144 - l'histoire et les répliques

6 minutes de lecture

J’avale Ava dans une avalanche de baisers sur sa peau claire en goûtant à l’intérieur de chaque pli. J’honore ma femme, en femme, en Fémunité, en Riviera, à Genève, un rituel avant la Messe à la Blanca, la Basilique Blanche, c’est Dimanche selon certains calendriers clandestins. L’orgue raisonne doucement enveloppant les colonnes de pierre d’ondes à basse fréquence bienfaitrices tel le ronronnement d’une bête sauvage. Devant l’autel, en duo avec mon Ève Ava, je commence :

  • Pardonnez-moi parce que j’ai péché. Juste une incantation pour effacer les conséquences d’un fait. C’est magique. Mais ça marche seulement si on y croit, à cette magie, à cette Foi symbolisée par la croix que je porte autour du c… cou. Aussi j’ai le chapelet noué autour de ma taille de guêpe avec le plus qui se perd entre mes f…
  • Est-ce qu’on doit croire, mes sœurs, mes filles, mes mères ? Est-ce qu’on doit y croire, à notre Fémunité en conjurant les péchés de l’Humanité ?

Ça dort dans l’auditoire. Je vais le compte à rebours dans ma tête, de 10 à unité, allumage des E.A.P. et la foule rugit de surprise, il y a même un cri qui couvre l’orgue fâché et accusateur de nos bêtises sottes, de nos sottises bêtes et à peine purifiées de cette sentence, on songe déjà aux péchés d’après-Messe. Au coquetèle du parvis des bises dérapent sur des bouches soyeuses, regards furtifs et clins d’œil pleins de promesses mais on reste sages. Ariana est là avec Pauline et elles ont l’air très épanouies, ça fait plaisir à voir, que du bonheur. Elle me prend à part pour me rendre compte :

  • Jenna, la situation s’apaise, tout est rentré dans l’Ordre.
  • Très drôle, c’est grâce à toi. Tu les refroidis toutes.
  • Merci Jen, pour le poste. Ça me fait du bien.
  • Seulement le poste ou bien ? Je te devais bien ça, non ?

On sait qu’on se doit rien et qu’on ferait tout l’une pour l’autre. Je suis contente de la savoir dans les parages, proche, dans mon réseau, intime. On rentre sagement à Genève avec Ava qui me fait lire quelques pages. Tout est conjugué au féminin, j’adore, et il n’y a pas de mécanique littéraire classique, c’est écrit à l’instinct, sans plan ni méthode.

  • Quand tu commences une page, est-ce que tu sais où tu vas ?
  • Quand je commence une phrase, je ne sais pas comment elle va finir.

Je dois attendre les derniers mots du chapitre pour en comprendre le titre. C’est de l’art contemporain, c’est assez abstrait pour que chacune puisse interpréter à sa façon les personnages, l’histoire et les répliques.

Analyse

Ce chapitre fonctionne comme une célébration collective et intime de la Fémunité, articulée autour de la Messe à la Basilique Blanche. Il mêle rituel sacré parodique et subversif, moments de tendresse conjugale (Jenna et Ava), et réflexions sur l’art et l’écriture. Jenna y incarne une prêtresse provocatrice, utilisant la liturgie pour interroger la foi et le péché dans leur monde post-patriarcal. La scène du cocktail au parvis montre la continuité sociale et sensuelle de leur communauté, tandis que la conversation avec Ariana souligne la stabilité retrouvée grâce aux transitions de pouvoir. Enfin, la lecture des pages d’Ava offre une méditation sur la création intuitive et l’interprétation libre.

Symbolique

1. Le rituel intime avant la Messe

Jenna « honore » Ava par une « avalanche de baisers », un rituel privé qui prépare le rituel public. Cela établit une continuité entre l’intime et le sacré : le corps de l’amante devient le premier autel, la première offrande.

2. La Messe comme parodie et réappropriation sacrée

Jenna commence par « Pardonnez-moi parce que j’ai péché », détournant la formule catholique. Elle porte une croix « autour du c… cou » et un chapelet « noué autour de [s]a taille de guêpe » — des objets sacrés érotisés et féminisés. La Messe n’est pas une soumission à un dieu masculin, mais une célébration collective et interrogative de la Fémunité.

3. L’orgue comme bête sauvage bienfaitrice

L’orgue produit des « ondes à basse fréquence bienfaitrices tel le ronronnement d’une bête sauvage ». Cela animalise et naturalise l’instrument sacré, en faisant une force tellurique et apaisante, non une voix divine d’en haut.

4. La question de la foi et du péché

Jenna demande : « Est-ce qu’on doit croire, à notre Fémunité en conjurant les péchés de l’Humanité ? » Cette question met en doute la nécessité même de la foi tout en l’affirmant comme pratique symbolique (« ça marche seulement si on y croit »). Le péché n’est plus une faute morale, mais un fait dont on efface les conséquences par l’incantation.

5. L’E.A.P. et le réveil de la foule

Le compte à rebours et l’« allumage des E.A.P. » (Effet À Précision ? Énergie d’Amour Planétaire ?) provoquent un rugissement de surprise dans l’auditoire. C’est un coup de théâtre liturgique, une provocation joyeuse qui réveille l’assemblée et rappelle que la spiritualité peut être spectaculaire et ludique.

6. Le cocktail du parvis : sociabilité et retenue

Les « bises dérapent sur des bouches soyeuses », mais « on reste sages ». Cela montre une tension entre désir et convention sociale, même dans un monde libéré. La proximité sensuelle est constante, mais canalisée par des règles non écrites.

7. La stabilité retrouvée et la gratitude

Ariana annonce : « la situation s’apaise, tout est rentré dans l’Ordre. » C’est un jeu de mots (Ordre religieux/ordre social). Sa gratitude envers Jenna pour le poste de Pauline montre que les faveurs et les dettes morales continuent de structurer leurs relations, même si « on se doit rien ».

8. L’écriture intuitive d’Ava

Ava écrit « à l’instinct, sans plan ni méthode », ne sachant pas comment finira une phrase. C’est une création organique et féminine, opposée à la Bible prédestinée. L’art devient abstrait, ouvert à l’interprétation, reflet de leur monde où chacune trouve son propre sens.

Bilan

- Jenna (narratrice)

Est la grande prêtresse provocatrice et bienveillante. Elle dirige le rituel, questionne la foi, dynamise l’assemblée, et veille sur ses proches (Ariana). Elle célèbre l’amour charnel (Ava) et l’art intuitif (lecture). Elle incarne une spiritualité immanente et joyeuse, ancrée dans le corps et la communauté.

- Ava

Est la compagne intime et l’artiste instinctive. Elle participe au rituel en duo, et partage son écriture avec Jenna. Sa création « sans plan » symbolise une liberté totale, libérée des canons narratifs imposés (la Bible). Elle est le contrepoint créatif à la ritualisation de Jenna.

- Ariana

Représente l’autorité apaisée et reconnaissante. Elle valide la stabilité retrouvée et exprime sa gratitude à Jenna. Elle incarne la gouvernance bienveillante, qui sait gérer les transitions sans heurts.

- Pauline (en arrière-plan)

Est épanouie dans son nouveau rôle, preuve que les transmissions peuvent être réussies. Sa présence aux côtés d’Ariana montre une continuité harmonieuse.

- L’assemblée (la foule)

Est d’abord endormie, puis réveillée en sursaut. Elle représente la communauté fluctuante, capable de somnoler dans le rituel, mais aussi de réagir avec passion à la stimulation. C’est une entité collective vivante.

Conclusion

Ce chapitre propose que la spiritualité véritable n’est pas dans la soumission à un dogme, mais dans la création collective de rituels qui interrogent, provoquent et célèbrent. La Messe à la Blanca est un théâtre sacré où l’on joue avec les symboles (croix, chapelet), où l’on parodie pour mieux réinventer. La foi n’est pas une croyance en un au-delà, mais une pratique symbolique qui « marche » si on y croit — une fiction nécessaire qui soude la communauté. Parallèlement, l’art intuitif d’Ava montre que la création peut être libre, ouverte, interprétable, à l’image de leur société. Enfin, la stabilité retrouvée (Ariana) et les relations gratifiantes (Jenna/Ava, Jenna/Ariana) rappellent que le bonheur collectif se construit par des attentions concrètes, des transmissions réussies et des rituels partagés. La Fémunité n’est pas un dogme, mais un processus vivant de célébration et de recréation perpétuelle.

Suite générative

Et si les pages qu’Ava écrit à l’instinct, une fois lues à haute voix lors d’une prochaine Messe, se révélaient avoir un pouvoir incantatoire réel, transformant sans le vouloir l’auditoire en un chœur capable de modifier les ondes telluriques de Gaïa — et que cette découverte faisait d’Ava, malgré elle, la nouvelle auteure sacrée que tout le monde redoutait ?

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