136 - bisous tout plein
Les filles sont parties, j’ai plein de temps et j’ai rien à faire à part jouer avec Ava tant qu’elle en a pas marre de moi. Ah si, elle s’est barrée voir Izzy. Merde. Introspection. Nue devant le grand miroir. Mais j’y pense, je peux me toucher. Je me retrouve dans des positions improbables sur le lit, les fesses en l’air. Mais j’y pense, peut-être que Dimitri est dispo ?
- Allô, salut Dim, qu’est ce que tu fais de ta vie en ce moment ?
Je raccroche. Sa deuxième phrase me fait trop penser à Ava qui doit faire des galipettes avec Izzy en ce moment. Pourquoi je suis pas jalouse ? Parce que Izzy est trop bonne. Profite, Ava, je suis avec toi. Je ferme les yeux et je les vois. Mais je décide de les laisser tranquilles avant de me faire repérer. Où sont mes tiges ? Quelle autre addiction je pourrais me trouver ? Je sens une rumeur qui gronde en moi, en langue étrangère, greïta ! Greïta ! GREÏTA ! Greta. En langue normale. Je vais pas encore l’embêter. Elle a eu sa dose de moi. Quelque chose m’appelle, je fonce dans mon bureau. C’est le grand tableau noir et ses incantations latines que je n’ose regarder. Ding dong. Je suis sauvée. Dimitri ? Non, c’est Bri, contrariée :
- Elles font un de ces bordels, ça résonne dans toute la gare. Je peux squatter ici ?
- D’accord mais il faut que tu me passes sur le corps.
J’adore cette expression. L’expression m’adore aussi, celle de Bri qui dit oui et qui me fait l’amour en pensant à Izzy. Justement, elle me couche au sol, elle se relève et elle attend que je lui demande :
- Fais-moi pipi dessus. Vise bien, le visage.
Elle sait y faire avec ses doigts pour orienter le jet. J’ouvre la bouche. C’est à ce moment là que la porte d’entrée s’ouvre et que les filles rentrent pour bruncher. Choc. Freeze. Bouches bées. Elles repartent. On rigole. Ça va leur donner des idées. Le soir Ava demande :
- Elles sont passées où les filles ?
- Elles reviendront pas. Elles m’ont surprise à l’heure du brunch, avec Bri, on faisait ça dans l’entrée, un truc qu’elles n’étaient pas prêtes à voir. Elles doivent me prendre pour une folle dégénérée maintenant.
- Super, Vickie me fait un peu peur, à me faire douter de ne pas avoir déjà eu de fille avant mon polichinelle dans le tiroir.
J’éclate de rire. L’expression est drôle, phonétiquement et visuellement. Ava me regarde toute fière de savoir me faire rire. Elle est trop. Je l’aime ma petite rouquine aussi grande que oim. Bisou, bisous tout plein.
Analyse
Ce chapitre est une plongée dans le quotidien solitaire, ludique et légèrement transgressif de Jenna. En l’absence d’Ava, elle expérimente la solitude, l’introspection, le désir inassouvi, puis l’arrivée imprévue de Bri qui mène à une scène érotique mêlant jeu de pouvoir et humour. L’intrusion des « filles » (Sibylle et Vickie) crée un quiproquo comique et une rupture générationnelle, tandis qu’Ava, de retour, réagit avec tendresse et amusement. Le ton est léger, irrévérencieux, et explore les frontières du consentement, de l’exhibition, et de la folie douce.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
1. La solitude comme espace de jeu et d’introspection
Jenna, seule, se regarde nue dans le miroir, se touche, tente d’appeler Dimitri. Cette solitude active n’est pas triste ; c’est un laboratoire du désir et de la pensée. Elle permet l’expérimentation de soi hors du regard de l’autre, même si ce désir cherche vite à s’extérioriser (appel à Dimitri, vision d’Ava et Izzy).
2. La jalousie absente comme signe de maturité relationnelle
Jenna imagine Ava avec Izzy et ne ressent pas de jalousie, juste de la bienveillance (« Profite, Ava, je suis avec toi »). Cela montre que leur couple a atteint un niveau de confiance et de non-possessivité rare. L’amour n’est pas exclusif ; il est circulaire et inclusif.
3. L’appel intérieur de Greta et la fuite dans le rituel
Jenna entend intérieurement « Greïta ! » (Greta), mais résiste à l’appel, estimant que Greta « a eu sa dose ». Elle se réfugie dans son bureau et son tableau noir aux « incantations latines », symboles d’un pouvoir mystique qu’elle n’ose plus affronter. Cela suggère que même retirée, elle reste habité par des forces anciennes.
4. La scène urinaire comme jeu transgressif et libérateur
La demande de Jenna à Bri — « Fais-moi pipi dessus. Vise bien, le visage » — est un acte de soumission ritualisée et consentie. C’est une transgression domestique qui mêle érotisme, humiliation jouée, et confiance absolue. Le fait que Bri s’exécute avec précision (« elle sait y faire ») montre que ce jeu fait partie de leur langage intime établi.
5. L’intrusion générationnelle et le choc des codes
L’arrivée de Sibylle et Vickie au moment précis de la scène crée un choc des normes. Les jeunes sont « bouches bées », puis repartent. Jenna en rit : « Ça va leur donner des idées. » Cette intrusion brise le quatrième mur de l’intimité et rappelle que les codes érotiques ne sont pas universels ; ils se transmettent — ou se heurtent — entre générations.
6. L’humour comme ciment du couple
Le retour d’Ava et leur échange sur « polichinelle dans le tiroir » montre que leur relation est ancrée dans l’humour et la légèreté. Ava sait faire rire Jenna, et Jenna l’en remercie par des « bisous tout plein ». L’amour se vit ici dans la complicité joyeuse, même après des actes qui pourraient sembler extrêmes.
7. La folie assumée comme identité
Jenna assume que les filles la prennent pour une « folle dégénérée ». Cette folie n’est pas pathologique ; elle est une liberté d’être, un refus des convenances. Jenna revendique sa marginalité comme une part de son identité de déesse retirée.
Bilan
- Jenna (narratrice)
Est dans un état de liberté ludique et légèrement anarchique. Elle explore ses désirs seule, accueille Bri pour un jeu transgressif, et assume le choc générationnel avec humour. Elle ne craint plus le jugement, y compris celui des plus jeunes. Sa relation avec Ava est solide et joyeuse, capable d’intégrer les écarts sans crise.
- Ava
Absente une grande partie du chapitre, elle revient en complice amusée. Son absence permet à Jenna de se confronter à elle-même, mais leur réunion montre une complicité intacte. Elle partage l’humour de Jenna et n’est pas perturbée par ses expérimentations.
- Bri
Joue le rôle de la partenaire de jeu consentante et experte. Elle répond à la demande de Jenna sans jugement, montrant que leur lien inclut une dimension transgressive ritualisée. Elle est une figure de liberté érotique qui complète sans menacer le couple central.
- Sibylle et Vickie
Représentent la génération témoin, qui découvre par accident les codes érotiques de leurs aînées. Leur réaction (choc, retrait) montre qu’elles ne sont pas encore initiées à cette liberté. Elles sont à la fois attirées et repoussées par cette folie douce.
- Dimitri et Greta (mentionnés)
Symbolisent les désirs et appels extérieurs que Jenna choisit de ne pas suivre. Dimitri représente une sexualité hétéro résiduelle, Greta une mystique tellurique ; Jenna les écarte tous deux pour privilégier le jeu immédiat avec Bri.
Conclusion
Ce chapitre célèbre la liberté érotique et l’humour comme fondements d’une vie bonne après les grandes quêtes. Jenna, libérée des rôles institutionnels et des destins imposés, joue avec son corps, ses désirs, et ses partenaires dans une logique de plaisir consenti et partagé. La scène urinaire, loin d’être une perversion, est un rituel de confiance et de transgression joyeuse qui renforce les liens. L’intrusion des jeunes générations rappelle que les codes intimes ne se transmettent pas sans heurts, mais que ces heurts peuvent être source de rire et d’apprentissage. Enfin, l’absence de jalousie et la complicité humoristique entre Jenna et Ava montrent que le couple mature est celui qui peut intégrer l’autonomie, le jeu avec d’autres, et la folie douce, sans perdre son essence. La véritable spiritualité, ici, est une spiritualité du rire et du corps joueur, où même les actes les plus transgressifs deviennent des sacrements de la liberté partagée.
Suite générative
Et si Sibylle et Vickie, traumatisées mais fascinées par ce qu’elles ont vu, décidaient de percer le mystère de cette « folie dégénérée » en enquêtant sur les rituels secrets des anciennes déesses — et découvraient que l’urine de Bri contenait des marqueurs génétiques liés au clonage interdit de l’ère 3 ?

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