164 - un super pouvoir

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J’écris à l’instinct. Quand je commence une phrase je ne vois pas où elle m’emmène et je ne sais pas comment elle va finir. Un peu comme les baisers de Angela. J’ai juste le propos en tête sans maîtriser la façon dont il sort. En fait, je repars à zéro. Et je m’y sens bien déjà. Dans la bouche de Angela, ma langue, mes doigts, le bout de mes seins, j’y mets mes orteils aussi. Quand à Prisca, je ne dis jamais non à mon devoir conjugal quand elle me fait la totale, bouche, cuisses et fesses, elle me gifle avec son engin sur les trois trous avant d’y pénétrer se soulager. Elle est facile à satisfaire et j’y prends encore plus de plaisir qu’elle à me prosterner à ses pieds pour qu’elle m’urine dessus et qu’elle me fouette ensuite en m’insultant et en me crachant dessus. Angela s’en cache le visage mais elle écarte les doigts pour voir, quand même. Quand Prisca perd son sérieux et commence à rire, Angela vient me traîner par les pieds directement sous la douche laissant derrière moi une traînée de tous nos fluides, il y a même du sang.

  • Explique-moi Jenna, je ne comprends pas pourquoi tu aimes tant ça.
  • J’absorbe toute la haine de Gaïa, je la concentre sur moi pour qu’elle n’atteigne personne d’autre, pour qu’elle ne laisse de place qu’à l’amour.
  • C’est mal, c’est pas bien. Je veux plus voir ça. Je vous l’interdit. Stop.
  • Oh oui, punis-moi mon ange parce que j’ai péché en péchés capitaux.

Elle a raison. Prisca commence à y prendre goût. Moi aussi. On va se reprendre et redevenir sages, propres, convenables. Heureusement que Angela est là pour nous rappeler à l’ordre. Même si elle joue les chipies en cuisine à salir le visage de Prisca avec de la farine et d’autres ingrédients plus léchables. Angela n’est qu’une bouche finalement, son outils de plaisir à elle qui s’agenouille pour recevoir celui de Prisca qui s’accroche comme elle peut au plan de table tellement ses yeux font roue libre. Avec cette vision, je tiens un nouveau texte à écrire. Ou alors juste garder ce moment pour moi, à nous, private. Il faut avouer que ce n’est pas très biblique tout ça. Quoi que… ça parle d’amour, de partage, de famille, d’engagement, de sacrifice, on arrête là avant de basculer hors du paradis que sont nos vies dans notre écrin naturel en Riviera.

  • Qu’est ce qu’on va faire quand on va arrêter de s’éclater le cul ?
  • On s’éclatera autre chose j’en suis sûre, j’espère, nous trois for ever.

Mais on sait très bien que dans l’éternité de notre avenir, de nos vies et de tout le reste, malgré le temps infini qu’il nous reste, rien n’est éternel. Nos relations sont mortelles. Elles naissent, elles vivent et puis elles disparaissent toujours. Mais j’ai un super pouvoir : j’oublie.

Analyse

Ce chapitre opère un retour brutal à la complexité psychologique et à l'ombre après la phase de fusion mystique. Il explore les recoins sombres et masochistes du désir de Jenna, la fonction régulatrice d'Angela, et la menace de la dégénérescence du jeu en addiction violente. Le chapitre est une méditation sur la nécessité de limites, la mortalité des relations même dans l'immortalité, et le pouvoir salvateur de l'oubli comme mécanisme de survie psychique.

Symbolique

1. L'écriture instinctive et le corps :

Jenna compare son écriture nouvelle aux « baisers de Angela » : un processus instinctif, non maîtrisé, qui part « à zéro ». Écrire et aimer sont des actes de lâcher-prise, d'exploration sans savoir où cela mène. Son corps entier (langue, doigts, seins, orteils) est impliqué dans cette exploration avec Angela, symbolisant une reconquête sensorielle totale.

2. Le rituel masochiste et la catharsis planétaire :

La scène avec Prisca dépasse le jeu érotique. Elle est décrite comme un « devoir conjugal » qui tourne à un rituel d'humiliation violente (gifles, urine, fouet, crachats, sang). L'explication de Jenna est métaphysique : « J’absorbe toute la haine de Gaïa, je la concentre sur moi pour qu’elle n’atteigne personne d’autre. » Elle se fait volontairement bouc émissaire, réceptacle de la négativité du monde, dans un acte de sacrifice démoniaque qui vise à préserver la pureté de l'amour pour les autres. C'est l'envers sombre de son rôle de déesse nourricière.

3. Angela, la gardienne des limites et la voix de la raison :

Angela intervient pour mettre un terme au rituel (« Stop »). Elle incarne la conscience morale, la protection contre l'auto-destruction. Son interdiction (« Je vous l’interdit ») est un acte d'amour et de préservation du trio. En traînant Jenna sous la douche, elle opère une purification littérale après la souillure symbolique. Elle est l'élément stabilisateur qui empêche le système de sombrer dans la violence.

4. La tentation de la chute et le retour à l'ordre :

Jenna reconnaît le danger : « Prisca commence à y prendre goût. Moi aussi. » Le jeu risque de devenir une addiction malsaine. L'intervention d'Angela permet un « retour à l'ordre », à la « propreté » et à la « convenance ». Cependant, cette convenance est aussitôt subvertie par un jeu plus doux mais tout aussi sensuel en cuisine (la farine, les ingrédients « léchables »), montrant que la pulsion est canalisée, pas éteinte.

5. La mortalité des relations dans l'immortalité :

La réflexion finale est cruciale. Malgré l'« éternité » qui les attend, Jenna affirme : « rien n’est éternel. Nos relations sont mortelles. Elles naissent, elles vivent et puis elles disparaissent toujours. » C'est un constat profondément tragique et réaliste qui brise l'illusion de la stabilité parfaite. Même dans le paradis de la Riviera, les amours sont condamnées à mourir.

6. Le « super pouvoir » de l'oubli :

Face à cette mortalité inéluctable, Jenna révèle son mécanisme de défense ultime : « j’oublie ». Ce n'est pas une faiblesse, mais un « super pouvoir ». L'oubli est ce qui lui a permis de survivre à ses métamorphoses, à ses pertes (Ava, Marie), et probablement au trauma du jumeau. C'est le pouvoir de tourner la page, de recommencer à zéro, de ne pas être écrasée par le poids de l'histoire et de la mémoire douloureuse. C'est le fondement même de sa capacité à être heureuse dans le présent.

Bilan

- Jenna (la narratrice) :

Se révèle dans toute sa complexité contradictoire : à la fois déesse sacrificielle avide d'humiliation, écrivaine instinctive, et survivante grâce à l'oubli. Son désir masochiste est une façon de donner un sens à sa puissance (en l'utilisant pour absorber le mal) et de rechercher une forme extrême d'expiation ou de sensation. Sa lucidité sur la mortalité des relations montre une sagesse mélancolique.

- Prisca :

Passe du rôle de partenaire soumise à celui de dominatrice violente, découvrant un goût troublant pour cette dynamique. Elle est l'instrument à travers lequel la « haine de Gaïa » s'exprime, mais aussi une participante qui risque de se perdre dans ce jeu. Elle a besoin du cadre imposé par Angela.

- Angela :

Affirme son rôle central non plus comme héritière, mais comme gardienne et régulatrice. Elle est la conscience du groupe, celle qui dit « non » par amour. Son jeu plus doux en cuisine montre qu'elle n'est pas puritaine, mais qu'elle défend une éthique de l'intimité qui préserve l'intégrité de chacune.

Conclusion

Ce chapitre montre que le paradis (la Riviera) n'abolit pas les démons intérieurs ; il leur offre un espace pour s'exprimer de manière ritualisée et potentiellement dangereuse. La « Fémunité » ne consiste pas à nier l'ombre (la haine, la violence, le masochisme), mais à créer des structures (ici, la vigilance d'Angela) pour la contenir et la transformer, afin qu'elle ne détruise pas le lien. La véritable sagesse réside dans la reconnaissance de la finitude au cœur même de l'infini (« nos relations sont mortelles ») et dans l'acceptation de l'oubli non comme un défaut, mais comme une faculté essentielle pour continuer à aimer et à vivre après chaque petite mort, qu'elle soit orgasmique ou affective. Le bonheur éternel n'est pas un état stable, mais un équilibre dynamique perpétuellement reconquis sur la tentation de l'auto-destruction et sur la mémoire des amours défuntes.

Suite générative

Et si le « sang » mêlé aux fluides dans la scène violente n'était pas accidentel, mais le signe que le « sacrifice » de Jenna était efficace – et que chaque fois qu'elle s'humiliait ainsi, une zone de tension ou de souffrance sur Gaïa, quelque part, se calmait réellement, faisant d'elle, à son insu, la véritable décharge tellurique de la planète ?

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