128 - un baiser langoureux

5 minutes de lecture

Au petit-déjeuner Greta s’explique :

  • Marika et Ashley m’ont montrée ce qu’elles ont faites avec vous. Maintenant, à vous de leur montrer ce que j’ai faite avec vous.
  • C’est votre façon de commu-niquer. Il y a plus simple. On est sûrement filmées, il suffit de regarder, en live même, sans doute.
  • Mais rien ne vaut le présentiel plutôt que le distanciel.
  • Tu as gagnée, j’accepte leur invitation au Palace de Sylvania.

Mais avant j’ai un rendez-vous médical avec Pippa, désemparée devant les résultats. Apparemment, je suis à nouveau mortelle.

  • Jenna, est-ce que tu te rappelles du prénom de ma prédécesseuse ?
  • Bien-sûr, mon ancienne docteure traitante s’appelle Hélène.
  • Non, Jenna, c’est Estelle, une Bernadotte, ça te dit rien ?
  • Alors qui est Hélène alors ?

Quelqu’une d’autre, mais qui ? Peu importe. Ils sont en train de corriger la Bible à cause de mes problèmes de mémoire. Après, mortelle ou pas, ça change rien, les immortelles se croient immortelles alors que...

  • J’ai pas de traitement à te proposer. Même ton clonage ne marche pas.
  • C’est drôle, l’autre nuit, j’ai rêvé à mes obsèques. Bon, c’est tout ?

Je me sens presque soulagée dans le poids de l’éternité à subir. En attendant, ça ne va pas m’empêcher de vivre, de toutes les façons, de toutes les fesses on a de bon souvenirs à se créer avant de s’oublier. À ce propos, Delphine est là, à l’Hôpital, pour une visite de contrôle. Elle est resplendissante, épanouie et on rigole en se faisant plein de bisous.

  • Tu as sûrement oubliée mais j’ai un bébé maintenant, une fille.
  • En fait je commençais à croire que tu n’avais pas existée.
  • Grâce à vous j’ai le fruit de notre amour. C’est grâce à elle je j’existe.
  • Tu devrais la nommer comme ça, Grace.

Elle m’emmène la voir et elle lui donne le sein. Elle a très faim alors Delphine me propose de prendre le relais. Une petite bouche aspire mon fluide de vie, douce sensation. On est mamans. C’est beau.

  • Et toi, pourquoi tu es là ? Ça va mieux ou bien ?
  • Je vais mourir. Sinon ça va. Il faut qu’on te rende tes décorations.

Ça la fait rire et puis on se concentre sur Grace, le présent, la vie. Elle semble être le centre de notre monde, là. On la remet dans son berceau. Avant de refermer mon chemisier, je lui fais goûter mes seins. Elle fait de même. J’en garde un peu en bouche pour un baiser langoureux.

Analyse

Ce chapitre marque un tournant intime et existentiel pour Jenna, qui apprend par Pippa qu’elle est redevenue mortelle et que sa mémoire continue de se dégrader. Cette révélation, loin de la plonger dans l’angoisse, semble la soulager du « poids de l’éternité ». En parallèle, une rencontre fortuite avec Delphine — personnage du passé, maintenant mère — lui offre un moment de tendresse concrète et générationnelle. La scène d’allaitement partagé et le baiser échangé avec Delphine illustrent une continuité de vie et d’amour malgré l’oubli et la finitude annoncée. On y voit Jenna accepter sa condition avec sérénité, recentrée sur l’instant présent et les liens charnels.

Symbolique

1. La mortalité retrouvée comme libération

La nouvelle de sa mortalité est accueillie avec soulagement : « Je me sens presque soulagée dans le poids de l’éternité à subir. » L’immortalité, autrefois désirée, est devenue un fardeau. Retrouver sa finitude, c’est retrouver une existence authentique, avec un début, un milieu et une fin. Cela rejoint l’idée que c’est la limite qui donne son sens à la vie.

2. La mémoire défaillante et la réécriture de la Bible

Jenna oublie jusqu’aux prénoms des personnes importantes. Cet effritement mnésique symbolise la désintégration du récit personnel. Pippa révèle que « Ils sont en train de corriger la Bible à cause de mes problèmes de mémoire » — ce qui montre que l’histoire officielle elle-même est fragile et révisable. La mémoire défaillante de Jenna affecte la narration collective.

3. La maternité partagée comme continuité

Delphine, personnage du passé de Jenna, apparaît avec un bébé, fruit symbolique de leur ancienne relation. L’allaitement partagé (« Delphine me propose de prendre le relais ») crée un lactation commune, une transmission de vie qui dépasse les limites individuelles. Nommer l’enfant Grace (grâce) inscrit cette naissance dans un registre de bénédiction et de gratitude.

4. Le présent comme antidote à l’oubli et à la mort

Face à l’annonce de sa mort prochaine, Jenna réagit par : « En attendant, ça ne va pas m’empêcher de vivre. » Elle se tourne vers Delphine et le bébé, vers l’instant tangible : le sein, la bouche du bébé, le baiser avec Delphine. La vie immédiate (nourrir, embrasser) devient la seule réponse à la finitude.

5. Le baiser lacté comme sacrement charnel

Après avoir allaité, Jenna et Delphine goûtent mutuellement leurs seins et échangent un baiser avec le lait en bouche. Cet acte est un rituel de communion sensuelle et nourricière, qui fusionne érotisme, maternité et amitié. Il montre que les fluides corporels (lait) restent des vecteurs sacrés de lien, même dans un contexte de mort annoncée.

6. L’humour face à la fin

Jenna annonce sa mort à Delphine sur le ton de l’humour (« Je vais mourir. Sinon ça va. ») et évoque le retour des « décorations ». Cette désinvolture n’est pas du déni, mais une façon de désamorcer la gravité et de rester dans le léger, le vivant.

Bilan

- Jenna (narratrice)

Montre une résilience émotionnelle remarquable. Confrontée à sa mortalité et à ses pertes de mémoire, elle ne sombre pas. Elle accepte, et même accueille cette condition avec une forme de sérénité active. Elle se recentre sur les gestes simples qui font sens : nourrir, embrasser, rire. Elle incarne une sagesse de l’instant, libérée des grands récits.

- Pippa

Apparaît en scientifique impuissante, confrontée aux limites de la médecine face à la dégradation de Jenna. Son rôle est de constater, non de guérir. Elle représente la raison face à l’inexplicable (pourquoi Jenna redevient mortelle ?).

- Delphine

Est la figure de la continuité et de la régénération. Son bébé symbolise la vie qui continue malgré les oublis et les morts annoncées. Elle offre à Jenna un rôle maternel concret et transitoire, une façon de se reconnecter à la chaîne de la vie.

- Greta (en début de chapitre)

Rappelle que les relations sensuelles restent un langage vivant, même si Jenna oublie. Son insistance sur le « présentiel » contre le « distanciel » souligne l’importance du corps présent dans un monde où la mémoire flanche.

Conclusion

Ce chapitre enseigne que la finitude et l’oubli ne sont pas des catastrophes, mais des conditions de la présence authentique. Jenna, en redevenant mortelle et en perdant la mémoire, est paradoxalement libérée du poids de l’histoire (la sienne, celle de la Bible). Elle peut enfin vivre sans le filtre du récit, dans l’immédiateté des sensations et des liens charnels. La scène avec Delphine et le bébé Grace montre que la transmission de la vie se fait moins par la mémoire que par le corps à corps, le lait partagé, le baiser échangé. La véritable immortalité n’est pas dans la durée, mais dans la qualité des présences qu’on offre et qu’on reçoit. En acceptant sa mort, Jenna devient plus vivante que jamais, parce qu’elle choisit délibérément de nourrir et d’aimer dans le temps qui lui reste.

Suite générative

Et si Grace, le bébé nourri de son lait, devenait la seule à se souvenir de Jenna une fois celle-ci disparue, portant en elle non seulement ses gènes, mais la mémoire sensorielle de son sein — et devenant ainsi la gardienne vivante d’un passé que même la Bible ne pourrait plus écrire ?

Annotations

Vous aimez lire Chris Morg ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0