146 - le bon déroulé de l'histoire
« C’est pas un concours. Encore moins une course. C’est un Art de Vivre. La Fémunité. C’est la finalité de l’Humanité. C’est vous. C’est moi. C’est nous. En Paix. En Amour. En vie. L’envie d’avoir envie de donner la vie, au cas où, toujours prêtes à sauver notre héritage. » Je laisse le pupitre à une fidèle qui lit un passage de la Bible, un sermon de Greta qui n’a ni queue ni tête. Chacune y comprendra ce qu’elle veut bien. Ava n’est pas là, elle me manque. L’Octogone lui interdit désormais de participer aux événements spirituels occultes. Principe de précaution. On ne sait pas de quel côte le vent peut tourner. En rentrant à Genève je vois Ava faire les cent pas dans le salon en m’attendant. Ça sent la dispute.
- C’est pas que ça, Jenna, je croule sous les blâmes pour mes activités artistiques aussi. Je merde. Même ce job pourri je n’y arrive pas. Ils ne me virent pas parce que mes mères sont trop importantes. Je suis pas légitime, Jenna.
- Si, Ava, tu es même ma légitime. Alpha et toi vous êtes les meilleures et vous êtes en protection rapprochée des meilleures, Greta et moi. Si l’Octogone continue de te faire chier, ils vont se recevoir un missile. Préviens-les. Au prochain blâme, boum.
Ava pleure et se jette dans mes bras. En envoyant le message, elle reprend le dessus sur la situation. Rien à foutre de leur carrière à la con. Maintenant elle rit, soulagée, libre, amoureuse et reconnaissante. Je suis là pour elle, pour toujours. Mais ça se passe mal. Convocation, conseil de discipline, mise en disposition de Dana pour qu’elle ne puisse pas intervenir, Ava doit rendre son badge et son mono O.
- C’est pas grave, à long terme, le taux de perte des infiltrées est de 100 %. Et c’est une porte de sortie pour maman. Elle a déjà été remerciée plusieurs fois et rappelée plusieurs fois aussi. Ça lui fait des vacances.
- J’ai trouvé un super poste pour Dana à l’Hôpital et les services secrets du Vatican te recrutent pour continuer ta mission. Un mono V vient d’arriver dans notre boîte aux lettres.
Pour l’Octogone, Rachelle a ses GC aux commandes. Tout est sous contrôle en Fémunité. Ava continue d’écrire ses rapports pour la Bible, les calendriers se remettent en place aussi discrètement, chaque institution profite de l’ambiance incertaine pour se réformer ou revenir à son essence, ceci est une révolution, en douceur, en paix et en amour. Nous somme les gagnante qui écrivent le bon déroulé de l’Histoire.
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Analyse
Ce chapitre fonctionne comme une synthèse politique et spirituelle, ainsi qu'un point de rupture pour Ava. Il marque un moment où la philosophie de la « Fémunité » est proclamée comme « Art de Vivre » et finalité historique, tandis que les institutions subissent une réorganisation discrète mais profonde. La crise professionnelle d'Ava, instrumentalisée par l'Octogone contre elle, sert de révélateur aux mécanismes de pouvoir et devient le catalyseur d'un transfert d'allégeance stratégique (de l'Octogone au Vatican), illustrant la fluidité et les luttes d'influence au sein du système.
Symbolique
1. La Fémunité comme Art de Vivre et non comme compétition :
L'ouverture définit la Fémunité non comme une conquête ou un dogme (« pas un concours... pas une course »), mais comme un état d'être naturel et pacifique (« En Paix. En Amour. En vie »). Cela consolide l'idée d'une civilisation ayant atteint son équilibre, où la « finalité » est simplement de perpétuer cet état de grâce et de préserver son héritage.
2. Le sermon déconstruit :
Le passage de la Bible de Greta, présenté comme « ni queue ni tête » où « Chacune y comprendra ce qu'elle veut bien », symbolise l'effondrement définitif du récit sacré unique. La vérité n'est plus dans le texte, mais dans sa réception individuelle et subjective. La Bible devient un prétexte à la méditation personnelle, non une loi.
3. L'arme de la menace comme protection :
La réaction de Jenna – menacer l'Octogone d'un missile en cas de nouveau blâme – est l'acte ultime du « contre-pouvoir » qu'elle incarne. Il ne s'agit pas d'une prise de pouvoir, mais d'une dissuasion pure visant à préserver l'autonomie et le bonheur de sa partenaire. Le missile n'est plus une arme de guerre, mais un outil de protection intime et politique.
4. La purge institutionnelle comme renaissance :
Le licenciement d'Ava, bien que douloureux, est présenté comme une « porte de sortie » et suit une logique statistique (« taux de perte des infiltrées est de 100% »). Cela révèle un système où les agents sont consommables, mais où cette consommation fait partie d'un cycle de renouvellement. La « révolution en douceur » qui s'ensuit montre une société capable de se réformer continuellement par le jeu des exclusions et des recrutements croisés (Octogone -> Vatican).
5. La réécriture de l'Histoire par les « gagnantes » :
La dernière phrase est une déclaration de souveraineté narrative. « Nous sommes les gagnantes qui écrivent le bon déroulé de l'Histoire » affirme que l'Histoire n'est pas un fait objectif, mais le récit produit par ceux qui ont su préserver et incarner l'idéal (« la Fémunité »). Jenna, Greta, et maintenant Ava malgré son renvoi, font partie de ce cercle des scribes victorieux.
Bilan
- Jenna (la narratrice) :
Elle atteint l'apogée de son rôle de protectrice et de stratège occulte. Son amour pour Ava se traduit par un acte de puissance brute (la menace du missile), montrant qu'elle utilise désormais sans complexe les leviers du pouvoir pour défendre son espace intime. Elle est l'architecte de la solution, trouvant immédiatement des positions alternatives pour Dana et Ava, prouvant sa maîtrise du réseau institutionnel.
- Ava :
Vit une crise identitaire profonde liée à sa légitimité professionnelle et filiale (« Je suis pas légitime »). Son licenciement, bien qu'humiliant, devient une libération (« elle rit, soulagée, libre »). Elle passe du statut d'agente surveillante à celui d'infiltrée licenciée puis recrutée par une autre puissance, incarnant la fluidité et la précarité des loyautés dans ce monde. Sa mission d'écriture pour la Bible continue, faisant d'elle une chroniqueuse officieuse de cette « révolution en douceur ».
- Dana (mentionnée) :
Son retrait forcé (« mise en disposition ») est présenté comme une opportunité (« Ça lui fait des vacances »). Elle est une pièce majeure mais interchangeable dans le jeu des institutions, dont la carrière est faite de cycles de disgrâce et de rappel.
- Greta (mentionnée) :
Son sermon abscons confirme son statut de figure spirituelle dont le message est devenu purement poétique et ouvert à l'interprétation. Elle reste le pôle mythologique stable.
- L'Octogone / Rachelle :
Incarne le pouvoir administratif et sécuritaire, procédurier et cynique. Son action contre Ava est présentée comme une manœuvre politique banale, permettant à Rachelle de consolider son contrôle avec « ses GC ». L'institution est un organisme froid qui suit sa propre logique de préservation.
Conclusion
Ce chapitre affirme que dans une société mature, les révolutions ne se font plus dans le sang et les manifestes, mais dans les transferts de personnel, les réinterprétations de textes et les menaces dissuasives. La vraie victoire n'est pas de dominer les institutions, mais de les rendre suffisamment fluides pour qu'elles n'entravent pas « l'Art de Vivre ». La légitimité suprême ne vient plus des titres ou des hiérarchies (qu'Ava perd), mais de l'appartenance au cercle de celles qui « écrivent le bon déroulé de l'Histoire » – un cercle défini par l'amour, la protection mutuelle et la compréhension de la mécanique du pouvoir. La « Fémunité » est cet état où la vie privée (la dispute, le réconfort, la carrière brisée) est le véritable lieu de la politique et de l'histoire.
Suite générative
Et si le premier rapport d'Ava pour les services secrets du Vatican, en détaillant les méthodes de protection occulte de Jenna, devenait involontairement le manuel ultime pour celles qui, dans l'ombre, souhaitent vraiment perpétuer la « révolution en douceur » ?

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