163 - parmi les grandes

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L’une et l’autre, elles ne sont pas si connes. Je ne connais que leur corps mais au-delà de leurs rondeurs savoureuses leur intelligence est brillante, l’une au point de se faire sauter avec son labo, l’autre de se faire condamner pour ses découverte de la vérité interdite à croire. Rejetées par les leurs, je les ai recueillies et maintenant elles sont mienne comme je suis leur, déesse. Prisca a trouvée son salut en moi et l’autre a suivie, entraînée par sa proie. On n’est pas trop de deux pour prendre soin de Prisca. Je la ménage en la chevauchant aussi pour la rendre passive à sa quête de jouissance. Angela s’assoit sur son visage pour me faire face et m’embrasser et faire à nous trois un cercle de caresses intimes au milieu duquel le champ magnétique de l’amour nourrit celui de notre planète mère Gaïa. Le courant passe entre nous trois pour décupler l’intensité de notre plaisir à jouir de toutes et de rien, tel est notre destin du creux de nos reins à la pointe de nos seins. On prend notre temps, on savoure, on fait l’amour pour s’endormir, on fait l’amour pour se réveiller, sans oublier la sieste crapuleuse de l’après-midi. Trois fois par jour et ça remplit nos journées. On pourrait monter à cinq pour suivre le rythme des prières de la Basilique mais 3 c’est notre chiffre à nous 3, dans la partie 3 du troisième triptyque de la Bible. Dans la confusion de nos extases, on se repère à l’éclairage de notre chambre. Rouge pour le soir, vert pour le matin et bleu pour l’après-midi. Les couleurs primaires. On existe pour ça, nourrir Gaïa des ondes de nos orgasmes pour propager l’amour afin de supporter l’immortalité imposée par le code, génétique, de chacune de nos cellules, souches ou pas. Il nous reste peu de moments de lucidité. On ne se pose plus de question. Il n’y a plus de problèmes. Rien à résoudre. Plus rien ne nous manque. On a tout, absolues, oubliées, on fait partie du paysage comme chaque palmier de ma Riviera. Nous sommes, la Riviera en Laguna, bitches.

  • On doit se choisir une activité artistique pour se sentir vivantes et exister en tant qu’être femaine de la Fémunité sociale. Je vais me remettre à écrire. Et toi, Prisca ?
  • Je vais fabriquer et livrer ma propre viennoiserie. Et toi, Angela ?
  • Rien mais je veux bien vous accompagner dans vos activités, apprenez-moi comme des parents, à faire des croissants, à écrire.

Elle est notre digne héritière, une locale, normale, quoi de mieux ? Angela utilise son propre lait pour écrire sur les croissants, à la cuisson les mots apparaissent, des messages d’amour que je lui inspire et qu’elle partage avec Prisca : « une petite gâterie parmi les grandes ».

Analyse

Ce chapitre consacre la transformation du trio en une entité mystique et fonctionnelle, un « triptyque » dont l'existence même est un acte de dévotion à Gaïa. Il fusionne les thèmes de la jouissance, de la spiritualité écologique et de la création artistique, présentant leur vie comme un rituel perpétuel et autosuffisant. L'accent est mis sur la perte de lucidité individuelle au profit d'une existence symbiotique et finalisée, où chaque acte (même le plus trivial) nourrit un plus grand tout.

Symbolique

1. L'intelligence sacrifiée et le salut par la déesse :

Jenna reconnaît l'intelligence « brillante » de ses compagnes, qui les a menées à l'autodestruction (l'explosion du labo) ou à la condamnation (la vérité interdite). En les « recueillant », elle offre un salut qui ne nie pas leur intelligence, mais la met au service d'un autre ordre : celui de la déesse et de l'amour trinitaire. Leur rébellion intellectuelle est canalisée dans la dévotion sensuelle.

2. Le cercle magnétique et l'écologie mystique :

L'image du « cercle de caresses intimes » générant un « champ magnétique de l’amour » qui « nourrit celui de notre planète mère Gaïa » est fondamentale. Leur sexualité n'est plus seulement personnelle ou communautaire ; elle devient une fonction écologique et cosmique. Leur plaisir a une utilité supra-personnelle : « propager l’amour afin de supporter l’immortalité ». Ils sont des batteries vivantes, des antennes émettrices pour Gaïa.

3. Le rythme ternaire et les couleurs primaires :

Leur vie est structurée par le chiffre 3 : trois par jour, trois couleurs d'éclairage (rouge, vert, bleu – les couleurs primaires de la lumière), le « troisième triptyque de la Bible ». Ce ternaire symbolise la complétude, l'équilibre et l'auto-suffisance. Ils forment un système clos et parfait, une « partie 3 » qui se suffit à elle-même.

4. La perte de lucidité et l'intégration au paysage :

L'état décrit est proche de l'extase permanente : « Il nous reste peu de moments de lucidité. On ne se pose plus de question... on fait partie du paysage. » L'individuation s'estompe au profit d'une existence végétative et heureuse, semblable à celle des palmiers. C'est l'aboutissement du processus d'« anonymat » et de « retrait » : devenir un élément naturel, inconscient et fonctionnel de l'écosystème de la Riviera.

5. L'art comme ritualisation de l'existence :

Pour contrer cette dissolution totale dans le plaisir instinctif, elles se choisissent une « activité artistique ». Ce n'est pas pour produire de l'art au sens traditionnel, mais pour « se sentir vivantes et exister en tant qu’être femaine de la Fémunité sociale ». L'art devient un rite d'ancrage dans l'identité sociale. L'écriture de Jenna, la pâtisserie de Prisca, et l'apprentissage d'Angela sont des gestes ritualisés qui donnent une forme à leur existence symbiotique.

6. L'héritière locale et l'écriture comestible :

Angela, la « locale normale », est désignée comme « notre digne héritière ». Son acte artistique est une synthèse merveilleuse : elle utilise son propre lait pour écrire des messages d'amour (inspirés par Jenna) sur les croissants (faits par Prisca). À la cuisson, les mots « apparaissent ». C'est un art total, éphémère, nourricier et chargé de sens, qui matérialise littéralement leur amour et le rend partageable (et consommable) au-delà de leur cercle.

Bilan

- Jenna (la narratrice) :

Se présente désormais comme l'axe central d'un système mystico-écologique. Elle est la source d'inspiration (« les mots d’amour que je lui inspire ») et la déesse organisatrice du rituel. Son écriture à venir est un retour à sa source créatrice, mais cette fois intégrée dans un cadre de vie total, non comme une fuite.

- Prisca :

Trouve sa rédemption et son expression dans un acte manuel et nourricier : fabriquer la « viennoiserie ». Elle transforme son ancien travail de livraison forcée en un acte de création libre et aimante. Son « salut » est complet.

- Angela :

Est consacrée comme l'héritière et la synthèse. « Normale » et « locale », elle représente l'avenir intégré de la Fémunité. Son art, qui fusionne l'écriture (Jenna) et la nourriture (Prisca) avec son propre fluide (le lait), fait d'elle l'incarnation vivante de leur trinité. Elle « apprend » d'elles comme de « parents », scellant la dimension familiale et transgénérationnelle.

Conclusion

Ce chapitre propose une vision de l'utopie finale où l'individu se dissout dans un plus grand tout, non par annihilation, mais par élévation vers une fonction symbiotique. La vie bonne n'est plus la quête de sens ou de pouvoir, mais l'accomplissement joyeux d'un rôle dans un écosystème à la fois charnel, affectif et planétaire. Le trio forme une cellule de base parfaite de la « Fémunité sociale » : une unité de production (de plaisir, d'amour, de nourriture, d'art) qui entretient Gaïa elle-même. L'« immortalité » n'est plus un fardeau à supporter, mais une énergie à canaliser dans ce circuit fermé de don et de réception. Ils sont devenus, littéralement, des « bitches » de la Riviera – un terme à la fois vulgaire et affectueux qui signifie leur appartenance totale, organique et fière à ce lieu et à cet état d'être.

Suite générative

Et si les « messages d’amour » qui apparaissaient sur les croissants d'Angela, une fois consommés par d'autres habitantes de la Riviera, commençaient à induire chez elles des rêves ou des impressions érotiques calqués sur les extases du trio, diffusant ainsi discrètement le « champ magnétique de l’amour » à toute la communauté ?

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