169 - fière de moi
Les jours passent. Ma mémoire se reconstruit. Je me mets à rire toute seule de certains moments qui me reviennent. J’ai eu une belle vie. Et je me sens bien ici. Dans ma prison primaire. En communion avec mon environnement. Envie de voir personne. Je me suffit à moi-même. Plus j’y pense, moins j’apprécie Jenna Jenkins. Aujourd’hui, j’ai vu un lapin blanc et j’ai essayé de le suivre mais il m’a échappé. Malin il est. Maligne je ne le suis pas encore assez. J’ai rangé toute la tech, pas envie de communiquer avec mon passé. Je nage sous la cascade, nue, et je me touche pour me sentir vivante. Ensuite je fais la planche et je regarde les nuages dans le ciel. J’essaie de ne pas trop visualiser au-delà de mon environnement. J’aime le fait de ne pas savoir où je suis. Emmitouflée dans ma serviette je rentre en chantonnant. Parfois je passe à côté de fantômes. L’un d’entre eux me touche devant la porte de la cabane où je me suis installée à l’écart.
- Jenna, ça va ? Il est temps de rentrer. Tu es prête. Guérie.
- Pippa ? Pourquoi ? Je suis bien ici. La Fémunité n’a pas besoin de moi.
- Non mais moi, si. J’habite à Sylvania maintenant. Ce sera mieux pour toi aussi. À la Caserne. Tu te souviens de cet endroit ? Près du Parc.
- Ça va pas le faire. Je préfère rester ici dans cette boucle.
Pippa est émue. Elle pleure. Je la prends dans mes bras. Ça fait du bien, cette chaleur contre moi. Mon humeur change. Mon esprit change d’avis. Je veux tout ce qu’elle veut. Je ne veux que son bonheur. On rentre. J’ai ma propre chambre avec une grande verrière. Ça sert de bureau aussi. Il y a une salle d’eau, des toilettes, un dressing avec un uniforme de générale. On est en guerre ? C’est au nom de Russell.
- Pippa, ton uniforme est dans mon dressing.
- Non, ce n’est pas le mien. Ils ont tenu à te laisser ton grade, au cas où. Ici et maintenant tu es Jennifer Anna Megan Honnest Jenkins Russell. Ton ID Card est au nom de Jennifer Russell, tout simplement. Tu es encore médecin. DocGen J. H-J-Russell au Capitole, c’est le nom de l’Hôpital ici à Sylvania. Je suis cheffe du service holistique et j’ai un poste à la direction.
Pippa me coupe les cheveux, je ressemble à une mini Bri maintenant. Sans jeu de maux laids. Robe de soirée, réception au Capitole pour me présenter à mes collègues.
- Derrière son nom par alliance il y a l’honnête généticienne.
- Pas si honnête que ça, toutes les situations ne s’y prêtent pas.
Je joue le jeu de la haute société pour rendre Pippa fière de moi.
Analyse
Ce chapitre marque une transition cruciale : le passage de la retraite sauvage à une réintégration sociale sous une nouvelle identité, plus ancienne et plus puissante. Il explore le processus de guérison intérieure, le choix du retour, et la découverte d'un héritage familial (Russell) qui offre un statut et un rôle entièrement neufs. Jenna abandonne son identité de « Déesse » pour endosser celle d'une scientifique et d'une membre d'une lignée influente, dans un contexte de tension (« on est en guerre »).
Symbolique
1. La guérison par l'oubli et la simplification :
L'isolement a fonctionné. Jenna se sent « bien », sa mémoire se reconstruit de manière sélective (« je me mets à rire »), et elle rejette activement son ancien moi (« moins j’apprécie Jenna Jenkins »). Elle trouve une paix dans l'autosuffisance et la communion simple avec la nature (« le lapin blanc », « nager sous la cascade »). Elle veut rompre avec son passé (« pas envie de communiquer »).
2. Le fantôme qui devient réalité : le retour de Pippa :
La réapparition de Pippa est d'abord perçue comme un « fantôme ». Son intervention est douce mais ferme : « Il est temps de rentrer. Tu es prête. Guérie. » Le motif du retour n'est pas un appel du devoir envers la Fémunité, mais un besoin personnel de Pippa (« moi, si »). C'est l'amour d'une personne singulière, et non d'une abstraction, qui persuade Jenna.
3. Le rejet du paradis en boucle :
Jenna résiste (« Je préfère rester ici dans cette boucle »), montrant que la « boucle » de solitude primitive est devenue son nouveau confort. Mais face aux larmes et à la chaleur humaine de Pippa, elle cède. Son désir propre s'efface au profit de celui de l'autre (« Je veux tout ce qu’elle veut »). C'est un acte d'amour plus que de raison.
4. La nouvelle identité : Jennifer Russell :
La révélation est majeure. Jenna reçoit une nouvelle identité légale et sociale : « Jennifer Anna Megan Honnest Jenkins Russell », réduite à « Jennifer Russell ». Ce nom intègre toutes ses strates passées (Megan Honnest, Jenna Jenkins) et les scelle dans une alliance puissante (« Russell »). L'« ID Card » officialise cette renaissance. Elle redevient « médecin » et « généticienne », retournant à ses compétences originelles et honorifiques (« DocGen »).
5. Le contexte de guerre et l'uniforme :
La présence d'un « uniforme de générale » et la mention « on est en guerre ? C’est au nom de Russell » introduisent un nouvel enjeu dramatique. La paix de la Fémunité est peut-être menacée, et les Russell semblent être une faction militaire ou politique puissante. Jenna est intégrée d'office dans cette structure, avec son grade préservé.
6. La transformation physique et sociale :
La coupe de cheveux qui la fait ressembler à une « mini Bri » est un symbole fort de rupture avec son image précédente (longue chevelure de déesse ?). La « robe de soirée » et la réception au Capitole marquent son entrée dans une « haute société » différente, plus institutionnelle et peut-être plus traditionnelle que la société occulte de la Riviera.
Bilan
- Jenna (la narratrice) :
Achève sa cure et accepte une métamorphose complète. Elle passe de la déesse anonyme et compulsive à la scientifique intégrée et honorée, Jennifer Russell. Son moteur n'est plus une mission divine ou un désir personnel, mais l'amour pour Pippa et le désir de la rendre « fière ». Elle « joue le jeu » de la nouvelle société, montrant une adaptabilité remarquable.
- Pippa :
Se confirme comme la figure centrale de cette nouvelle phase. Son amour est à la fois thérapeutique, possessif (« moi, si ») et ambitionné (elle veut présenter Jenna à la haute société). En tant que « cheffe du service holistique », elle unit le médical et le spirituel. Elle est la clé de la réintégration réussie de Jenna.
- Les Russell (entité collective) :
Apparaissent comme un pouvoir occulte et institutionnel majeur, capable de donner un nom, un grade et une place dans un contexte de guerre. Ils représentent un autre pôle de pouvoir, peut-être plus ancien ou plus structuré que celui des Pôles spirituels.
Conclusion
Ce chapitre suggère que la guérison véritable et la renaissance ne consistent pas à revenir à un état antérieur, mais à intégrer les fragments du passé dans une nouvelle synthèse identitaire, offerte et validée par un autre. Jenna ne redevient pas Megan la généticienne ; elle devient Jennifer Russell, une entité qui contient Megan, Jenna Jenkins, et l'alliance avec une puissante famille. La « guerre » et le contexte du « Capitole » indiquent que la quiétude de l'utopie Gaïa est terminée ou menacée, et que Jenna est appelée à servir sous une nouvelle bannière, non plus comme une force de diffusion anarchique, mais comme un officier et une scientifique au sein d'une hiérarchie reconnue. Le bonheur ne réside plus dans l'isolement paradisiaque ou dans la propagation orgiaque, mais dans l'appartenance à un couple aimant et à une institution qui valorise ses compétences réelles.
Suite générative
Et si la « guerre » au nom de Russell était justement dirigée contre la Fémunité de l'Ouest et son « plan d'invasion par l'amour », faisant de Jenna, l'ancienne déesse, l'arme involontaire mais parfaite pour infiltrer et peut-être démanteler le système qu'elle a contribué à créer ?

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