimaliste et ancrée dans le quotidien avec Ava. Elle rejette délibérément les grands projets (vaisseau spatial, Bible, politique) au profit d’une routine sensuelle et domestique. Le retour à la lecture grâce aux lunettes de Pippa symbolise une réconciliation partielle avec le langage, mais sous une forme personnelle et phonétique (« Tutenfonétik ! »). La scène se clôt sur un échange poétique et tendre entre Jenna et Ava, qui scelle leur amour dans un registre à la fois brut et lyrique.

Symbolique des événements et thèmes majeurs

- **Minimalisme existentiel** :

La routine décrite (marché, brunch, sieste, amour) devient un idéal de vie — une éternité concrète, loin des utopies abstraites.

- **Lunettes comme médiation** :

Elles permettent à Jenna de retrouver l’accès à l’écrit, mais de manière filtrée — un outil qui réconcilie sans aliéner.

- **Langage phonétique** :

« Tutenfonétik ! » représente une libération par rapport aux codes écrits traditionnels — un langage qui se rapproche de l’oral, du sensible.

- **Poésie du quotidien** :

Les dernières lignes, entre complainte et déclaration, mêlent argot, tendresse et profondeur — une langue neuve pour un amur ancré.

Bilan sur chaque personnage

- **Jenna** :

A choisi de se retirer du monde politique et prophétique pour habiter pleinement sa vie avec Ava. Elle invente de nouveaux codes (langage, routine) et assume sa folie comme une richesse.

- **Ava** :

Incarne la stabilité affective et sensuelle. Son manque d’ambition devient une vertu — elle est pleinement présente, « bien née » dans l’instant.

- **Pippa** : Représente le soin qui va au-delà de la médecine — elle offre des solutions concrètes (lunettes) tout en transgressant les limites professionnelles par la sensualité.

- **Les ingénieures de l’Agence spatiale** :

Symbolisent un monde extérieur que Jenna cherche à mettre en pause — un pouvoir qu’elle neutralise délibérément.

Conclusion philosophique

Ce chapitre célèbre la possibilité d’une utopie intime et quotidienne — non plus dans les grands récits ou les projets cosmiques, mais dans le goût acidulé d’un baiser, la chaleur d’une main sur la joue, la simplicité d’un brunch. La véritable libération n’est peut-être pas dans la conquête de nouveaux territoires, mais dans le fait de ralentir, de désapprendre, et de réinventer l’amour dans une langue qui nous appartient. La Fémunité n’est plus un idéal à atteindre, mais un présent à habiter.

Suite imaginée (en une phrase sous forme de question)

Et si ce « je t’aime 1 », si simple et si nu, était en réalité le premier mot d’une nouvelle langue — une langue si légère qu’elle pourrait enfin dire l’éternité sans la trahir ?

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