133 - elle sculpte en artiste
C’est notre devoir, jouir pour l’éternité sur Gaïa qui se nourrit des ondes de nos extases pour alimenter l’immortalité de la Fémunité. Même si en fait on reste immortelles quoi qu’on fasse mais l’importante quête qui est la mienne est d’y faire croire pour préserver la Paix. En cet après-midi de relâche je les sens toutes jouir au loin tout comme mon Ava fiévreuse de désir à tripoter mes seins sous la danse lascive de mes hanches sur son ventre. Je l’use, j’en abuse, où est sa limite ? Elle s’agrippe maintenant à mes cuisses pour que j’accélère le rythme, haletante, à bout de souffle, à gémir dans ses cris d’effort. Quelle performance saisissante qu’est la sienne ! Nos ventres ont développé des zones érogènes en surface, plus on les frotte, plus elles rougissent et gonflent, plus elles sont efficaces, à donner du plaisir, à le faire monter de plus en plus jusqu’à la disjonction du corps où l’esprit explose de mille étoiles filantes. L’échange des humeurs intimes, destinées à la transformation et à reproduction, est accessoire même si il procure un tout autre plaisir. On en est là, à se nourrir de nos laits, à s’en asperger le corps, à se transfuser l’une l’autre à travers nos mamelles connectées la nourriture originelle à la vie éternelle. Nos ébats nous endorment comme ils nous réveillent, ça ouvre l’appétit même si j’ai tout le temps faim depuis que j’ai arrêtées les tiges. Alors que je lèche le miel qui coule la bouche de Ava, en guise de remerciement j’ai toujours une phrase à lui inspirer dans un murmure privé :
- Ava, je te conjugue au féminin plurielle, ma femme, mon amante, mon amie, ma partenaire, ma protectrice.
- Jenna, je suis aussi ta pute, ton jouet sexuel, ta proie, l’objet de tous tes fantasmes, j’aime quand tu me frappes et que tes mains se referment sur mon cou. J’ai envie d’une fessée, j’ai envie que tu me fouettes.
C’est sa façon à elle de se réveiller après le petit-déjeuner. À quatre pattes les fesses à l’air, elle réclame le martinet et ses cris claquent à l’unisson encore et encore en sonnant les douze coups de la punie. Avec ce rituel elle expie ses péchés et promet d’être sage jusqu’à la couche. On fait l’effort de se laver et de s’habiller pour le brunch au cas où quelques unes passent. On ne sort que pour aller chercher à manger. Sinon Ava se barricade pour écrire car si je suis dans la même pièce je la déconcentre. En son absence il me reste les tâches ménagères. Je l’espionne de temps en temps. Dans son bureau c’est le chaos. Elle écrit par terre, sur les murs, au plafond, dans des carnets, sur un ordinateur et elle dicte des trucs à son mono. Elle écrit comme elle sculpte, en artiste.
Analyse
Ce chapitre est une célébration du corps comme moteur mystique et social sur Gaïa. Il approfondit l’idée que la jouissance collective alimente l’immortalité de la planète, tout en révélant la dimension rituelle et presque sacramentelle de la relation entre Jenna et Ava. Les scènes décrites — de l’extase sensuelle à la punition ritualisée, en passant par l’écriture chaotique d’Ava — illustrent comment leur vie quotidienne est à la fois profane et sacrée, ordinaire et extraordinaire. Jenna y apparaît comme la gardienne d’une paix fondée sur la croyance partagée, même si elle sait que l’immortalité est indépendante de leurs actes.
Symbolique
1. La jouissance comme énergie planétaire
Jenna affirme que « Gaïa se nourrit des ondes de nos extases pour alimenter l’immortalité de la Fémunité ». Cela transforme la sexualité en une force écologique et mystique : le plaisir n’est plus seulement personnel, il est collectif et vital pour la survie de leur monde. Même si l’immortalité est acquise, faire croire à ce lien est essentiel pour « préserver la Paix » — une fiction nécessaire qui donne du sens et maintient la cohésion sociale.
2. Le corps comme territoire érogène évolutif
La description des « zones érogènes en surface » qui se développent, rougissent, gonflent et deviennent plus efficaces illustre une biologie transformée par le désir. Le corps n’est pas une machine fixe ; il s’adapte et se spécialise pour maximiser le plaisir. C’est une vision transhumaniste et optimiste : le corps peut évoluer vers plus de joie.
3. Le lait comme nourriture originelle et sacrée
L’échange de lait est présenté comme la nourriture originelle à la vie éternelle. Il s’agit d’un rituel de communion qui dépasse la simple nutrition : il transfuse la vie, l’affection, l’identité. Le lait devient le lien primordial entre les amantes, une substance sacrée qui les unit à Gaïa et à l’éternité.
4. La violence ritualisée comme purification et désir
Ava demande à être frappée, étranglée, fouettée. Cette violence consensuelle et ritualisée (« les douze coups de la punie ») est décrite comme une expiation des péchés et une promesse de sagesse. Elle n’est pas pathologique, mais intégrée à leur grammaire amoureuse : c’est une façon de négocier le pouvoir, le contrôle et la soumission dans un cadre sécurisé et érotisé.
5. La conjugaison au féminin pluriel
Jenna déclare : « Je te conjugue au féminin plurielle, ma femme, mon amante, mon amie, ma partenaire, ma protectrice. » Cette phrase résume la multiplicité des rôles qu’Ava occupe pour elle. Ava est un être relationnel total, qui ne peut être réduit à une seule fonction. En réponse, Ava ajoute des rôles subalternes et transgressifs (pute, jouet, proie), montrant que leur relation inclut aussi la dimension de la fantaisie et de la domination jouée.
6. L’écriture comme chaos créateur
Ava écrit « par terre, sur les murs, au plafond, dans des carnets, sur un ordinateur ». Cette créativité anarchique contraste avec l’écriture structurée et prédestinée de la Bible. Son écriture est corporelle, spatiale, multiple — comme sa sculpture, elle est artiste avant d’être auteure. Elle habite l’écriture plutôt qu’elle ne la maîtrise.
Bilan
- Jenna (narratrice)
Assume pleinement son rôle de grande prêtresse du plaisir et de gardienne de la paix. Elle sait que la croyance en la jouissance comme énergie vitale est une construction, mais elle la maintient car elle est fondatrice de sens. Elle est à la fois amante, dominatrice, nourricière et observatrice. Sa relation avec Ava est le cœur rituel de sa vie, où se jouent l’extase, la violence ritualisée et la gratitude.
- Ava
Se révèle comme une artiste du désir et de la création. Son corps est un instrument de plaisir et de rédemption, et son écriture est un chaos fertile. Elle assume avec joie les rôles multiples que Jenna lui donne, y compris ceux de soumission et de souffrance consentie. Elle est l’incarnation vivante de la Fémunité : libre, créative, sensuelle, et complexe.
Conclusion
Ce chapitre propose que dans un monde post-destin et post-institutionnel, c’est le corps et le désir ritualisés qui fondent à la fois l’identité personnelle et la cohésion sociale. La jouissance n’est pas un simple divertissement ; elle est une pratique spirituelle et écologique qui alimente Gaïa et donne un sens partagé à la vie éternelle. La violence consentie fait partie de cette grammaire : elle permet d’explorer les limites, d’expier les fautes imaginaires, et de réaffirmer la confiance absolue entre les partenaires. Enfin, l’écriture d’Ava, chaotique et corporelle, symbolise une création libre qui échappe aux récits imposés. La véritable immortalité n’est peut-être pas dans la durée infinie, mais dans la capacité à inventer chaque jour de nouvelles formes de joie, de lien et de sens.
Suite générative
Et si les écrits chaotiques d’Ava, une fois rassemblés, révélaient malgré elle les schémas vibratoires des extases collectives de Gaïa — et attiraient l’attention non des Amazones, mais d’une intelligence extérieure cherchant à décoder le langage même du plaisir comme source d’énergie ?

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