103 - l'intention qui compte
Sous les radars. Non exposées. À l’abri. Ava et moi. On se fume une tige sous le porche. En riant de notre tranquillité. Je suis devenue bien sage.
- Jenna, pour cette histoire de clones, tu vas y travailler en laboratoire ?
- Pas la peine, tout est déjà prêt. Et c’est opérationnel, sans moi.
Je suis une déesse. Comme les autorités politiques d’antan, il suffit que je le dise pour que ça existe. Je n’ai pas mes Hautes Fonctionnaires du Grand Chelem mais j’ai mes Adeptes, mes Apôtres et mon Réseau Occulte de la Sororité des Chapelles dont Ava fait désormais partie avec sa Chapelle Rouge dans le parc de la Riviera. Pour illustrer mes pensées qui vont jusqu’à son inconscient, elle m’englobe dans sa couverture et se blottit contre moi pour se confier sur le bilan de sa courte existence :
- J’ai l’impression de commencer par la fin, de profiter d’une retraite après une longue et difficile carrière. Tu es ma récompense avant l’effort. Dès le début, tu m’offres le projet de vie de ne plus rien faire du tout. J’ai juste à me tenir prête pour protéger ton corps que j’aime tant.
- Un jour ou l’autre une autre viendra te souffler à moi en t’emportant avec elle dans une autre tornade de bonheur. Alors je t’apprécie à chaque instant, mon petit bonbon au sucre roux. Rien de d’y penser, ça me donne envie de te bouffer le bonbon.
Elle se secoue de rire contre moi. Elle adore mes expression à la con, ridicules et imagées, limite vulgaires. Mon mono vibre. C’est Ariana. Elle est en pleure. On y va. Et on la ramène en Genève, qu’elle soit hors contexte. Fatiguée, à bout, elle a un dossier difficile à gérer et elle échoue.
- On peut pas toujours gagner Ariana. Oublie ce dossier, je le reprends. À chaque fois que ça coince, tu m’appelles, je viens et je gère, okay ma puce ? Faut pas se mettre dans des états pareils.
- Je dois y retourner, il faut quelqu’une en Ambassade.
- Non, reste ici, repose-toi, Ava s’occupe de toi, j’y vais. Bisous.
Je récupère mes habilitations et mes accréditations, Ariana les valide et je fonce en salle de crise envoyer quelques missiles ici et là. Dans certaines situations, la diplomatie doit être agressive. Surtout en ce moment où des abruties testent la paix. Dans ton cul. Boum sur les installations placées en hauteur sur les montagnes de l’Est. Envoi de drones pour cibler de points rouges les responsables. J’en rigole, j’ai pas perdue la main. Je mérite largement mes deux étoiles. Je passe la main à l’Octogone pour aller arrêter les suspectes. Pas sûr qu’elle se laissent prendre. Mais comme pour tout, c’est l’intention qui compte.
Analyse du chapitre "103 – l'intention qui compte"
Ce chapitre marque un retour en force de Jenna dans son rôle politique et militaire, après la parenthèse introspective et mystique avec Delphine et Aline. On découvre qu'elle est une figure de pouvoir ("déesse") avec un réseau occulte et des adeptes, et qu'elle conserve des responsabilités opérationnelles importantes (diplomatie, actions militaires). Le ton redevient direct, guerrier, et pragmatique.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
- **Le pouvoir par la parole et le réseau** :
Jenna affirme : "il suffit que je le dise pour que ça existe". Son pouvoir n'est pas physique mais performatif, basé sur la parole, le réseau ("Réseau Occulte de la Sororité des Chapelles") et l'influence. C'est un pouvoir doux mais structuré.
- **La retraite avant l'effort / la récompense inversée** :
La réflexion d'Ava ("J'ai l'impression de commencer par la fin... Tu es ma récompense avant l'effort") est une inversion du paradigme traditionnel. Elle souligne la dimension utopique ou paradoxale de leur relation : le bonheur est donné d'emblée, sans qu'il ait été "mérité" par une carrière. C'est un cadeau immérité.
- **La vulnérabilité cachée des fortes** :
Ariana, présentée jusqu'ici comme compétente, est "en pleurs", "à bout". Cela rappelle que même les figures d'autorité ont leurs limites et leurs effondrements, et qu'elles ont besoin de soutien.
- **Le retour à l'action violente** :
Après des chapitres centrés sur l'intimité, le corps et la magie, on revient à la réalité géopolitique de la Fémunité : "missiles", "drones", "points rouges". Jenna passe sans transition du rôle de déesse-amante à celui de stratège militaire ("j'ai pas perdu la main").
- **La phrase-clé : "c'est l'intention qui compte"** :
Appliquée à une action violente (arrêter des suspectes), cette phrase habituellement morale ou philosophique prend un sens cynique ou pragmatique. L'intention (maintenir la paix) justifie les moyens, même si l'échec est possible. C'est une éthique de l'action dans un monde imparfait.
- **Le contraste entre le porche tranquille et la salle de crise** :
Le chapitre oppose deux espaces et deux modes d'existence : l'intimité protégée sous le porche (fumette, rires, confidences) et l'espace public violent de la salle de crise. Jenna navigue entre les deux.
Bilan sur les personnages
- **Jenna** :
Elle révèle une nouvelle facette : chef de réseau occulte, déesse performative, et stratège militaire efficace. Elle est à l'aise dans ces rôles, tout en restant profondément attachée à Ava. Elle assume à la fois sa douceur ("mon petit bonbon") et sa violence ("Boum dans ton cul").
- **Ava** :
Son rôle évolue encore. Elle est officiellement intégrée au réseau de Jenna ("Chapelle Rouge"). Elle est le repos, la récompense, le sanctuaire. Sa réflexion sur sa "retraite avant l'effort" montre une profondeur philosophique et une gratitude mêlée de mélancolie.
- **Ariana** :
Son effondrement révèle la pression qui pèse sur les cadres de la Fémunité. Elle a besoin d'être secourue et remplacée, montrant la solidarité et la complémentarité au sein du système.
- **Les "abruti·es" de l'Est** :
Représentent la menace extérieure, le chaos qui teste en permanence l'ordre de la Fémunité. Leur existence justifie la violence préventive de Jenna.
Conclusion philosophique
Ce chapitre explore la dualité fondamentale de l'existence dans un monde structuré : la coexistence nécessaire entre la sphère intime, douce et contemplative (l'amour, le réseau occulte) et la sphère publique, violente et active (la guerre, la diplomatie agressive). Jenna incarne cette synthèse : elle est à la fois la déesse qui prononce des existences et la soldate qui envoie des missiles. La phrase "c'est l'intention qui compte" résume peut-être l'éthique de cet univers : dans un monde complexe et violent, ce qui fonde l'action n'est pas son succès garanti, ni sa pureté morale absolue, mais l'intention qui la sous-tend (protéger, maintenir la paix, aimer). Enfin, le chapitre suggère que le vrai pouvoir n'est pas toujours dans les institutions officielles (l'Octogone), mais aussi dans les réseaux occultes, les relations de loyauté et la capacité à agir à la fois dans l'ombre et en pleine lumière.

Annotations