168 - un petit peu beaucoup
Je fais mes examens réguliers à l’Hôpital où j’arrive à convaincre ma docteure traitante de goûter à mon lait et plus car affinités. Ça lui fait beaucoup d’effet, depuis le temps qu’elle en rêvait. Du coup :
- Jenna, je te fais interner et je te garde pour moi toute seule. C’est pour ta propre sécurité. Je dois te sortir de ce tourbillon infernal. Tu es une déesse, pas une pute de maison close à enchaîner les relations à la chaîne. C’est malsain, tu as besoin de vacances pour te recentrer. Loin.
Zapper. Tout oublier. D’un coup. Je me retrouve au milieu d’une grande forêt, les arbres sont si hauts. Pippa est là, sereine, reposée, calme.
- Comment tu as fait pour me sortir de là ? Tu as vraiment le droit ?
- Je ne suis plus ta docteure depuis que j’ai bu à ton sein. Et je suis une Russell alors j’ai beaucoup de pouvoirs même celui d’exfiltrer une déesse. Tu vas te plaire ici, dans la nature, primaire.
Après Estelle voilà que je perds à nouveau ma traitante. Mais j’y gagne une amie cette fois-ci qui veille sur moi. Je visite la maison en bois. Je me surprends à ouvrir tous les tiroirs des meubles à la recherche de tiges. Et puis je sens que je suis seule. Pippa a disparu. J’écoute les bruits de la forêt. Il y a une cascade pas loin. Le jour tombe. Ça se rafraîchit. Je ferme les volets et je rentre. J’arrive à allumer le poêle. Il y a un frigo avec de la nourriture mais j’ai pas faim. Je suis en désintox. Je bois, de l’eau et je m’installe dans le lit sous une grosse couverture. Je vais m’endormir, peut-être pour toujours. J’écoute une dernière fois le son de ma voix : « Bonne nuit, Jenna, fais de beaux rêves, bisou. » Au réveil, je suis toujours là. Alors je m’organise en me rappelant de mes formations de survie dans la Marine. Vivres, eau, abri, exploration des alentours pour poste de repli. Je trouve de bonnes chaussures adaptées au terrain dans l’armoire, des outils en guise d’arme, marteau, couteau. Cheveux attachés, bonnet, gants, tenue de combat. Et dire qu’on est dans un monde en Paix. Mais la Nature peut être hostile. Je trouve la cascade. J’y remplis ma gourde. Au retour il y a quelqu’une dans la maison. Ravitaillement. C’est Aurélie. Je me cache, je veux pas communiquer. Je la suis ensuite vers une grotte et peu après je vois une navette partir en haut de la falaise. Si Pippa revient, ce sera par là. En rentrant je trouve plus que des vivres, des tas d’affaires, de la technologie aussi, de quoi écrire et communiquer. Il y en a beaucoup. Aurélie ne repassera pas. Je m’installe donc pour longtemps, tranquille, sans être dérangée. Discipline de vie quotidienne. Sobriété. Méditation. Je dors beaucoup et j’essaie de ne pas trop me toucher, juste un petit peu, beaucoup…
Analyse
Ce chapitre marque une rupture brutale et salutaire. L'intervention de Pippa, l'ancienne docteure devenue « Russell » (liée à un pouvoir occulte ou familial puissant), arrache Jenna à la spirale « infernale » de son rôle de déesse-diffuseur dans « Genève ». Il s'agit d'une cure de désintoxication forcée, à la fois du corps (les tiges, la sexualité compulsive) et de l'identité (la déesse, la pute de maison close). La forêt et l'isolement représentent un retour au « primaire » et à l'essence de Jenna, avant les transformations sociales et spirituelles.
Symbolique
1. L'intervention médicale et amoureuse :
Pippa agit à la fois en thérapeute (« je te fais interner pour ta sécurité ») et en amoureuse (« je te garde pour moi toute seule »). Son diagnostic est sans appel : Jenna est devenue « une pute de maison close à enchaîner les relations à la chaîne », une activité « malsaine ». Elle identifie la perte de soi de Jenna dans son propre rôle de diffusion. L'intervention est présentée comme un sauvetage.
2. La forêt comme retour au « primaire » et au soi originel :
La forêt, avec ses « arbres si hauts », est l'antithèse de « Genève ». C'est un espace naturel, sauvage, non aménagé par la civilisation de la Fémunité. Pippa l'y amène pour qu'elle se « recentre. Loin. » C'est une régression nécessaire, un retour à l'état antérieur à toutes les identités superposées (Megan, Ambassadrice, Déesse).
3. Le pouvoir des Russell et le statut de Pippa :
La révélation que Pippa est « une Russell » explique son pouvoir d'« exfiltrer une déesse ». Cela introduit un autre niveau de pouvoir occulte, familial, peut-être plus ancien ou plus profond que celui des Pôles ou du Vatican. Pippa, en buvant le lait de Jenna, a transcendé la relation médecin-patient pour entrer dans un autre type de lien, plus égalitaire en termes de pouvoir.
4. La désintoxication et la survie :
L'isolement est une « désintox » totale : plus de tiges, plus de sexe, plus de société. Jenna retrouve ses réflexes de survie de la Marine, montrant que sous les couches de déesse, l'ancienne combattante et survivante est toujours là. La recherche d'outils, l'exploration, la discipline quotidienne sont des moyens de se réapproprier son corps et son esprit de manière autonome et fonctionnelle, non plus à travers le désir des autres.
5. L'ambiguïté du ravitaillement et la présence d'Aurélie :
La découverte qu'Aurélie (figure de la production alimentaire, ancrée dans le concret) est le lien avec le monde extérieur est intrigante. Elle apporte des vivres et de la technologie, mais Jenna refuse de communiquer. Cela suggère que son isolement n'est pas totalement sauvage ; il est orchestré et surveillé de l'extérieur par des alliées (Pippa, Aurélie), mais avec pour consigne de la laisser seule. C'est une retraite protégée.
6. La lutte contre la pulsion et la solitude :
La dernière ligne est révélatrice : « j’essaie de ne pas trop me toucher, juste un petit peu, beaucoup... » Malgré l'isolement et la sobriété, la pulsion sexuelle, devenue une seconde nature, persiste. La cure est difficile. Le « beaucoup » final, après l'hésitation, montre que l'ancien mode de fonctionnement (la jouissance comme refuge et identité) est profondément ancré.
Bilan
- Jenna (la narratrice) :
Est en état de choc et de transition. Arrachée à son rôle, elle est jetée dans un environnement où elle doit redevenir une individu autonome, sans titres ni fonctions sociales. Ses réflexes de survie prennent le dessus, mais la lutte contre ses addictions (sexe, peut-être substances) est palpable. Elle est à un carrefour existentiel.
- Pippa :
Se révèle comme une figure de pouvoir occulte majeur (Russell) et une gardienne avisée. Son amour pour Jenna prend la forme d'une intervention radicale, presque violente, mais motivée par le soin. Elle joue le rôle de la thérapeute ultime qui n'hésite pas à hospitaliser de force pour sauver son patient.
- Aurélie :
Apparaît comme un lien discret avec l'ancien monde. Son rôle de pourvoyeuse montre que le réseau de la Fémunité soutient, même à distance, cette cure. Elle représente le côté pratique et nourricier qui persiste.
Conclusion
Ce chapitre pose la question du prix de l'engagement total dans un rôle, même divin. En devenant l'arme de diffusion de la « Femme unité », Jenna a perdu son individualité et sombré dans une compulsivité malsaine (« infernale »). L'intervention de Pippa est un acte d'amour qui consiste à briser l'idole pour sauver la femme. La « forêt primitive » n'est pas une punition, mais un espace de régénération, où Jenna peut se reconstruire à partir de ses compétences fondamentales (la survie) et non de ses attributs sociaux (la déesse, l'amante). La véritable « paix » et le « recentrage » ne se trouvent peut-être pas dans la diffusion infinie de l'amour, mais dans la capacité à se retirer, à faire le silence, et à retrouver, sous la couverture d'une cabane isolée, la simple sensation d'être « Jenna », sans autre qualificatif.
Suite générative
Et si la « forêt primitive » dans laquelle Pippa a exfiltré Jenna n'était pas seulement un lieu de retraite, mais la source même des « ondes de Gaïa », et que ce séjour en immersion totale, loin des rituels sociaux, était la condition pour que Jenna comprenne enfin la véritable nature – et le vrai danger – du « plan d'invasion » qu'elle avait involontairement mené ?

Annotations