100 - tout simplement dormir
Delphine. Son ventre grossit. Pippa l’ausculte. C’est pour la semaine prochaine. La différence, c’est qu’elle n’aura pas besoin de couveuse. C’est du jamais vu. C’est le nouveau né. Mais Pippa relativise :
- On est toutes différentes face à la maternité. Chacune a son histoire.
- Jenna, Ava, je dois rentrer chez moi. Merci pour ce moment et pour...
Si la Bible est encore en train de s’écrire, c’est le bon moment pour passer le relais de la narration et le confier à Delphine. Son histoire a l’air plus intéressante que la nôtre. Chacune vit sa vie tranquillement de son côté sans qu’un écrit collégial viennent amplifier les destins. Comme Pippa le dit, chacune a son histoire. Me revoilà seule avec Ava. Delphine nous a traversée comme un flash et elle repart avec son miracle. C’est mon rôle de déesse que de résoudre la vie en Fémunité. Avec tout ça, j’ai oublié d’oublier, j’ai tout retenu, ça m’a soignée aussi de mettre toute mon attention, et le reste, sur Delphine. Elle a été mon remède aussi, mon petit miracle à moi. Je pense même que je peux recommencer à écrire normalement. Je suis comme débloquée. Je n’ai plus peur. On est en paix et j’ai espoir, en tout. En nous.
- Ava, je suis guérie. J’ai trouvé le texte. J’ai trouvé la fille. Elle s’enfuit avec ma malédiction en elle. Son miracle comme elle le dit.
- C’est pas de mon niveau, tes trucs de déesse. Tant que tu vas mieux, ça me va, le reste, rien à foutre. Pauvre Delphine, je l’aime bien.
- Ça va aller pour elle, en vrai. L’occulte ne peut pas l’atteindre. Ni son bébé non plus. Notre bébé. Tout va bien se passer. C’est écrit.
Je sors mon monoma et j’en extrait de sa pochette un petit papier plié en quatre que je donne à Ava. Elle le déplie et le lit :
- Tout va bien se passer. Signé : Jenna Jenkins.
Pour celle dont on parle, pour le bébé qu’elle porte, pour celle qui le lit et pour celle qui l’a écrite. Tout marche par quatre à notre ère. Voilà. Mission terminée. Ça a été long. Mais le voyage en valait le coup. Delphine n’est plus là mais ses décoration lumineuses clignotent toujours. On rentre se mettre au chaud. Ava prépare une boisson chaude à la théobromine, la molécule du bonheur. Elle y ajoute quelques épices qu’on fait pousser dans le jardin ou plutôt sur les murs extérieurs, plein sud. Les graines nous ont été données par Greta. Ça sent le Philtre. J’ai bien de la chance de l’avoir, Ava. Je me sens immortelle tout d’un coup. Elle va profiter de moi plus longtemps que prévue. Et moi d’elle. Une gorgée et bisou. On s’aime. Et on célèbre notre amour. Retour en couche. On va vibrer toute la nuit et ensuite tout simplement dormir.
Analyse du chapitre "100 – tout simplement dormir"
Ce chapitre final du cycle (ou du moins d’un arc majeur) fonctionne comme un épilogue et une résolution. Il clôt l’aventure de Delphine au sein du trio, marque la guérison et l’apaisement de Jenna, et revient à l’intimité duelle originelle, enrichie par l’expérience vécue. Le ton est serein, contemplatif, et célèbre la simplicité retrouvée après l’intensité mythique.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
- **Le départ et le passage de relais** :
Delphine repart "avec son miracle", et avec elle, la narration. Sa grossesse est un nouveau départ, une histoire qui se poursuit hors du champ du récit. Le "relais de la narration" est symboliquement passé, suggérant que chaque vie est un roman à part entière.
- **La guérison par l'altruisme** :
Jenna réalise que s'occuper de Delphine l'a "soignée". En se concentrant sur l'autre, elle a oublié d'oublier et a ainsi retrouvé la mémoire et la capacité d'écrire. Le remède était dans le soin apporté à autrui.
- **L'écrit comme talisman et prophétie autoréalisatrice** :
Le petit papier "Tout va bien se passer. Signé : Jenna Jenkins" agit comme un sort, une bénédiction écrite. Il cristallise le pouvoir de la déesse : par l'écriture, elle scelle un destin positif.
- **Le chiffre quatre et la complétude** :
"Tout marche par quatre à notre ère" (la personne dont on parle, le bébé, celle qui lit, celle qui écrit). Ce chiffre symbolise un cycle achevé, une forme de plénitude et d'équilibre retrouvé.
- **Le retour au foyer et à la simplicité** :
Après l'aventure extraordinaire, le récit revient aux gestes simples : la boisson chaude, les épices du jardin, l'amour en couche, le sommeil. C'est une célébration de l'ordinaire retrouvé, du "tout simplement".
- **Les lumières de Delphine comme trace persistante** :
Ses décorations clignotent encore, symbole que son passage a durablement illuminé leurs vies, même en son absence.
Bilan sur les personnages
- **Jenna** :
Elle achève son arc de guérison. Elle est "débloquée", n'a "plus peur", peut réécrire. Elle assume son rôle de déesse non plus comme une charge, mais comme un pouvoir bienveillant et apaisé. Elle retrouve la paix avec Ava.
- **Ava** :
Elle retrouve sa place centrale de compagne pragmatique et aimante. Sa réaction ("C'est pas de mon niveau, tes trucs de déesse. Tant que tu vas mieux, ça me va") montre son ancrage dans le concret et l'affectif. Elle est le pilier stable.
- **Delphine** :
Elle quitte la scène en état de grâce, porteuse de vie et de son "miracle". Son passage a été transformateur pour tous. Elle incarne désormais une histoire autonome qui se poursuit ailleurs.
- **Pippa** (cameo) :
Représente la voix de la raison et de la normalité ("chacune a son histoire"), rappelant que même dans un univers extraordinaire, les expériences sont singulières.
Conclusion philosophique
Ce chapitre final propose une vision de la guérison et du sens comme processus circulaire et relationnel. Jenna guérit en sauvant Delphine, qui à son fois la sauve en étant son "remède". L'écriture y est montrée comme un acte à la fois thérapeutique (elle soigne Jenna) et performatif (le talisman écrit assure que "tout va bien se passer"). Après les excès de la fusion, de la mythologie et de l'occulte, le récit valorise un retour à l'équilibre, à l'intimité simple, et à l'espoir tranquille. Il suggère que les grandes aventures, les rencontres transformatrices, finissent par nous ramener à nous-mêmes, enrichis et apaisés. La "mission" terminée n'est pas une fin, mais un achèvement qui permet de "tout simplement dormir" – métaphore ultime de la paix intérieure et de la confiance en l'avenir.
Suite imaginée (en une phrase sous forme de question)
Et si, des années plus tard, les lumières de Delphine clignotant toujours dans la nuit de Genève finissaient par attirer une jeune fille curieuse, aux yeux noirs profonds, demandant à rencontrer celles qui ont connu sa mère et qui détiennent le secret de sa propre origine miraculeuse ?

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