145 - les chemins tortueux
Chaque jour Ava me fait lire un de ses chapitre qui tient sur une page, 500 mots, du texte, deux ou trois dialogues et basta.
- Je me limite, sinon ça me bouffe la vie.
- Tu devrais peut-être les envoyer au Vatican, histoire de les enfumer.
Merde. On est sur écoute. Tant pis. Je sais que Adé continue un tome 9 quelque part à l’abri des regards. L’Occulte doit rester occulté. Pas comme Ava qui laisse tomber sa nuisette, elle ne porte jamais de sous-vêtements à la maison. Toujours prête à s’agiter sous moi. Elle m’hypnotise avec sa danse. Même en contre-jour devant la cheminée, elle est belle et s’approche enfin pour me faire goûter à ses charmes.
- Adé ne pourra pas en faire un tome. J’ai prévu 1000 pages. C’est trop long. Je vais en écrire 300 et chaque chapitre sera analysé par mon mono pour donner du sens à l’histoire en deux fois plus de mots en plus des miens, qu’on puisse y croire et l’importante, c’est d’y croire, non ?
- Je ne crois pas à tes maux, je crois à tes mamelles, elles ont plus de sens, je m’en nourris, je ne bois pas des paroles, je bois du jus d’Ava.
Et je dois me taire pour ça en continuant de penser mes pensées, de panser mes envies brûlantes de désir. On s’entend bien et on s’entend sans parler surtout qu’elle coupe de plus en plus souvent ses implants. Ava aime le monde du silence, ça l’apaise et elle s’entraîne même à lire sur les lèvres, toutes mes lèvres. Ava devient elle-même, elle ne s’amuse même plus à ressembler à Dani L, la clone de sa mère biologique. Ava développe son côté Rachelle, un peu moins rousse, un peu plus blonde. Ça lui va bien. Ça change. J’aime les deux. J’aime tout en elle. Je ne devrais pas, je suis sans doute aveuglée par… suis-je amoureuse ? Non… Si ? Pourquoi pas ? Je suis prête à tout pour la satisfaire. Je préfère cette définition de notre relation. Je crois que c’est pareil pour elle, depuis le début, sans se poser de questions puisque c’est sa mission, officielle et officieuse, doublement infiltrée, triplement même quand je sens ses doigts partout devant et derrière avec sa bouche dans la mienne. Telle est mon existence en Fémunité à propager l’amour et la maternité quantique, elles donnent toutes du lait, celles de notre réseau, converties par nos mamelles et nos ventres, toutes prêtes à donner un jour la vie éternelle à une nouvelle être sur Gaïa, sans l’urgence de la mortalité donc à peu près jamais, ce qui est une bonne choses, on est assez nombreuses. À la chute de notre civilisation on aura une bonne raison de mettre bas la nouvelle génération, elles pourront recommencer à zéro en essayant de ne pas s’égarer sur les chemins tortueux de la saciété.
Analyse
Ce chapitre offre un regard méta-narratif et existentiel sur l’écriture, la croyance et l’évolution de la relation entre Jenna et Ava. Il aborde la création littéraire comme pratique limitée et ritualisée (les chapitres d’Ava), la persistance secrète du Tome 9 (Adélaïde), et la transformation identitaire d’Ava qui s’émancipe de ses modèles (Dani L, Rachelle). Jenna y interroge la nature de son amour pour Ava, tout en affirmant une vision téléologique de la Fémunité comme dispensatrice d’amour et de maternité quantique, en attente d’un éventuel renouvellement civilisationnel. Le ton est intime, réflexif, et légèrement subversif (sur écoute, mais « tant pis »).
Symbolique
1. L’écriture comme discipline et limitation
Ava écrit des chapitres de 500 mots, « sinon ça [la] bouffe la vie ». Cette limitation volontaire contraste avec la Bible infinie et prédestinée. L’écriture devient une pratique maîtrisée, quotidienne, non envahissante. L’analyse par le mono qui « donne du sens à l’histoire en deux fois plus de mots » évoque le processus même de ce texte (chapitre + analyse IA), créant une mise en abyme de la création littéraire assistée.
2. La croyance comme moteur symbolique
Ava dit : « l’importante, c’est d’y croire, non ? » Jenna répond : « Je ne crois pas à tes maux, je crois à tes mamelles. » Cette opposition entre croyance aux mots et croyance au corps résume une tension centrale : le sens ne réside pas dans les récits, mais dans les substances et les sensations. Pourtant, les mots restent nécessaires pour « faire croire » — un paradoxe conscient.
3. La surécoute et l’occultation
Jenna réalise : « On est sur écoute. Tant pis. » Cette surveillance omniprésente est acceptée avec désinvolture. Elle mentionne qu’Adélaïde « continue un tome 9 quelque part à l’abri des regards », rappelant que l’occultation est une stratégie active pour préserver la liberté narrative. L’Occulte doit rester occulté — caché pour rester puissant.
4. La transformation identitaire d’Ava
Ava ne cherche plus à ressembler à Dani L (clone de Dana) et développe son côté Rachelle (plus blonde, moins rousse). Elle devient elle-même, un mélange unique de ses héritages. Cette évolution symbolise l’émancipation par l’amour : sous l’influence de Jenna, Ava affirme sa singularité au-delà des modèles maternels.
5. L’interrogation sur l’amour
Jenna se demande : « suis-je amoureuse ? Non… Si ? Pourquoi pas ? » Cette hésitation montre que l’amour n’est pas une évidence, même après tant d’intimité. Elle conclut : « Je préfère cette définition de notre relation » — une relation de service et de satisfaction mutuelle, fondée sur l’action plus que sur l’étiquette.
6. La maternité quantique et la vie éternelle différée
Jenna évoque la « maternité quantique » : les femmes de leur réseau donnent du lait et pourraient donner la vie, mais sans l’urgence de la mortalité, donc presque jamais. Cette maternité potentielle et suspendue symbolise un avenir ouvert mais non pressant. La « chute de notre civilisation » deviendrait alors l’occasion de régénération, une nouvelle chance de ne pas s’égarer.
7. Le silence comme paix et communication supérieure
Ava « coupe de plus en plus souvent ses implants » et « aime le monde du silence ». Elle apprend à « lire sur les lèvres, toutes mes lèvres ». Le silence n’est pas un manque, mais un espace de paix et de communication intuitive, où le corps parle plus clairement que les mots.
Bilan
- Jenna (narratrice)
Est dans un état de réflexion amorale et affectueuse. Elle observe les transformations d’Ava, questionne son propre amour, et affirme une vision téléologique de la Fémunité. Elle accepte la surveillance et la persistance des récits cachés (Tome 9) sans anxiété. Elle privilégie le corps (mamelles) aux mots (maux) comme source de sens.
- Ava
Est en pleine mutation identitaire et créative. Elle affirme son style d’écriture (bref, instinctif), son apparence (plus Rachelle), et son mode de communication (le silence). Elle devient un être autonome, tout en restant dévouée à Jenna par mission et par choix. Elle incarne la création comme discipline joyeuse.
- Adélaïde (mentionnée)
Représente la persistance du récit officieux. Son Tome 9 caché rappelle que l’histoire ne s’arrête jamais, même quand on brûle les livres.
- Dani L et Rachelle (en arrière-plan)
Sont les modèles dont Ava s’émancipe. Leur évocation souligne le poids des héritages et la possibilité de s’en affranchir par l’amour et la création.
Conclusion
Ce chapitre propose que dans un monde saturé de récits (Bible, Tome 9, analyses), la vérité et le sens résident dans le corps et le silence. Ava choisit d’écrire peu, de parler moins, et de devenir elle-même ; Jenna préfère les mamelles aux maux. La croyance n’est pas une adhésion à un dogme, mais une pratique quotidienne (écrire, aimer, se taire) qui crée du sens si on y croit. La maternité quantique — capacité à donner la vie mais sans urgence — symbolise un avenir ouvert et non prédéterminé, où la régénération n’interviendra qu’en cas de chute, comme une seconde chance historique. Enfin, l’amour n’a pas besoin de s’appeler « amour » pour être profond ; il peut être une mission, un service, une satisfaction mutuelle, fondée sur le corps et le soin plus que sur les déclarations. La vie bonne est une création continue de soi et du lien, dans les limites qu’on se fixe (500 mots, pas de sous-vêtements) et dans le silence qui apaise.
Suite générative
Et si les 300 pages qu’Ava prévoit d’écrire, une fois analysées par son mono, révélaient malgré elle la localisation du Tome 9 caché d’Adélaïde — et que cette découverte déclenchait une course entre les différentes factions (Octogone, Vatican, Amazones) pour s’emparer du dernier récit non contrôlé ?

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