139 - je suis tienne maintenant
Ainsi sont mes premières prestations d’artiste, le fruit de nos cours avec Fanny qui n’a pas résistée longtemps à passer un peu de temps avec nous, surtout avec moi car Ava est encore dans son bureau, pour nous écrire sans doute. Après ça, la douche est fastidieuse. On s’aide à se nettoyer et se faire toutes propres et belles, innocentes et irréprochables que nous sommes. On se remet sérieusement au piano mais juste pour terminer le cours où Ava nous rejoint enfin. Suite la semaine prochaine où nous allons sans doute faire une orgie pendant. Ava repart en chantonnant le cours et Fanny se retrouve seule face à moi, hésitantes pour une étreinte, on ose un petit bisou, puis un gros, puis un baiser langoureux. On se repousse consciencieusement en s’évitant du regard mais nos mains se tiennent encore, je les embrasse pour les séparer et enfin se dire au revoir. C’est fort entre nous. Peut-être trop.
- Et dire que c’est moi qui te l’ai amenée, vous allez être dures à séparer maintenant. Je le vois, je le sens, vous être bien accrocs l’une à l’autre.
- Tu as réussie à me convertir à la vie d’artiste avec elle. Ça me rapproche encore un peu plus de toi. J’espère que je ne vais pas tout oublier. On peut reprendre notre routine maintenant.
J’ai déjà hâte de la revoir, c’est clair. Elle aussi. À la première occasion on se retrouve dans le parc de la Riviera, vers le banc face à l’étang aux canards. Hors contexte, est-ce qu’on va autant se plaire ? On flâne, on flirt, on est pleine de bienveillance et de mots doux pour nous, car il y a un nous maintenant, Fanny et moi. Jefany. On fait connaissance. Elle me prend par la main et on va vers un enclos où elle siffle. Un chien se pointe, le sien, un marron aux poils longs.
- Hier je faisais la vache mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas un jouet sexuel, c’est juste mon toutou.
- J’ai déjà eu un chien mais je ne me rappelle même plus de son nom.
C’est celui de Pénélope je crois, à Laguna Beach, Maison 25. Celui-là à l’air de bien m’aimer aussi.
C’est que je ne suis pas si sorcière que ça. Au Vatican elles ont des loups pour aller à la chasse aux démons. Nous voilà à promener Rothaarige en couple dans le Parc de l’Ouest.
- C’est allemand, ça veut dire rousse. Je suis une descendante de bannie. Et le plus drôle, c’est que je suis une Jenkins, une vraie fausse d’origine. On était faites pour se rencontrer. J’ai bien connue Gloria aussi.
- Ma gloire a été tienne, Fanny Jenkins ? Je suis tienne maintenant.
Analyse
Ce chapitre marque la naissance douce et profonde d’une nouvelle relation entre Jenna et Fanny, après l’extase initiatique du chapitre précédent. On y voit les premiers pas d’une romance naissante, faite de retenue, de désir contenu, et de découvertes mutuelles hors du cadre sacralisé de Genève. La présence du chien Rothaarige, les promenades dans le parc, les confidences sur les origines (Jenkins, bannie), créent une atmosphère tendre et presque romantique, contrastant avec l’intensité mystique des scènes précédentes. Ava observe avec bienveillance et lucidité cette nouvelle connexion, qui semble s’installer durablement.
Symbolique
1. L’art comme médiation et prétexte à la relation
Les cours de musique avec Fanny étaient un cadre social acceptable qui a servi de prétexte à la rencontre. L’art n’est pas ici une fin en soi, mais un espace transitionnel où les corps et les esprits peuvent se rencontrer en dehors des normes immédiates. Jenna se découvre « artiste », Fanny est « professeure » ; ces rôles permettent l’approche.
2. La retenue et le désir contenu
Après l’extase, vient le temps de la retenue consciente : le bisou qui devient langoureux, les mains qui se tiennent, le regard évité. Cette tension entre désir et retenue est décrite comme « trop forte à notre goût ». Elle montre que la relation n’est pas qu’un jeu érotique ; elle a une profondeur émotionnelle qui inquiète et attire à la fois.
3. La promenade comme rituel de séduction classique
Se retrouver dans le parc, flâner, flirter, parler doucement, promener le chien — ce sont des gestes de romance presque conventionnels, qui contrastent avec les rituels lactés et hallucinogènes. Cela humanise et ancre leur relation dans le quotidien, hors de la maison sanctuaire.
4. Le chien comme symbole de fidélité et d’innocence
Rothaarige (roux en allemand) est un chien, pas un « jouet sexuel ». Sa présence introduit une dimension de normalité et de tendresse animale. Il sert aussi de lien avec le passé : Jenna se souvient du chien de Pénélope, ce qui montre que sa mémoire affective revient par bribes.
5. Le nom Jenkins comme marqueur d’appartenance choisie
Fanny révèle qu’elle est une Jenkins, une « vraie fausse d’origine », descendante de bannie. Ce nom, que Jenna a elle-même choisi, crée une filiation symbolique entre elles. Elles étaient « faites pour se rencontrer » parce qu’elles partagent une identité construite, une appartenance à une communauté d’excluses devenues sœurs.
6. Gloria comme passé partagé
La mention de Gloria (« Ma gloire a été tienne ») suggère que Fanny a connu la partenaire de Paloma, créant un réseau de connections indirectes. Cela rappelle que dans leur monde, toutes les histoires finissent par se croiser.
7. Ava en observatrice lucide et bienveillante
Ava remarque : « vous allez être dures à séparer maintenant ». Elle voit et accepte cette nouvelle connexion, sans jalousie apparente. Sa bienveillance permet à Jenna d’explorer cette relation sans trahison.
Bilan
- Jenna (narratrice)
Est dans un état de découverte émotive douce. Après l’extase, elle vit les premiers temps d’une romance avec ses hésitations, ses attentes, ses petits bonheurs (promenade, chien, mains tenues). Elle est touchée par la similitude des origines (Jenkins) et par la tendresse simple de Fanny. Elle reste attachée à Ava, mais ouvre son cœur à une nouvelle connexion.
- Fanny
Se révèle être une personne complexe et attachante : artiste, cultivatrice de psychotropes, propriétaire d’un chien, descendante de bannie, Jenkins. Elle passe de la professeure un peu raide à l’amante tendre et romantique. Sa déclaration finale (« Je suis tienne maintenant ») montre qu’elle s’engage émotionnellement.
- Ava
Est observatrice, complice et légèrement taquine. Elle note l’attachement naissant entre Jenna et Fanny, mais n’y voit pas une menace. Elle semble satisfaite que Jenna s’épanouisse artistiquement et émotionnellement. Son retrait (« dans son bureau pour nous écrire ») est un choix de respect et de confiance.
- Rothaarige (le chien)
Ajoute une note de normalité et de chaleur animale. Il est le témoin non humain de cette romance naissante, et un lien avec le monde naturel et simple.
Conclusion
Ce chapitre montre que même dans un monde de rituels complexes et de relations multiples, la rencontre amoureuse classique — avec ses promenades, ses hésitations, ses découvertes mutuelles — garde toute sa puissance. L’attachement entre Jenna et Fanny n’est pas seulement charnel ou mystique ; il est fondé sur une reconnaissance identitaire (le nom Jenkins) et sur une complicité quotidienne (la musique, le chien, la promenade). La bienveillance d’Ava illustre qu’un amour mature n’est pas exclusif, mais peut s’enrichir de nouvelles connexions sans se dénaturer. Enfin, la mémoire qui revient par bribes (le chien de Pénélope) suggère que le passé n’est jamais tout à fait perdu ; il ressurgit dans les moments de tendresse, reliant les époques et les vies. La véritable « gloire » n’est peut-être pas dans le pouvoir ou la déité, mais dans cette capacité à être « tienne » dans la simplicité d’une promenade au parc.
Suite générative
Et si Rothaarige, le chien roux, s’avérait être un ancien familier de Gloria, capable de détecter les mensonges — et qu’il se mettait à grogner chaque fois que Fanny mentionnait son passé, révélant qu’elle cachait un secret bien plus lourd que celui d’être une Jenkins ?

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