166 - trop fort pour respirer
Tout se passe en douceur, sans un bruit, au ralenti, comme dans une cérémonie occulte et secrète. C’en n’est pas moins intense. On commence par les retrouvailles de nos seins qui se caressent et se cherchent pour s’absorber les uns les autres comme je vous ai pompées. Quand les pressions sont équilibrées, on les libère pour changer de position. Paloma est toujours aussi confortable à honorer. Elle sait bien bouger pour laisser sortir son plaisir et motiver le mien. C’est une experte de haute gamme. Elle est venue chercher son dû et elle repart en amour et en paix, prêcher la bonne parole de ses mamelles à faire goûter à ses adeptes maintenant qu’elles sont remplies de mon lait béni de Déesse du Pôle Sud Positif, c’est ainsi qu’elle me considère et l’important, c’est d’y croire, en moi et en mon ventre maintenant dans le sien comme le sien en moi. Je nous trouve si belles ainsi, la petite brune sur la grosse brune, donne-moi un peu de tes formes, Paloma. Elle se mord le poignet et le pose sur ma bouche. Je me délecte de son sang. On jouit en silence, on se nettoie avec des lingettes et après l’application d’une pommade cicatrisante, je fais un bandage sur sa morsure, un bisou sur le front et après avoir vérifiée qu’on était bien seules, un bisou plus prolongé sur la bouche qu’elle reçoit en me posant délicatement sa main droite sur ma joue gauche. Je l’accompagne jusqu’au portail piéton et je lui fais signe de la main quand elle part au loin rejoindre sa navette au parc aérien. Je rentre rejoindre ma petite famille turbulente en cuisine.
- Alors, elle t’a jeté un nouveau sortilège ?
- Oui, on ne peut plus sortir de Genève et on doit s’aimer à mort jusqu’à la mort de l’une d’entre nous en l’occurrence, moi.
Elles éclatent de rire. L’important, c’est de ne pas y croire. Elles viennent tout de même me consoler et appliquer consciencieusement le sortilège imaginaire de l’Est sur notre trouple condamné à s’aimer. C’est trop facile avec Prisca parce qu’elle est trop belle dans son corps parfait, sa frigidité craquante, ses éjaculations précoces, c’est toujours elle la plus près du septième ciel. Angela et moi, on est trop lourdes, on a du mal à monter sauf quand je la montre au trop puis au galop à en perdre haleine en regardant au plafond Prisca planer dans ses rêves inconscients. C’était quoi comme couleur, la tige que j’ai fumée ? Est-ce que Paloma est vraiment passée ? Elle en fait partie, du passé. En tout cas, ce qui me semble bien réel, c’est cette tempête qui gronde et qui vient exploser dans ma tête quand Angela plonge ses deux mains entre mes fesses pour arrêter la cavalière qui la secoue trop fort pour respirer.
Analyse
Ce chapitre fonctionne comme un dénouement doux et ironique de la réconciliation avec Paloma. Il explore la frontière ténue entre le réel et le fantasme, le souvenir et l'instant présent, tout en célébrant l'ancrage définitif de Jenna dans son « cocon » familial. L'intimité avec Paloma est présentée comme un rite sacré mais passé, dont la réalité même est mise en doute, pour mieux valoriser l'amour tangible et turbulent du trio présent.
Symbolique
1. Le rite occulte et l'échange sacré :
La rencontre avec Paloma est décrite comme une « cérémonie occulte et secrète ». L'échange de lait, de sang et de fluides scelle une alliance mystique. Paloma repart en « apôtre », chargée de répandre le « lait béni » de Jenna, faisant d'elle une missionnaire de cette nouvelle spiritualité intime. Jenna devient ainsi, littéralement, une source qui se diffuse.
2. La métaphore du « dû » et du « don » :
Paloma est venue chercher « son dû », ce qui peut s'entendre comme le pardon, la rédemption, ou une forme de communion qu'elle estimait lui être due après son humiliation. Jenna lui donne bien plus : de l'amour, de la paix, et une consécration (son lait). Le « dû » se transforme en un don gratuit et transformateur.
3. La mise en doute de la réalité : la tige et le souvenir :
La fin du chapitre introduit un doute majeur. Jenna se demande : « C’était quoi comme couleur, la tige que j’ai fumée ? Est-ce que Paloma est vraiment passée ? » La visite, si intense, pourrait être un rêve, un fantasme induit par la substance, ou un souvenir remonté à la surface. Cette ambiguïté est géniale : elle suggère que la réconciliation avec le passé (Paloma) est si parfaite et si « occulte » qu'elle en devient presque irréelle, appartenant au domaine du mythe ou de la psyché.
4. Le « sortilège imaginaire » et la condamnation joyeuse :
La réaction de Prisca et Angela est l'élément central. Face à l'annonce (ironique) de Jenna d'un « nouveau sortilège » les condamnant à s'aimer à mort, elles « éclatent de rire ». L'important, dit Jenna, « c’est de ne pas y croire ». Pourtant, elles « appliquent consciencieusement » ce sortilège imaginaire. Cela symbolise le choix délibéré et joyeux de leur amour. Elles ne sont pas liées par un destin ou une malédiction, mais par un pacte qu'elles renouvellent chaque jour en jouant à y croire.
5. La dynamique du trio : complémentarité et ancrage :
La description des trois femmes est fine : Prisca, « trop belle » et « frigide craquante », atteint des extases aériennes (« planer »). Jenna et Angela, « trop lourdes », sont ancrées dans un plaisir plus physique et haletant (« au trot puis au galop »). Angela, par son geste final (« plonge ses deux mains entre mes fesses »), est celle qui arrête, stabilise et contient l'énergie de Jenna, l'empêchant de se perdre. C'est l'image parfaite de leur équilibre.
6. La tempête interne et externe :
La « tempête qui gronde et qui vient exploser dans ma tête » coïncide avec l'orgasme et l'intervention d'Angela. Cette tempête est à la fois sensorielle (le plaisir), émotionnelle (l'intensité de l'amour) et peut-être le rappel des orages passés (Paloma, les souvenirs). Elle est canalisée et stoppée par le geste concret d'Angela, ramenant Jenna au corps, au présent, à la réalité du toucher.
Bilan
- Jenna (la narratrice) :
Est dans un état de grâce ambigu. Elle semble avoir transcendé les conflits au point de ne plus savoir si leur résolution est réelle ou rêvée. Son ancrage est désormais entièrement dans le trio et son « sortilège imaginaire » qu'elle choisit de vivre pleinement. La tempête en elle est le dernier écho d'un passé qui s'estompe.
- Paloma :
Qu'elle ait été réelle ou fantasmée, elle incarne le passé qui vient se résoudre et se transformer en un mythe positif (la missionnaire du lait de Jenna). Elle n'est plus une menace, mais une figure qui valide et diffuse la puissance de Jenna.
- Prisca :
Représente l'idéal de beauté et d'extase presque désincarnée. Elle est « la plus près du septième ciel », l'élément léger et rêveur du trio.
- Angela :
Est l'ancrage absolu, la réalité tangible. C'est elle qui rit du « sortilège », qui « applique » le jeu avec sérieux, et qui, physiquement, arrête l'emballement de Jenna. Elle est la gardienne du présent, celle qui empêche la tempête intérieure de tout emporter.
Conclusion
Ce chapitre suggère que la paix ultime n'est pas la certitude, mais la capacité à vivre joyeusement dans l'ambiguïté entre le réel et le rêve, entre le passé résolu et le présent choisi. Le véritable « sortilège » n'est pas une malédiction externe, mais le pacte d'amour que l'on décide de renouveler chaque jour, en sachant pertinemment qu'il est « imaginaire » – c'est-à-dire créé de toutes pièces par la volonté et le désir. La « famille turbulente » de Genève a trouvé son équilibre dans la complémentarité entre l'extase (Prisca), l'ancrage (Angela) et la narration douteuse mais sereine de Jenna. L'important n'est plus de croire aux grands récits (la Bible, les sortilèges), mais de ne pas y croire tout en jouant à les incarner dans l'intimité partagée, où la seule tempête qui compte est celle que l'on peut arrêter avec les mains d'un être aimé.
Suite générative
Et si le « lait béni » que Paloma était censée répandre commençait à avoir des effets réels et mystérieux sur ses « adeptes », créant à l'insu de Jenna un culte discret mais grandissant autour de son essence, faisant d'elle malgré elle la déesse involontaire d'une nouvelle religion en gestation à l'Est ?

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