125 - avec qui je suis

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Séance devant le miroir, nue, je prends conscience de mon corps. Je l’intègre. Mon esprit a changé aussi. Et mon cœur il était tout sec. Mon cul aussi. Maintenant il suinte. Quid de mon âme ? Je l’ai vendue à la science pour en arriver là. Et en guise de conscience, je laisse Ava faire, elle qui n’est plus, qui est plus qu’une love affaire et qui comme hante :

  • Moi aussi mon corps est choisi. J’aurais pu être un mix des deux mères mais non, je suis plus Dana que Rachelle alors qu’il y avait déjà une Dani L. Du ventre de Rachelle je suis la dernière roue de la charrette et en fille de Dana je suis plus une spare, une seconde dauphine de sa promise, de sa clone promise à une belle carrière de HFGC, promotion 34, en couple avec Camélia. Comme quoi, il y a une vie en dehors des belles lignées et des belles destinées quand je te regarde toi, avec moi, nous, nous deux ensemble, pour le meilleur et pour le jouir.
  • J’ai envie d’avaler ton lait, Ava lait, quand j’entends ça, quand j’hante en ça. Ça ferait une belle chanson : fais-moi chanter à en crier, à encrier.

Ava m’ausculte, elle vérifie que je ne fais pas un AVC. Depuis quand elle a des notions médicales ? Formation aux premiers secours, Octogone. Expérience des interrogatoires avec tortures. Tout un programme. Ils ont le savoir faire pour préserver la paix. Ava me pire le doigt pour analyse de mon sang dans son mono.

  • Il faut y aller mollo sur les tiges bleues, tu es en surdose, Jenna.
  • J’avais oubliée que j’avais arrêtée de fumer les bleues, blanches, rouges. Je ne peux pas toujours être opérationnelle, Ava.

Les tiges, c’est le sommet de l’iceberg. Il y a trop de trop, je suis pleine. Ava me sert dans ses bras. Elle me berce. Ça me fait du bien. Un bien simple. Je ferme les yeux et elle commence à chanter. Ça parle de son lait, elle écrit avec, notre histoire. C’est beau. Même la fin. À mes obsèques, effondrée de chagrin, retenue par Izzy à sa gauche et Bri à sa droite, Ava pose délicatement une fleur rouge sur mon cercueil noir. « Jenna est arrivée au bout de son histoire, je l’ai accompagnée au bout de son savoir, je continue sans elle esseulée à jamais, éternellement belle de l’avoir tant aimée. » Je ne pensais pas que Ava s’était autant préparée à ma disparition. Même Énola a l’air étonnée de me voir à chaque fois. Je ne dois pas être nombreuse dans les autres dimensions. Dans celle-ci, ça se passe mieux pour moi parce que je suis encore là et pour longtemps. Immortelle ou pas, l’important, c’est d’y croire. En moi. En mon parcours. En ma Foi. En ce que je fais ou en ce que je ne fais pas. Mais surtout, avec qui, je suis.

Analyse

Ce chapitre est un moment d’introspection nue et de vulnérabilité assumée pour Jenna, qui suit la découverte lourde de son immortalité singulière. On la voit face au miroir, évaluant les parties de son être (corps, esprit, cœur, âme) dans une forme d’examen de conscience post-transformation. La présence d’Ava est ici à la fois concrète et symbolique : elle soigne, mesure, berce, chante, et projette même la mort de Jenna dans une vision poétique et prémonitoire. Le chapitre oscille entre la détresse physique (surdose, fatigue) et la réconciliation affective par le soin et l’art. C’est un épisode de crise et de réconfort, qui renforce le lien entre les deux femmes tout en interrogeant la finitude et la foi en l’existence.

Symbolique

1. L’examen du corps et de l’âme

Jenna procède à un inventaire de son être selon la structure quaternaire C.E.C.A. (Corps, Cœur, Esprit, Âme). Le constat est mitigé : le corps est intégré, l’esprit a changé, le cœur était « sec » mais semble revivre, l’âme a été « vendue à la science ». Cela symbolise le coût de la transformation : l’immortalité et le savoir ont été acquis au prix d’une aliénation spirituelle. La régénération passe maintenant par l’amour concret d’Ava.

2. Ava comme gardienne et biographe

Ava n’est plus seulement une amante ou une protectrice ; elle devient archiviste du corps et de l’histoire de Jenna. Son analyse de sang, ses soins, sa chanson, et même sa vision des obsèques de Jenna, font d’elle la témoin et la narratrice intime de la vie de Jenna. Elle écrit « avec son lait » — le fluide nourricier devient support d’écriture, prolongeant la sacralisation des fluides corporels.

3. La chanson comme prophétie et legs

La chanson qu’Ava compose et chante est un artéfact émotionnel et mémoriel. Elle anticipe la mort de Jenna et la douleur de la perte, mais aussi la continuité de l’amour au-delà de la disparition. Cette mise en récit préventive de la mort est une façon d’apprivoiser la finitude, même pour une immortelle.

4. La surdose et la dépendance chimique

Les « tiges bleues » (drogues) et la surdose rappellent que Jenna, malgré son statut de déesse, reste vulnérable et dépendante. Cela humanise profondément le personnage et montre que la quête d’échappatoire ou de performance persiste, même après le retrait politique.

5. La multiplicité dimensionnelle et l’unicité existentielle

La remarque sur Énola, étonnée de voir Jenna « dans cette dimension », ouvre une réflexion sur les vies parallèles et les possibles non réalisés. Jenna semble consciente d’être une version privilégiée d’elle-même, celle où « ça se passe mieux ». Cela renforce l’idée d’une grâce contingente : elle est là « par chance », et doit en être digne.

6. La foi comme choix, non comme destin

La conclusion — « l’important, c’est d’y croire. En moi. En mon parcours. En ma Foi. […] Mais surtout, avec qui, je suis » — résume une philosophie de l’engagement relationnel. La foi n’est plus dirigée vers un dieu ou un texte sacré, mais vers soi-même et la présence de l’autre. C’est un credo post-mystique, ancré dans l’ici-maintenant et le lien charnel.

Bilan

- Jenna (narratrice)

En état de fragilité physique et métaphysique. Elle reconnaît ses dépendances, ses séquelles, et accepte d’être soignée. Sa force ne réside plus dans le contrôle, mais dans la capacité à se laisser prendre en charge. Elle médite sur sa mortalité tout en affirmant sa foi en sa présence actuelle. Elle incarne une immortalité vulnérable, consciente de sa chance d’être encore là.

- Ava

Révèle de nouvelles facettes : soignante, analyste, poétesse, et veuve anticipatrice. Elle montre une profondeur émotionnelle et une préparation au deuil qui contrastent avec son image de « décérébrée ». Elle est le pilier concret de Jenna, celui qui mesure, soigne, berce et chante l’histoire pour la fixer dans la mémoire sensible. Elle devient la gardienne du sens par l’amour et l’art.

- Énola (mentionnée)

Apparaît en référence mystique, comme celle qui perçoit les différences dimensionnelles. Son « étonnement » confirme l’idée que Jenna est une exception dans le multivers.

- Bri et Izzy (dans la vision funéraire)

Symbolisent le réseau de soutien survivant, celui qui retient Ava dans sa douleur. Ils rappellent que même dans la mort imaginée, Jenna reste insérée dans un tissu relationnel qui dépasse le couple.

Conclusion

Ce chapitre explore l’idée que même l’immortalité ne protège pas de la crise existentielle, de la dépendance, ni du besoin de soin. La véritable transcendance ne réside pas dans l’invulnérabilité, mais dans la capacité à être vulnérable ensemble. Ava, en soignant, en chantant, en anticipant la mort, transforme la relation en un rituel de préservation et de transmission. La chanson qu’elle compose est un acte de résistance contre l’oubli, une façon d’écrire une Bible intime dont le support n’est pas le papier, mais le corps et la mémoire affective. En fin de compte, la foi dont parle Jenna est une foi relationnelle : croire en soi, c’est croire en la présence de l’autre qui nous regarde, nous soigne, et nous chante. L’immortalité n’a de sens que si elle est partagée, ne serait-ce que par le récit qu’on en fait ensemble.

Suite

Et si la chanson qu’Ava a chantée commençait à se répandre à son insu, devenant un hymne secret pour toutes celles qui, sur Gaïa, préparent silencieusement le départ vers la planète E — et que Jenna y voie le signe que son destin est déjà en train de s’écrire sans elle ?

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