170 - goût de l'amitié
Je participe à une conférence au Capitole où je présente mes travaux de protocole sur les clones de type 3. Puis un colloque sur la thérapie génique. Ensuite, un symposium à l’Agence spatiale sur la furtivité dans l’espace et dans le temps avec un exposé sur les leurres. Quand je croise une connaissance d’avant, j’ai mon alibi de l’amnésie ce qui est pratique pour ignorer le professeur Bang. À Sylvania je traîne souvent dans le Parc Central en face de la Caserne et je ne m’intéresse plus du tout au quartier spirituel de la Cathédrale le long du Jordania. Pippa me fait confiance et je la respecte en évitant les bulles et les tiges. Et rien côté cul, je suis maintenant une exclusive, celle de Pippa. Vivre en forêt primaire m’a remise les idées en place, entre autres. Je suis sage, en paix, sereine, un peu niaise sur les bords.
- On ne compte plus Jenna, on est de simples anonymes dans le paysage social de l’Est. De la puissance en latence, de la dissuasion pour la Paix.
- Je me prends au jeu. Je me sens bien avec toi Pippa. Merci pour tout.
Je me regarde nue dans le grand miroir, Pippa est là derrière-moi à me murmurer à l’oreille des choses relaxantes et elle me demande ce que je vois maintenant devant moi : « Une femme sophistiquée, un peu nonchalante, calme, posée, en équilibre avec elle-même. Jennifer, elle sait y faire. Mes courbes s’arrondissent. Je prends du poids. Je me sens plus stable, plus forte, plus pure, sans obsessions, sans perversion et cette force de ne plus y croire, à l’occulte, complètement sorti de ma life. Jennifer. C’est tout ce qui reste après tant d’aventures, juste moi, là. » On dirait un sermon mais pas trop. Pippa ferme les yeux et me respire, sa main sur mon ventre, ses seins pointent dans mon dos, on fait tout au ralenti et en silence. C’est tout sauf bestial. La grande classe, en toute Fémunité. À s’en sentir bien même après l’orgasme.
- J’ai de la chance d’avoir ma primaire à moi. Tu me combles, Jenny.
- Tu m’as bien méritée, tu m’as soignée, tu m’as sauvée, tu m’as gagnée.
Et je ne suis pas la seule à facilement oublier, la Fémunité aussi sait facilement le faire. Je me suis faite oublier. Je ne compte plus autant qu’avant, sauf pour certaines qui m’ont tout de même perdues de vue. Sauf Delphine que je croise au Parc avec sa poussette, elle me parle comme si elle m’avait vue la veille et on rigole de tout et de rien, on se sent bien, sans pression, sans obligation. Elle accepte tout de suite mon abstinence de fidélité et de sobriété d’échanges de fluides. Ça nous libère même de cette charge sociale devenue presque obligatoire dans nos échanges privés. On commence à découvrir le vrai goût de l’amitié.
Analyse
Ce chapitre dépeint l'aboutissement de la transformation de Jenna en « Jennifer Russell ». Elle a pleinement intégré sa nouvelle vie : une scientifique respectée, une partenaire exclusive et apaisée de Pippa, et une femme ayant trouvé un équilibre intérieur loin des excès du passé. C'est un chapitre sur la normalité retrouvée, la sérénité, et la découverte de relations dépouillées de leur dimension charnelle obligatoire. La « Fémunité » est perçue comme un « paysage social » où l'on peut choisir l'anonymat et la sobriété.
Symbolique
1. La réintégration professionnelle et l'amnésie stratégique :
Jenna est pleinement active dans son domaine d'expertise originel (génétique, spatial) lors de conférences prestigieuses. Son « alibi de l’amnésie » est un outil pratique pour gérer les rencontres gênantes (le professeur Bang) sans conflit. Elle a maîtrisé son passé en le déclarant hors d'accès.
2. Le rejet du spirituel et l'ancrage dans le réel :
Elle ne s'intéresse « plus du tout » au quartier spirituel de la Cathédrale. Ce désintérêt marque une rupture définitive avec sa vie de « déesse » et d'autorité occulte. Son univers se limite désormais au rationnel (la science), au naturel (le Parc), et à l'intime (Pippa).
3. L'exclusivité et la sobriété comme choix libérateurs :
Jenna est « une exclusive, celle de Pippa ». Elle a renoncé aux « bulles », aux « tiges » et aux échanges sexuels multiples. Cette sobriété n'est pas une privation, mais une libération (« Vivre en forêt primaire m’a remise les idées en place »). Elle lui apporte la paix et la sérénité.
4. L'image de soi transformée :
La scène du miroir est centrale. Ce qu'elle voit n'est plus une déesse ou une créature de désir, mais « une femme sophistiquée, calme, posée, en équilibre ». Les changements physiques (« courbes qui s’arrondissent », « je prends du poids ») sont interprétés positivement comme des signes de stabilité, de force et de pureté retrouvée. « Jennifer » est le noyau stable qui subsiste après les « aventures ».
5. La sexualité « classe » et non « bestiale » :
Son intimité avec Pippa est décrite comme tout « sauf bestiale », « au ralenti et en silence », « la grande classe ». C'est l'antithèse des scènes de passion destructrice ou de ritualisme compulsif. C'est une sexualité mature, douce, qui laisse un sentiment de bien-être durable.
6. La découverte de l'amitié désincarnée :
La rencontre avec Delphine est un moment clé. Elles interagissent « sans pression, sans obligation », et surtout, sans « échanges de fluides ». Jenna découvre « le vrai goût de l’amitié », une relation libérée de la « charge sociale » de la sexualité qui semblait inhérente à la Fémunité. C'est la preuve qu'elle peut exister en dehors du paradigme érotique qui structurait son ancien monde.
Bilan
- Jenna / Jennifer (la narratrice) :
A achevé sa métamorphose. Elle est « sage, en paix, sérène ». Elle s'est « faite oublier » volontairement, trouvant un bonheur dans l'anonymat et la simplicité. Son identité est désormais unifiée et stable autour de « Jennifer Russell », la scientifique et la partenaire exclusive. Elle a transcendé ses « obsessions » et ses « perversions ».
- Pippa :
Est le pilier de cette nouvelle vie. Son amour est présenté comme récompense (« tu m’as bien méritée ») et comme source de stabilité. Elle incarne la sécurité affective et la normalité heureuse. Elle appelle Jenna « ma primaire », réaffirmant son rôle de soignante et d'ancrage.
- Delphine :
Représente la possibilité d'une relation féminine simple, joyeuse et non-sexuelle au sein de la Fémunité. Elle valide le choix de sobriété de Jenna et montre que d'autres modes de connexion sont possibles.
Conclusion
Ce chapitre propose que la réalisation de soi et la paix intérieure ultimes ne se trouvent pas dans l'expansion (du pouvoir, du désir, du réseau) mais dans la réduction et la concentration. Jenna a trouvé le bonheur en réduisant son identité à l'essentiel (« juste moi, là »), en réduisant ses relations à une exclusivité apaisante, et en réduisant ses interactions sociales à des échanges simples et sincères. La « Fémunité » n'est plus un projet à propager, mais un « paysage social » dans lequel on peut choisir de vivre discrètement, en « puissance en latence ». La véritable liberté est ici la liberté de ne pas participer au grand jeu érotique et spirituel, de se retirer dans une normalité choisie, et de découvrir que l'amitié, dépouillée de tout sous-texte charnel, peut être une source de joie profonde et libératrice.
Suite générative
Et si cette « puissance en latence » et cette vie d'« anonyme » que Jenna chérit tant n'étaient qu'une phase de repos avant que les événements de la « guerre au nom de Russell » ne la forcent à réactiver tous ses anciens pouvoirs et connexions, faisant de sa sérénité présente le calme avant une tempête qui la ramènera au centre de tous les conflits ?

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