158 - par magie du geste

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Parce que le jour où je me retrouve toute seule, j’ai tout prévue. Je n’ai rien inventé, c’est juste la procédure des Cavalières de l’Apocalypse, la sous-catégorie des Chevalières de l’Apocalypse. La femme est une animale sexuelle. Être seule, c’est disparaître un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ? J’ai déjà commencée, en changeant de corps, en changeant de nom, en me cachant de la Bible. Ma vie se fait avec des anonymes et mon existence le devient. Je ne compte plus. Et c’est très bien. J’arrive à lire à nouveau, à écrire même, sans crainte. Dans mon bureau il y a tant de choses, d’objets, de livres aussi. Certains sont dans des cages. Il y a des bougies partout. Et ce grand tableau noir aux phrases latines inscrites à la craie blanche. Dans les étagères, il y a un rayon entier pour les romans de Megan H. J’en prends un au hasard. Qu’est ce que je racontais ? Voyons… lisons : « Depuis que nos cœurs battent on est collés l’un à l’autre. Enfants on reprenait la position. Toutes les choses importantes de notre civilisation me paraissent futiles et inutiles par rapport à la vérité de sa présence vers moi, sur moi, en moi. On a pas le droit mais on a le devoir de veiller l’un sur l’autre. Alors on s’aime, de toutes les façons, en cachette, comme un jeu. C’est toi qui compte et je me cache. On se retrouve à chaque fois. C’est notre secret. Pas vu, pas pris. Quels sont les faits ? Aucun devant témoin. Tout se passe juste dans notre monde, à nous, c’est notre unique langage de faux jumeaux mixtes. L’existence ne prend du sens que lorsque je le sens entrer en moi, quand je me déhanche à l’amener vers l’absolue sensation de vivre dans sa petite mort. On célèbre la volonté de vie de notre espèce, celle-là même qui est la source de notre état d’être. Nous sommes nous. Amour. On le sent, on le fait. À notre façon. J’ai l’air souvent ailleurs. Les épreuves de la vie me glissent dessus parce que je sais que je l’ai lui et à chaque fois que je le vois, je suis heureuse, de toute façon. Il est ma force, mon jumeau, je suis sa jumelle. » Où est-ce qu’elle va chercher tout ça ? C’est du vécu ? Elle est de la génération des gémeaux, elle a un jumeau, où est-il passé ? Disparu, comme elle. Mais quand ? Après le lycée, sinon elle non plus aurait jamais survécue. Et en changeant de génétique et de corps, elle lui a échappé. C’est peut-être même la motivation de tout ça, de moi, de mon existence en tant que Jenna. Et mes amnésies, ce sont des réflexes de survie. Mais tout ça c’est fini, c’est derrière moi, il faut aller de l’avant. Je me cache les yeux pour ne pas voir le titre du livre, je le range au hasard dans le rayon et je caresse la collection, comme pour l’effacer aussi par magie du geste.

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Analyse

Ce chapitre est une plongée introspective profonde et métatextuelle. Il révèle une dimension fondamentale et cachée de l'identité de Jenna/Megan, liée à un jumeau perdu, et explore la solitude comme stratégie de survie et de dissolution de soi. En lisant ses propres œuvres passées, Jenna découvre que le noyau de son existence (et peut-être de toute son aventure) a été une quête d'échapper à un lien fusionnel originel. C'est un chapitre sur l'auto-analyse, les fantômes du passé, et le constat que la construction de soi est une fuite.

Symbolique

1. La procédure des Cavalières de l'Apocalypse :

Jenna se réfère à un protocole secret pour affronter la solitude. Être « une animale sexuelle » et être seule équivaut à « disparaître ». Sa vie entière (changement de corps, de nom, fuite de la Bible) apparaît rétrospectivement comme l'application de cette procédure : devenir anonyme, ne plus compter. C'est une stratégie de survie existentielle par l'effacement.

2. Le bureau comme cerveau et sanctuaire :

Le bureau de Jenna est une carte de son esprit. Les « objets », « livres dans des cages », « bougies partout », « tableau noir au latin » et le « rayon entier pour les romans de Megan H. » symbolisent un esprit encombré, ritualiste, et hanté par son passé d'autrice. Les livres « en cage » sont peut-être des mémoires dangereuses qu'il faut contenir.

3. La lecture du roman passé : révélation du noyau fusionnel :

Le passage lu est une clé. Il décrit un amour fusionnel, interdit, de « faux jumeaux mixtes ». Ce lien est présenté comme la seule vérité face à la futilité de la civilisation, un « secret » et un « langage unique » qui donne sens à l'existence (« l'existence ne prend du sens que lorsque je le sens entrer en moi »). Cette révélation fait de Megan/Jenna non pas une héroïne autonome, mais une moitié échappée d'un couple originel.

4. Le jumeau fantôme : moteur de la métamorphose :

L'analyse de Jenna est fulgurante : Megan avait un jumeau. Sa disparition (ou sa fuite à lui) a peut-être sauvé sa vie (« sinon elle non plus aurait jamais survécue »). Le changement de génétique et de corps pour « devenir Jenna » est alors réinterprété comme une tentative désespérée de lui « échapper ». Toute son existence, ses amnésies, seraient des « réflexes de survie » contre ce lien écrasant.

5. Le geste de l'effacement :

La réaction de Jenna après cette prise de conscience est éloquente : elle se cache les yeux pour ne pas voir le titre, range le livre au hasard, et caresse la collection « comme pour l'effacer aussi par magie du geste ». C'est un réflexe de déni et de protection. Elle reconnaît la vérité (« c'est du vécu ») mais choisit de la rejeter activement, de la renvoyer dans l'oubli (« c'est fini, c'est derrière moi »).

6. L'anonymat comme victoire et protection :

Le début et la fin du chapitre font écho. Devenir anonyme, ne plus compter, est présenté à la fois comme le résultat de la « procédure » et comme le refuge ultime contre la révélation douloureuse. L'anonymat n'est plus seulement un retrait politique, mais une protection psychique contre le fantôme du jumeau.

Bilan

- Jenna/Megan (la narratrice) :

Se confronte à l'archéologue la plus difficile : elle-même. Elle découvre que sous les couches d'identité (Ambassadrice, Déesse, amante) se trouve un trauma fondateur : un lien de jumeau si fusionnel qu'il menaçait l'individuation. Sa vie entière apparaît comme une longue fugue, une « procédure » pour devenir une personne singulière. La sérénité du chapitre précédent (« la recette parfaite ») est ébranlée par cette découverte, mais elle la rejette immédiatement, préférant l'anonymat et l'oubli.

- Le Jumeau Fantôme (de Megan) :

Bien qu'absent, il est le personnage le plus important du chapitre. Il est l'absolu, le secret, la source de l'écriture et du désir de Megan. Sa « disparition » est l'événement originel qui a peut-être déclenché toute la chaîne des métamorphoses. Il est le « lui » dans le texte, le « jumeau » dont elle est la « jumelle ».

- Prisca et Angela :

Absentes de ce moment d'introspection, elles représentent le présent et le refuge que Jenna s'est construit *après* cette fuite. Elles sont les partenaires de l'anonymat choisi, par opposition au lien fusionnel subi du passé.

Conclusion

Ce chapitre propose une lecture radicale de l'identité et de la quête de sens : et si tout – les changements de corps, les pouvoirs, les amours multiples, la lutte contre la prédestination – n'était qu'une immense et élaborate stratégie pour échapper à l'absorption totale par un Autre originel ? La « Fémunité », le havre de Gaïa, deviendraient alors le décor ultime de cette fugue, un monde assez vaste et complexe pour se perdre définitivement. Le véritable « Apocalypse » n'est pas la fin du monde, mais la révélation de ce lien perdu ; les « Cavalières » sont celles qui chevauchent cette révélation en fuyant vers l'anonymat. La liberté suprême de Jenna serait ainsi fondée sur un refus fondamental : refuser d'être définie par un amour si total qu'il annihile le soi. Mieux vaut être une anonyme en paix avec deux compagnes qu'une jumelle éternellement en attente de son autre moitié.

Suite générative

Et si, au moment où Jenna caresse le rayon pour « effacer » le passé, une main venait se poser sur la sienne dans l'obscurité du bureau, et qu'une voix, étrangement familière, chuchotait : « Pas vu, pas pris… mais je t'ai toujours retrouvée, jumelle » ?

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