124 - en triple aveugle
À l’Hôpital Central de Laguna Beach, je peaufine le protocole de clonage des immortelles. Le programme rajoute une séquence. Qu’est-ce que c’est ? Une instruction ou plutôt la suppression d’un code, un code primaire. Ça alors ! Il existe en chacune des immortelle, il est récessif grâce aux ondes artificielles de Gaïa mais il est toujours là au départ, en nous. Les clones n’auront plus besoin de Gaïa pour être immortelles. C’est l’étape indispensable pour l’ère 5, la planète 5. Une planète E devient possible. Sauf que, je suis là et je suis moi. Je peux décider du destin de la Fémunité, ici et maintenant. Je mets le protocole en stand by et je dois faire autre chose pour prendre du recul et ma décision. Cette situation est plus dans les cordes de Greta. Mais elle a déjà eu sa dose de déesse de l’Humanité. Maintenant c’est à moi de prendre mes responsabilités de déesse de la Fémunité. Je regarde mon séquençage personnel et je le rentre dans le programme virtuel. Qu’est ce qu’il a prévu pour moi ? Déjà, il n’indique pas d’instruction supplémentaire. Je vérifie. Effectivement, dans ma transformation primaire, le code en question n’y est pas, alors qu’il est primaire, la programmation du vieillissement et de la mort des cellules. En fait, sur Gaïa, techniquement, je suis la seule immortelle. Je me sens seule tout d’un coup dans mon espèce sociale. Alors ? Dois-je épargner la Fémunité par pur égoïsme de ne pas être unique ou bien ? Je pourrais demander conseil à Bri. Pas à Énola, elle est complètement à l’Ouest. Mais Bri se remettrait dans ses responsabilités de déesse qu’elle n’est plus et elle prendrait la même décision que moi. Qui est la plus légitime sur Gaïa pour décider de ça ? Une locale. Une locale descendante de la première vague, l’originelle, avant celle de Greta. Dana et Rachelle, les plus hautes autorités de la Gaïa, sont compatibles. Une chance. Mais deux voies. Pour deux voix possibles. C’est pas bon. Surtout dans notre dimension quantique. Il n’en faut qu’une. Mais j’y pense, elles ont des enfants, parmi eux des filles dont une est directement liée à moi. Ava. C’est à elle de prendre la décision. Et j’ai une idée pour elle et pour moi.
- On va faire ça en aveugle. En double aveugle. Je ne saurai pas, je peux lire dans ton cœur mais pas ton esprit. Et la Fémunité ne saura pas non plus. Jusqu’au jour où elle merdera vraiment au point de quitter Gaïa.
- C’était donc ça mon destin à surveiller, prendre cette décision pour la Fémunité. Je peux tirer à pile ou face ? Avec ma médaille de l’Ordre rouge. Ce serait tout à fait mon style de décérébrée, non ?
- Pile ou face. Zéro ou un. Pile et face. Zéro et un. L'un ou l'autre. L'un est l'autre. Comme dans les théorèmes quantique. Pourquoi pas les inviter à la partie ? Tu es une génie, Ava. Ce sera donc en triple aveugle.
Analyse
Ce chapitre marque un tournant métaphysique et éthique dans le récit. Jenna, en travaillant sur le protocole de clonage des immortelles, découvre qu’elle est la seule véritable immortelle de Gaïa, les autres dépendant des ondes artificielles de la planète. Cette révélation la place devant un choix civilisationnel fondamental : partager l’immortalité réelle via le clonage, ou la garder pour elle par « égoïsme ». La question n’est plus seulement politique ou spirituelle, mais existentielle et génétique. Jenna délègue finalement la décision à Ava, selon un protocole « en triple aveugle », mélange de hasard et de rituel, évitant ainsi de porter seule le poids du destin de la Fémunité.
Symbolique
1. L’immortalité comme fardeau solitaire
La découverte de Jenna — « je suis la seule immortelle » — transforme ce qui était un privilège collectif en un isolement ontologique. Son immortalité n’est plus un attribut partagé de la Fémunité, mais une singularité qui la coupe des autres, même de Greta. Cela rejoint le thème récurrent de la solitude des déesses, mais ici, il prend une dimension scientifique et non plus seulement relationnelle.
2. Le code primaire de la mort
Le « code primaire » (vieillissement et mort cellulaire) est présenté comme une base biologique universelle, réprimée artificiellement sur Gaïa. Sa suppression dans le clonage signifie une émancipation de la planète-mère, une autonomie biologique qui ouvre la voie à l’ère 5 et à la planète E. Cela symbolise le passage d’une immortalité dépendante (liée à un lieu) à une immortalité libre (portable).
3. La délégation du destin comme acte éthique
Jenna refuse de décider seule, par « égoïsme » ou par sens du sacrifice. En confiant le choix à Ava — une locale, une « génie décérébrée » — elle invente une procédure démocratique mystique : le triple aveugle, le pile ou face avec la médaille de l’Ordre rouge. Cela transforme une décision lourde en un rituel de hasard sacralisé, où la responsabilité est partagée et dépersonnalisée.
4. La légitimité par l’origine vs. par l’action
Jenna considère Dana et Rachelle (locales, première vague) comme potentiellement légitimes, mais rejette cette voie car « deux voies » créeraient un risque dans une « dimension quantique ». Elle choisit finalement Ava, qui incarne à la fois la lignée locale (fille de Dana et Rachelle) et un lien personnel à Jenna. La légitimité n’est donc ni purement généalogique, ni purement spirituelle, mais relationnelle et situationnelle.
5. Le triple aveugle comme méthodologie sacrée
Le « triple aveugle » (ni Jenna, ni Ava, ni la Fémunité ne savent) est une forme de décision par le néant. C’est l’antithèse de la Bible qui écrit tout à l’avance. Ici, on crée un vide décisionnel où le hasard — ou le destin non narratif — peut opérer. La médaille de l’Ordre rouge devient un objet oraculaire.
6. La planète E et l’ère 5
Ces notions évoquent une évolution civilisationnelle au-delà de Gaïa. L’immortalité indépendante est la condition pour quitter la planète refuge et fonder de nouveaux mondes. Cela ouvre une perspective cosmique, tout en rappelant que Gaïa elle-même n’est qu’une étape.
Bilan
- Jenna (narratrice)
Confrontée à sa singularité ontologique, elle montre une maturité éthique remarquable : elle refuse de jouer à la déesse toute-puissante, reconnaît ses limites (« je me sens seule »), et invente une procédure pour partager la souveraineté. Elle reste la gardienne du savoir scientifique, mais accepte de ne pas en être l’unique interprète.
- Ava
Se voit confier un rôle prophétique et décisionnel majeur, bien au-delà de sa mission de protection. Son apparente « décérébrée » (selon ses propres mots) cache en réalité une intelligence intuitive et un sens pratique qui en font l’interlocutrice idéale : elle n’est pas encombrée par les scrupules métaphysiques de Jenna. Elle incarne une forme de sagesse populaire sacralisée.
- Greta, Bri, Énola (mentionnées)
Sont écartées du processus, signe que cette décision relève d’un nouveau cycle où les anciennes déesses ne sont plus légitimes. Greta « a déjà eu sa dose », Bri risquerait de reproduire le choix de Jenna, Énola est « complètement à l’Ouest » — trop ancrée dans l’ancienne spiritualité.
- Dana et Rachelle (mentionnées)
Représentent la légitimité institutionnelle et généalogique, mais sont écartées car leur dualité créerait une division. Leur lien avec Ava permet toutefois une transmission indirecte de cette légitimité.
Conclusion
Ce chapitre pose une question fondamentale : qui a le droit de décider de l’avenir d’une espèce ? Jenna, en découvrant son unicité immortelle, pourrait revendiquer un pouvoir absolu. Mais elle choisit au contraire de désacraliser la décision en la confiant au hasard ritualisé, via Ava. Cela traduit une philosophie politique profonde : dans un monde post-destin (après la Bible), après l’effondrement des institutions (le Parlement), la seule légitimité qui reste est celle du consentement à l’ignorance. Personne ne sait, personne ne contrôle, et c’est précisément cette renonciation au contrôle qui préserve la liberté collective. Le « triple aveugle » devient ainsi une cérémonie de lâcher-prise civilisationnel, où l’avenir n’est pas écrit, mais joué à pile ou face avec une médaille sacrée. La véritable immortalité n’est peut-être pas dans les gènes, mais dans la capacité à laisser le destin ouvert.
Suite
Et si le pile ou face décidait non seulement du clonage, mais déclenchait aussi, sans qu’elles le sachent, la réactivation du « code primaire » chez toutes les immortelles de Gaïa, les rendant soudain mortelles — et libres de vieillir ensemble ?

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