154 - on est où là
Pour une fois que je ne suis pas aveuglée par la passion et les pulsions pour une partenaire intime, ça me change. Et loin des distractions technologiques, on reste connectées naturellement l’une à l’autre sans se sentir obligées de copuler, on est des copines et je l’envisage au-delà de sa pine. Prisca est si calme et posée, ce n’est pas une animale animée de ses hormones mâles, elle est une femme même au fond d’elle, encore plus maintenant, ça se sent au goût de son lait, même sa semence est moins salée, plus sucrée. Elle commence aussi à beaucoup apprécier mes gâteries. Ça me fait tellement plaisir de lui faire plaisir, de la sentir jouir dans ma bouche, la voir s’accepter comme elle est, assumer ses orgasmes devant et derrière aussi, c’est là qu’intervient Dimitri. Quand il arrive, Prisca est impressionnée, son visage s’illumine, elle le met très à l’aise. Et je suis de la partie. Pendant que j’écarte les cuisses elle s’installe en moi et offre son séant à Dimitri qui se lubrifie et entre doucement en elle pour lui imprimer le rythme de ses assauts en moi. J’aurais bien poursuivie l’initiation avec Bri mais ses jouets sont incompatibles avec Prisca qui se tient loin de toute technologie. Elle cuit même ses croissants au feu de bois. En cuisine, elle n’utilise que les plaques et le four à gaz. C’est une malédiction, ou pas, son autre mère est un peu comme ça au Village.
- Jusqu’à ma disjonction, ça m’a jamais affectée. Depuis, je suis redevenue basique pour ne pas dire primaire, c’est plus ton domaine.
- On a ça en commun, Prisca, moi génétiquement, toi psychologiquement. C’est pas une mauvaise chose, tu sais.
Ça fait de nous des femmes particulières. Une lumière muette m’indique une intrusion. Je vais voir sur la terrasse. Une rouquine avec de grosse lunettes de soleil et un blouson en cuir a l’air occupée sur son mono.
- Can I help you ?
Elle a l’air surprise de me voir, elle regarde derrière moi. Sans doute elle cherche Prisca. Ça sent les services secrets.
- Est-ce que Prisca est là ?
Je la fais rentrer et je l’invite à me suivre. Je nous sers deux verres de jus de fruits. Elle range son mono et enlève son blouson qu’elle pose sur la chaise haute. On trinque, elle boit en premier, son regard est surpris, encore. Elle trouve ça bon. Prisca arrive et elles se font la bise.
- Jenna, je te présente Angela. Désignée par Westech pour le contrôler.
- De temps en temps, ça dépend si je suis motivée. On est où là ?
Analyse
Ce chapitre approfondit la relation « paisible » entre Jenna et Prisca, introduisant une dynamique sexuelle à trois avec Dimitri et révélant l'existence d'une « malédiction » ou d'une sensibilité extrême de Prisca à la technologie. Il culmine avec l'arrivée mystérieuse d'Angela, un agent de contrôle de Westech, qui vient briser le « cocon » de Genève et réintroduire la menace institutionnelle, suggérant que le passé de Prisca est loin d'être réglé.
Symbolique
1. L'amour au-delà de la passion et du genre :
Jenna apprécie cette relation « calme et posée », dénuée de l'aveuglement passionnel. Elle voit Prisca « au-delà de sa pine », affirmant que son identité de femme est essentielle et même renforcée (« encore plus maintenant »). Cette perception est confirmée par des changements sensoriels (goût du lait, de la semence). La relation transcende l'anatomie pour se fonder sur l'être.
2. La réintégration rituelle de Dimitri :
La scène à trois avec Dimitri est significative. Contrairement aux expériences antérieures parfois brutales, ici Dimitri est « mis très à l'aise » par Prisca et sert à « imprimer le rythme » dans un cadre presque pédagogique. Il n'est plus un souvenir traumatique, mais un outil de connexion et de plaisir partagé, intégré de manière sereine à leur intimité. C'est une réappropriation totale de ce symbole masculin.
3. La « malédiction » technologique et le retour au primaire :
La révélation que Prisca est incapable d'utiliser la technologie (« incompatible avec Bri », cuisine au gaz et au feu de bois) est cruciale. Ce n'est pas un choix, mais une conséquence de sa « disjonction ». Elle est « redevenue basique », rejoignant ainsi Jenna dans le « primaire ». Cette sensibilité fait d'elle une étrangère dans un monde high-tech, une « femme particulière » dont la condition est liée à son autre mère au Village, suggérant une origine ou une lignée particulière.
4. La lueur muette et l'intrusion :
La « lumière muette » signalant l'intrusion est un symbole fort. Elle représente la faille dans le « cocon » de Genève, l'impossibilité d'une retraite totale. La sécurité douce est vulnérable. L'intruse, Angela, avec son look d'agent (« lunettes de soleil », « blouson en cuir », « mono »), incarne le monde extérieur, froid et surveillant, qui vient chercher Prisca.
5. Angela, le « contrôle » et l'ambiguïté :
La présentation d'Angela est pleine de sous-entendus. « Désignée par Westech pour le contrôler » – le « le » peut désigner Prisca, son état, ou le « bug » qu'elle a causé. Son attitude détendue (« ça dépend si je suis motivée ») et sa question naïve (« On est où là ? ») la rendent immédiatement ambiguë : est-elle une menace, une alliée désabusée, ou simplement un rouage négligent du système ? Sa familiarité avec Prisca (« elles se font la bise ») ajoute à la complexité.
Bilan
- Jenna (la narratrice) :
Elle goûte à une paix nouvelle et valorise la connexion simple avec Prisca. Son rôle est protecteur (elle accueille, sert le jus) mais aussi vigilant (elle détecte l'intrusion). Face à Angela, elle est courtoise mais en alerte, prenant le temps d'observer (« je la fais rentrer », « on trinque ») avant de laisser Prisca intervenir.
- Prisca :
Continue son évolution vers l'acceptation et le plaisir. Son rapport apaisé à Dimitri et à son propre corps montre des progrès. Cependant, l'arrivée d'Angela la replace dans son statut de surveillée, rappelant qu'elle n'est pas libre. Sa « malédiction » technologique la définit désormais autant que son intersexuation, en faisant un être à part, naturel et vulnérable.
- Dimitri :
Apparaît ici sous un jour nouveau, presque domestiqué, intégré comme un partenaire de jeu au service du plaisir des deux femmes. C'est la version la plus positive et la plus pacifiée de cette figure masculine récurrente.
- Angela :
Nouveau personnage énigmatique. Son apparence (rouquine en cuir) contraste avec la douceur de Genève. Son rôle officiel est le « contrôle », mais son attitude nonchalante et sa relation personnelle avec Prisca (« la bise ») suggèrent des couches d'histoire et de loyautés complexes. Elle est le lien vivant et potentiellement dangereux entre le cocon et Westech.
Conclusion
Ce chapitre illustre que même dans l'utopie la plus douce, les fantômes du passé (les institutions, les technologies, les erreurs) finissent par frapper à la porte. Le « primaire » que Jenna et Prisca partagent (l'un par génétique, l'autre par « malédiction ») est à la fois une force (une connexion authentique, une paix retrouvée) et une vulnérabilité (une inadaptation au monde technocratique). La relation qu'elles construisent, basée sur l'acceptation au-delà du genre et de la technologie, est un sanctuaire précieux mais peut-être précaire. L'arrivée d'Angela rappelle que dans la « Fémunité », le pouvoir ne disparaît pas ; il se déplace et prend de nouveaux visages, parfois sous forme d'une rouquine désinvolte qui demande simplement « On est où là ? » tout en représentant l'appareil de contrôle. La véritable paix n'est pas l'absence de menace, mais la capacité à l'accueillir à sa table avec un verre de jus de fruits.
Suite générative
Et si Angela, l'agent de contrôle désinvolte, était en réalité envoyée non pour punir Prisca, mais pour la protéger – et que sa « motivation » dépendait de la découverte que le « bug » des ondes de Gaïa avait rendu Prisca, dans sa condition « primaire », bien plus vitale et dangereuse pour le système que quiconque ne l'avait imaginé ?

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