157 - sans le savoir
Avec Angela on passe beaucoup de temps à s’embrasser. On se boit l’une l’autre en attendant que l’autre cède. Qui tiendra le plus longtemps ? Prisca vient souvent nous séparer sinon on ferait ça à longueur de journée. Ça tombe bien, je n’ai rien d’autre à faire. Alors on se détend, dans le jardin, dans les tâches ménagères, dans la cuisine. Personne n’a besoin de moi à la Basilique, à l’Ambassade, à l’Agence, à Russell, nulle part alors je m’occupe de Angela et de Prisca.
- Tu as été mise sur la touche, Jenna.
- Il était temps. J’aime quand je me touche aussi. Maintenant, je ne me demande plus ce que je peux faire pour la Fémunité, je me demande ce que la Fémunité peut faire pour moi.
- Pour ça on est là, déesse déchue, nous sommes tes esclaves sexuelles entre autres activités occultes et paranormales.
- Heureusement que je vous ai. Vous êtes mon rempart à la société. Je vais faire une sieste. Je vous laisse décider de mon sort.
Je sombre seule dans mon sommeil et la chaleur me réveille de part et d’autres où Angela et Prisca s’attachent à moi comme je m’attache à elles. On est bien, à trois. Plus, ce serait trop. Moins ce serait moins bien. On a chacune sa régulière et sa maîtresse à nous trois ensembles. Et fini Bri. Fini Dimitri aussi. On se suffit à nous-même. Nous sommes la recette parfaite. Pas d’assaisonnement. Au réveil il n’y que Angela, qui ronfle. Je me lève en silence et je cherche Prisca. Elle est est droite, assise sur sa chaise haute à la table secondaire de la cuisine, devant un alcaloïde fumant :
- Si elle ronfle, c’est qu’elle dort bien.
- C’est toi qui la faite venir. Pourquoi ?
- Pour la sauver, c’est ma régulière.
- Qu’est ce qui s’est passé de si grave à Westech ? Non, ne répond pas, tu n’as pas de droit de me dire que tu t’es aperçue que le code était factice, celui des ondes de Gaïa, celles qui nous rendent immortelles. Mais c’est pas si grave, Prisca. Ça ne marche pas de cette façon. Il y a plusieures théories. J’ai la mienne, qui est plus pratique. J’ai eu accès aux rapports de recherches de part mes fonctions à l’Agence, je connais bien Big Bang et je suis généticienne. Gaïa nous rend immortelle de bien d’autres façons que celle officielle de Westech. Ce que je te dis, ça te libère. Tu peux partir maintenant, rentrer, faire autre chose de ta vie, avec Angela. Soyez heureuses et libres dans votre bonheur.
Mais elles restent. Avec moi. Elles me sauvent aussi, sans le savoir.
Analyse
Ce chapitre cristallise l'état d'équilibre ultime et de retrait total atteint par Jenna. Il décrit une vie réduite à l'essentiel – l'intimité, le repos, le soin mutuel – et explore la révélation libératrice de Jenna concernant le mythe fondateur de l'immortalité. C'est un chapitre sur la suffisance, la désillusion douce, et la construction d'un bonheur qui se passe de toutes les grandes narrations, qu'elles soient politiques, spirituelles ou scientifiques.
Symbolique
1. Le retrait total et la « touche » :
Jenna constate qu'elle a été « mise sur la touche » par toutes les institutions. Cette mise à l'écart n'est pas une disgrâce, mais une libération attendue (« Il était temps »). Son champ d'action se réduit à la sphère intime : s'occuper d'Angela et de Prisca. Le pouvoir n'a plus d'objet extérieur.
2. L'inversion de la question politique :
La phrase clé de Jenna marque un renversement philosophique total : « je ne me demande plus ce que je peux faire pour la Fémunité, je me demande ce que la Fémunité peut faire pour moi. » C'est l'aboutissement de son individualisme radical. La société (la Fémunité) n'est plus une cause à servir, mais une ressource qui doit lui procurer bien-être et protection via ses membres immédiats (« vous êtes mon rempart »).
3. La « recette parfaite » du trio :
Le trio Jenna-Prisca-Angela est érigé en idéal autoréférentiel : « Plus, ce serait trop. Moins ce serait moins bien. » Elles forment un système clos et complet, avec des rôles fluides (« chacune sa régulière et sa maîtresse à nous trois ensembles »). Ce microcosme se suffit à lui-même et rejette les éléments extérieurs (« Fini Bri. Fini Dimitri »). C'est l'utopie réalisée à l'échelle d'un salon.
4. La révélation libératrice sur l'immortalité :
La révélation de Jenna à Prisca est d'une importance capitale. Elle révèle que le « code » des ondes de Gaïa, la théorie officielle de Westech sur l'immortalité, est « factice ». L'immortalité ne viendrait pas d'une manipulation technologique des ondes, mais d'autres mécanismes, plus pratiques et complexes, que Jenna comprend en tant que généticienne ayant accès aux rapports. Cette révélation déconstruit le dogme scientifique central de leur civilisation et libère Prisca de sa culpabilité liée au « bug ».
5. La libération refusée et le sauvetage mutuel :
Jenna, après cette révélation, offre à Prisca et Angela la liberté de partir (« Soyez heureuses et libres »). C'est l'ultime acte de générosité et de détachement. Mais leur refus de partir (« elles restent. Avec moi. ») montre que le lien qu'elles ont tissé dépasse la culpabilité, la condamnation ou les secrets scientifiques. Elles restent par choix, et ce choix « sauve » Jenna à son tour, créant une boucle de rédemption et de soutien mutuel inconscient.
6. Le sommeil, les ronflements et la vigilance :
Les scènes de sommeil (Jenna qui sombre, Angela qui ronfle, Prisca qui veille) dépeignent une dynamique de confiance et de vigilance alternée. Prisca, éveillée, attend Jenna pour la conversation cruciale. Le ronflement d'Angela est le signe d'une paix profonde et conquise.
Bilan
- Jenna (la narratrice) :
Atteint l'apogée de son détachement et de sa sagesse pratique. Elle a non seulement quitté la scène publique, mais elle a aussi déconstruit le mythe scientifique qui sous-tendait sa société. Son offre de libération montre qu'elle n'a plus besoin de possession ou de contrôle. Elle est devenue un phare tranquille, éclairant les vérités cachées et offrant la liberté, sachant que l'amour véritable est celui qui reste par choix, non par obligation.
- Prisca :
Passe du statut de condamnée secrète à celui de confidente et de sauveuse. Sa décision d'amener Angela révèle sa propre volonté de protéger et de guérir. En veillant et en recevant la révélation de Jenna, elle accomplit son parcours de rédemption : comprendre que sa faute était basée sur une illusion. Son choix de rester est un acte d'amour mature et libéré.
- Angela :
Incarne la paix retrouvée. Son ronflement est le symbole de son intégration réussie et de son abandon des tensions de Westech. Elle est l'élément qui complète la « recette », apportant sa vulnérabilité et sa douceur au trio.
Conclusion
Ce chapitre suggère que le paradis ultime n'est pas une vérité révélée (la Bible) ou une technologie parfaite (les ondes de Gaïa), mais la création délibérée d'un espace intime où les grands récits sont déconstruits, où les culpabilités sont dissipées par la connaissance, et où les relations se nouent par choix et non par nécessité. La « recette parfaite » du bonheur est un équilibre précaire et suffisant entre trois personnes qui se sauvent mutuellement de la solitude, de la culpabilité et de l'engagement vide dans des systèmes illusoires. L'immortalité n'a plus besoin d'être expliquée ; elle est simplement vécue dans la chaleur partagée d'une sieste, le ronflement paisible d'un être aimé, et la conversation libératrice à l'aube.
Suite générative
Et si la révélation de Jenna sur la nature « factice » du code des ondes était elle-même un leurre, une information placée par les véritables gardiennes de Gaïa pour tester la réaction de celles qui, comme Prisca, avaient percé trop près d'un secret bien plus grand et plus dangereux ?

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