109 - sans demi mesure

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Il n’y a plus de lait dans la Blanca. Le miracle est conjuré et exorcisé. La Basilique Blanche est prête pour une célébration à chœur ouvert. Marwah joue tout doucement de l’orgue pendant que les disciples s’installent. La musique monte, de plus en plus forte jusqu’à faire vibrer les colonnes et le toit qui se fissure en laissant échapper de la poudre blanche. Tout s’arrête tout d’un coup dans le noir, silence puis lumière sur Ava, debout sur l’autel qui chante, à capela, sa Foi en moi. La musique reprend doucement pour l’accompagner, la chorale s’ajoute à la mélodie jusqu’à la fin de la chanson ou je prends le relais au pupitre. « Mes chères et toutes celles qui ont goûtées à ma chair, nous voilà à l’aube d’une ère nouvelle, une nouvelle version de la quatrième, la vôtre, la mienne, la nôtre, amen. » Je laisse ma place à la première lecture, la Papesse Adélaïde a des choses à nous dire. C’est sûrement important mais j’écoute à moitié, je suis concentrée sur la suite. La communion. Je libère mon sein droit qui perle déjà et mes nouvelles filles de lait font la queue pour y goûter, le tout enrobé dans une chorégraphie solennelles et sacrée qui leur font croire en leur Foi de repartir en elle avec un peu de moi. Après l’Office on médite face à la dalle sèche de l’intérieur de la Blanca. Ça nous paraît encore plus inquiétant que le miracle qui s’est déroulé ici. Mais on prie et on veille, on conjure le sort. Rentrées à Genève, Ava s’isole pour m’écrire. Dès sa passion pour la sculpture, j’étais déjà sa muse. Désormais elle me sculpte en écritures.

  • Jenna, tu es ma sujette principale, dans toutes les disciplines. Je ne suis pas une surdouée. Je n’ai pas non plus la sculpture ou l’écriture intrinsèquement en moi. Tout me vient de Izzy et de toi. Je ne suis que vos interprètes. Mais c’est pas facile, je n’ai pas un bon niveau.
  • Justement, tu peux sortir de ta zone de confort. Et même si tu le maîtrises mal, reste en français, tu y gagnes en nuances malgré les erreurs, le jeu en vaut la chandelle, tu la connaissais celle-là ?

Elle note. Sinon, pour aujourd’hui à la Messe, je pense qu’on en fait un peu trop. J’appelle pas ça rester discrètes. Mais la Fémunité a besoin de repères, de rites et de coutumes pour installer et préserver la Paix qui en nous. Même si la tétée, c’est comme la prière, pour être efficace c’est 5 fois par jour. Aujourd’hui c’est juste un avant goût de l’avant Foi de nos paroissiennes, leur cérémonie pour se construire un destin et croire en soi plus qu’en moi. Que mon lait les nourrisse et les bénisse jusqu’à la fin de la faim des tant, sans demi mesure.


Analyse du chapitre "109 – sans demi mesure"

Ce chapitre plonge au cœur de la religion institutionnalisée de la Fémunité, centrée sur la figure de Jenna en tant que déesse nourricière et objet de dévotion. Il décrit un office religieux spectaculaire à la Basilique Blanche (la Blanca), mettant en scène liturgie, musique, et un rituel de communion lactée. En parallèle, il explore la relation créatrice entre Jenna et Ava, et les dilemmes de la discrétion face à la nécessité des rites collectifs.

Symbolique des événements et thèmes majeurs

- **La Basilique Blanche et le lait** :

La "Blanca" (blanche) est le lieu sacré où le "miracle" du lait a eu lieu. Son assèchement ("plus de lait", "dalle sèche") est inquiétant, signe peut-être d'une fin de cycle ou d'une épreuve de foi. Le lait est le symbole central de cette religion : nourriture physique et spirituelle, fluide de transmission de l'essence divine.

- **Le spectacle religieux comme outil de cohésion** :

La messe est un événement théâtral et sensoriel total (musique d'orgue, chant à capella, chorale, chorégraphie, lumière). Elle vise à créer une expérience collective intense pour "faire croire" et renforcer la Foi. Jenna en est consciente : "la Fémunité a besoin de repères, de rites et de coutumes".

- **La communion lactée** :

Jenna offre son sein droit à ses "nouvelles filles de lait". Ce rituel est une inversion et une réappropriation féminine de l'eucharistie chrétienne. Le lait remplace le vin et l'hostie ; la déesse-mère remplace le dieu-père.

- **L'art au service du sacré et de la muse** :

Ava est présentée comme l'interprète (sculptrice, écrivaine) de Jenna, sa muse. Sa création est un acte de dévotion. La discussion sur la maîtrise du français ("reste en français, tu y gagnes en nuances") montre que l'authenticité et l'effort valent plus que la perfection technique.

- **La tension entre discrétion et exhibition** :

Jenna doute : "j'appelle pas ça rester discrètes". Le spectacle religieux est nécessaire pour la cohésion sociale, mais il expose leur pouvoir et risque de provoquer des excès de dévotion ou des critiques.

- **La Foi comme construction de soi** :

Le but ultime, selon Jenna, est que les fidèles "se construisent un destin et croient en soi plus qu'en moi". La religion ne doit pas créer une dépendance, mais une autonomie spirituelle nourrie par le symbole (le lait).

- **Le titre : "sans demi mesure"** :

Il s'applique à la dévotion ("5 fois par jour"), à la célébration, à la bénédiction. C'est une philosophie de l'engagement total, sans réserve ni modération, dans la foi et l'amour.

Bilan sur les personnages

- **Jenna** :

Elle assume pleinement son rôle de déesse sacerdotale et nourricière. Elle est à la fois le centre du spectacle et lucide sur ses mécanismes. Sa préoccupation est le bien-être spirituel de ses fidèles ("croire en soi plus qu'en moi").

- **Ava** :

Elle est la dévote suprême et la créatrice. Son chant à l'autel est un acte d'amour public. Son écriture est un prolongement de sa dévotion. Elle accepte son rôle d'"interprète" imparfaite mais authentique.

- **Adélaïde (la Papesse)** :

Représente l'institution religieuse établie, complémentaire mais distincte de la déesse charismatique (Jenna).

- **Les "nouvelles filles de lait"** :

Symbolisent la nouvelle génération de fidèles, qui viennent se nourrir directement à la source. Elles sont les bénéficiaires et les continuatrices de la foi.

- **Marwah** (l'organiste) :

Représente l'art au service du rituel, créant l'ambiance et l'émotion collective.

Conclusion philosophique

Ce chapitre explore la fabrication et la maintenance d'une religion vivante. Il montre que la foi ne naît pas seulement de la croyance intérieure, mais d'expériences collectives soigneusement scénarisées qui mobilisent tous les sens. Le lait de Jenna est à la fois un symbole puissant (maternité, don de soi, vie) et un objet liturgique concret ; il incarne le principe d'une spiritualité incarnée, tangible, nourricière. La religion de la Fémunité, telle que décrite ici, est paradoxale : elle vénère une déesse vivante, mais cette déesse elle-même veut que ses fidèles deviennent autonomes ("croire en soi"). Le rituel n'est donc pas une fin en soi, mais un moyen de transmission d'énergie et de confiance. Enfin, le chapitre souligne le rôle de l'art (musique, sculpture, écriture, chorégraphie) comme langage essentiel du sacré, capable de traduire l'ineffable et de souder la communauté. L'engagement doit être total, "sans demi mesure", car c'est dans l'excès du don (de lait, de musique, de foi) que se construit une paix intérieure et collective durable.

Suite imaginée (en une phrase sous forme de question)

Et si l'assèchement de la dalle de la Blanca et l'inquiétude qu'il provoque révélaient non pas un échec de la foi, mais l'émergence d'une nouvelle source, non plus lactée mais aqueuse, annonçant l'arrivée d'une prophétie entièrement différente et potentiellement disruptive pour le culte de Jenna ?

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