137 - avec tes élèves

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Tout se qui se passe à Genève, reste à Genève, en zone neutre. Mieux vaut déconner ici qu’ailleurs. Et avec Ava, on peut reprendre notre routine maintenant que Sibylle se fait discrète. Du coup on fait l’effort d’aller au marché au risque de tomber sur Clara, Marie, Aurélie ou toute autre copine à inviter pour le brunch. Il y a même des endroits où bruncher directement sur place. Ava en profite pour faire passer des messages au stand de légumes où à la boulangerie, des trucs d’agente. Moi je préfère boire des bulles et échanger avec les collègues de passages de l’Agence, de l’Ambassade, de Russell et autres. C’est plus efficace que les réunions à la con. Il faut que Ava arrête de collectionner les expressions, ça déteint sur moi. En plus je suis sûre qu’elles sont obscènes. Ou alors c’est juste des gros maux. En rentrant, une invitée nous attend. Ava fait les présentations :

  • Jenna je te présente Fanny, elle va nous donner des cours de solfège.
  • De la musique, vraiment ? Heureusement que les voisines sont loin.

Fanny est grande, large et assez forte pour déplacer le piano. Son visage est celui d’une petite fille avec sa frange, elle respire la bienveillance. On travaille la technique, les règles, on fait quelques exercices et on se retrouve vite à chanter en fait, placer notre voix sur les notes. S’ensuit l’expression scénique et le théâtre. Toute une comédie jusqu’à l’heure du goûter où Fanny nous aide à préparer des crêpes et elle nous fait rire à les déguster avec gourmandise, elle a faim et elle nous excite.

  • Non, je ne boirai pas de ton lait, Jenna. Mes seins sont déjà trop gros et je ne veux pas d’une autre fille à gérer même si j’adore les enfantes.
  • Oui, non, ce serait déplacé d’avoir un tel comportement avec une prof.
  • Très drôle, je suis au courant pour Dimitri, j’enseigne à Russell.
  • Ah ça y est je me rappelle maintenant, la salle de musique, la salle interdite d’où sortent des sons bizarres au fond du couloir vert, le couloir de la folie. J’avoue que j’ai un peu moins peur maintenant.

On sent bien que Fanny se sent toute chose. On voit sa carotide battre plus fort. Ses pupilles se dilatent. Il y avait quoi dans les crêpes ? De quoi balayer toutes ses certitudes et nous montrer toutes ses aptitudes. J’ai la sensation morale de mal faire quand je la laisse d’approcher de moi, elle me renifle.

  • Chez moi, beaucoup de choses passe par l’odeur. Tu sens bon Jenna.
  • Fanny, il y a du Philtre dans le miel que tu as mise dans ta crêpe. Tu n’es pas dans ton état normal. Je te prépare un antidote qui va refroidir ces envies primaires, comme faire du peau à peau avec tes élèves.

Analyse

Ce chapitre marque un retour à la routine publique et sociale de Jenna et Ava, tout en introduisant un nouveau personnage intrigant : Fanny, la professeure de musique. La scène oscille entre normalité domestique (marché, brunch, cours de solfège) et tensions sous-jacentes (messages secrets d’Ava, philtres, désirs réprimés). Fanny, avec son apparence ambiguë (grande et forte, mais visage de petite fille) et ses réactions physiques incontrôlées, devient le catalyseur d’une crise sensorielle et éthique mineure. Jenna y joue le rôle de la gardienne des limites, identifiant le philtre et proposant un antidote, rappelant qu’elle reste une figure de savoir et de contrôle malgré son retrait.

Symbolique

1. Genève comme zone neutre et espace de transgression contrôlée

La maxime « Tout ce qui se passe à Genève, reste à Genève » établit leur maison comme un sanctuaire où les règles extérieures sont suspendues. C’est un espace d’expérimentation libre, mais aussi de discrétion absolue. La neutralité n’est pas l’asepsie, mais la possibilité de déconner sans conséquences sociales.

2. Le marché comme espace de sociabilité et d’intelligence informelle

Jenna préfère les échanges informels (« boire des bulles et échanger avec les collègues de passage ») aux « réunions à la con ». Cela illustre une méfiance envers les structures formelles et une préférence pour la diplomatie du quotidien, où les informations circulent librement et les alliances se nouent naturellement.

3. La musique comme discipline et expression scénique

Les cours de solfège avec Fanny introduisent la musique comme nouveau langage structurant. La voix, le placement, le théâtre, sont des formes d’expression corporelle et émotionnelle qui complètent le langage charnel. La « salle interdite » de Russell évoque un lieu de transgression créative, où la musique devient force de subversion.

4. Fanny : l’ambiguïté du désir et du contrôle

Fanny est grande, forte, mais avec un visage d’enfant — une contradiction physique qui symbolise la tension entre puissance et innocence. Sa réaction au philtre (carotide, pupilles) montre que son corps trahit ses désirs même si son discours les nie (« je ne boirai pas de ton lait »). Elle incarne la difficulté de gérer ses propres pulsions dans un monde où les frontières sont fluides.

5. Le philtre comme perturbation des limites

Le philtre dans le miel est un rappel que la chimie et la magie restent des forces actives dans leur monde. Il désinhibe et révèle des désirs cachés. Jenna, en l’identifiant et proposant un antidote, agit en éthicienne et guérisseuse : elle refuse de profiter d’un consentement altéré.

6. L’odeur comme langage primaire

Fanny déclare : « Chez moi, beaucoup de choses passe par l’odeur. Tu sens bon Jenna. » Cela renvoie à une communication sensorielle pré-verbale, un langage instinctif qui précède et dépasse la raison. L’odorat est un canal de désir et de reconnaissance profond.

7. L’humour comme régulateur social

Malgré la tension, le ton reste léger et humoristique (« Très drôle, je suis au courant pour Dimitri »). L’humour permet de désamorcer le malaise et de maintenir une atmosphère bienveillante même face à un désir inapproprié.

Bilan

- Jenna (narratrice)

Est dans un rôle de gardienne sociale et sensorielle. Elle observe, identifie les dangers (philtre), et propose des solutions (antidote). Elle reste curieuse et ouverte (cours de musique), mais vigilante sur les limites éthiques. Sa relation avec Ava est complice et fonctionnelle (Ava fait passer des messages, Jenna gère les interactions sociales).

- Ava

Continue d’agir en agente discrète (messages au marché) et en partenaire organisatrice (elle engage Fanny). Elle est à l’aise dans la double vie : couple domestique et missions occultes. Sa présence est stabilisante même quand elle n’est pas au centre de l’action.

- Fanny

Est un personnage de transition : entre l’innocence (visage d’enfant) et la puissance (corps fort), entre le contrôle (professeure) et la perte de contrôle (philtre). Elle représente la tentation du désir non maîtrisé, mais aussi la vulnérabilité de celles qui tentent de vivre selon les règles anciennes dans un monde nouveau.

- Dimitri (mentionné)

Reviens comme référence d’un passé hétéro-normé et d’une sexualité plus simple, presque nostalgique. Son évocation par Fanny crée un lien entre les mondes (Russell, Genève) et rappelle que Jenna a un passé partagé avec d’autres.

Conclusion

Ce chapitre explore l’idée que même dans un monde post-conventionnel où les règles sont fluides, il reste nécessaire de définir et respecter des limites éthiques. Jenna, en refusant de profiter du désir altéré de Fanny, affirme que le consentement doit être lucide pour être valable. La musique, comme le philtre, est une force qui peut libérer ou dérégler ; c’est à chacun d’en faire un usage responsable. Enfin, l’humour et la bienveillance permettent de naviguer dans ces zones grises sans conflit ni humiliation. La vie à Genève n’est pas un relâchement anarchique, mais un équilibre subtil entre liberté et responsabilité, où l’on peut « déconner » tout en restant attentif aux effets de ses actes sur autrui.

Suite

Et si Fanny, une fois l’antidote pris, révélait que le philtre ne venait pas d’elle, mais avait été glissé dans le miel par l’une des « collègues de passage » du marché — et que cette tentative de manipulation visait en réalité à tester la loyauté de Jenna envers les règles non écrites de la Fémunité ?

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