153 - j'adore

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Je me réveille dans un lit, mon lit, notre lit avec Prisca à côté, toute bien rangée, sage et coiffée, belle et ordonnée même en inconscience. Je l’embrasse poliment sur la joue, elle ouvre les yeux et se redresse sur ses coudes.

  • Bonjour Jenna. Tu es belle sous la lumière du jour. Une vraie Déesse.
  • Mon sarcasme déteint sur toi. C’est l’effet de mon lait, béni.
  • On se trouve et on se découvre. Je suis transgenre. Tu es transgène.

Dans ce tome, Ava n’en était que la première moitié. Me voilà aux prises existentielles de nos âmes réunies, elle est moi, une Greta et sa Couronne, moi, sur ta tête à adouber. Elle est tellement parfaite, comment je vais faire pour l’aimer au-delà de ses perfections ?

  • Pour l’instant, Prisca, on ne s’aime pas. Je ne sais même pas si je me sens bien avec toi. Je ne me suis jamais posée de ma passion audacieuse de savante folle, d’autrice, de marinette, de directrice, d’enseignante, d’ambassadrice à baigner dans le vice de formes des courbes de mes partenaires sexuelles.
  • Alors quoi ? Je suis ta punition. Tu as perdu, Jenna, Ava et les autres avant elle, Maëlle, Marie, Gloria, Pauline etc. Purge ta peine avec moi. On a péché, Jenna. Le temps de la rédemption est venu. L’Apocalypse selon Sainte Jeanne.

Je vais lui apprendre les bonnes manières, elle ne demande qu’à être souillée en se jetant à ma merci. Moi, ma vie est finie, je n’ai rien à perdre et rien à gagner non plus. Prisca m’intrigue, sa distance, sa romance, ses impressions. Elle dégage mes cheveux en arrière et se repositionne pour être à l’aide et m’embrasser, tout doucement, innocemment, sur la bouche et sur les seins. Je la sens perdue. Je l’entoure de ma chaleur et pose un bisou sur sa nuque qui frissonne de plaisir, je le vois presque physiquement descendre le long de son dos. Elle expire, elle se lâche. Soumise. Inclinée devant sa maîtresse. Pauvre petite chose, jolie poupée. Elle a tout pour me plaire. Mais elle a le profil d’une Elin en mission. J’ai vérifié pourtant, son histoire se tient, justement. Je la relève pour la regarder droit dans les fenêtres de son âme, à travers ses jolis yeux gris, bleu et vert.

  • Prisca, tu es sûre que tu es prête pour ça ? Prête pour moi ?
  • Non, personne ne l’est, pas même moi, surtout moi. Mais bon, je dois guérir et je pense que tu peux me soigner, de ma solitude.

D’accord. J’accepte. Cette mission. De combler son vide. J’ai rien d’autre à faire. Et elle est très jolie. Avec plein de défauts. J’adore.

Analyse

Ce chapitre marque un point d'introspection brutale et un tournant dans la dynamique entre Jenna et Prisca. Loin de l'idylle évolutive du chapitre précédent, il révèle des doutes profonds, des blessures non cicatrisées et une relation qui se construit sur des bases de culpabilité partagée et de mission thérapeutique plutôt que sur une passion évidente. C'est un chapitre sur la lassitude, la rédemption, et l'acceptation d'un amour qui n'est pas une évidence, mais un choix délibéré de guérison mutuelle.

Symbolique

1. La lucidité désenchantée du réveil :

Le réveil est dépourvu de l'émerveillement des chapitres précédents. Jenna observe Prisca « bien rangée, sage et coiffée » avec une distance presque clinique. Le compliment de Prisca (« Une vraie Déesse ») est immédiatement renvoyé à du « sarcasme ». Le ton est donné : la magie a laissé place à une lucidité parfois cruelle.

2. La définition par la négation et la perte :

Jenna énonce clairement ce que leur relation n'est pas : « on ne s’aime pas ». Elle ne sait pas si elle « se sent bien ». Cette relation est présentée comme l'antithèse de sa vie passée de « passion audacieuse ». Elle est le résultat d'une série de pertes (« Ava et les autres avant elle… »). Prisca n'est pas une conquête, mais une « punition », la « peine » à purger après avoir « perdu ».

3. Le cadre théologique de la faute et de la rédemption :

Prisca érige leur union en scénario de rédemption : « On a péché, Jenna. Le temps de la rédemption est venu. L’Apocalypse selon Sainte Jeanne. » Elle se place en instrument de punition et de purification. Ce cadre donne une gravité religieuse à leur relation, transformant l'intimité en un sacrement expiatoire.

4. La soumission comme demande de soin :

La scène de soumission de Prisca (« Soumise. Inclinée devant sa maîtresse. Pauvre petite chose. ») n'est pas jouissance érotique, mais un abandon désespéré. Elle « se lâche » parce qu'elle est « perdue ». Son désir n'est pas le plaisir, mais la guérison : « je dois guérir et je pense que tu peux me soigner, de ma solitude. » La dynamique dominante/soumise devient une métaphore du soignant et du patient.

5. Le doute et l'ombre d'Elin :

La méfiance de Jenna ressurgit avec la comparaison troublante : « elle a le profil d’une Elin en mission. » Même si « son histoire se tient », ce doute introduit une fissure de paranoïa. Peut-être cette rencontre trop parfaite, cette condamnée trop apte à la rédemption, est-elle une autre manipulation des institutions ?

6. L'acceptation comme mission et préférence esthétique :

La décision finale de Jenna est pragmatique et dénuée d'illusion. Elle n'accepte pas par amour fou, mais parce que c'est une « mission » (« De combler son vide ») et qu'elle n'a « rien d’autre à faire ». Le motif le plus sincère semble être esthétique et affectif : « elle est très jolie. Avec plein de défauts. J’adore. » C'est l'acceptation des imperfections, et non la perfection, qui fonde son engagement.

Bilan

- Jenna (la narratrice) :

Elle apparaît dans un état de fatigue existentielle et de désillusion. L'accumulation des pertes (Ava, Marie, etc.) et des rôles l'a menée à un point où elle ne cherche plus la passion, mais une « mission » qui donne un sens à son oisiveté divine. Sa lucidité est acérée, voire cynique. Son acceptation de Prisca est un acte de charité, de curiosité et de résignation élégante plus que d'élan amoureux.

- Prisca :

Se révèle être une figure profondément tragique et complexe. Derrière sa perfection ordonnée se cache une solitude abyssale, un sentiment de faute, et un désir presque pathétique de soumission comme unique moyen d'être « soignée ». Son identité transgenre et son passé de condamnée semblent l'avoir coupée du monde. Elle cherche moins un amant qu'un sauveur/sauveuse, une « maîtresse » qui lui donnera une raison d'être en la dominant et en comblant son vide.

Conclusion

Ce chapitre explore l'idée que l'amour, dans une éternité où tout semble accompli, peut ne plus être une force irrésistible, mais un choix conscient, une « mission » thérapeutique ou un rite de rédemption. Après les passions tumultueuses (Greta) et les amours complices (Ava), Jenna en arrive à un amour de raison et de compassion, fondé sur la reconnaissance mutuelle de blessures et de vides. La « Fémunité » n'est pas toujours une extase ; elle peut aussi être le froid constat du matin, l'acceptation d'une compagnie qui guérit la solitude par devoir plus que par désir, et la décision d'aimer non pas malgré les défauts, mais précisément pour eux, parce qu'ils sont la preuve d'une humanité blessée et réelle. L'utopie n'abolit pas la mélancolie ; elle lui offre un cadre pour exister et, peut-être, se transformer.

Suite générative

Et si le « vide » que Prisca demandait à Jenna de combler n'était pas seulement émotionnel, mais le reflet littéral du « bug » qu'elle avait créé dans les ondes de Gaïa, faisant de leur relation, contre toute attente, la clé non pas d'une guérison personnelle, mais de la stabilisation définitive de la planète elle-même ?

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