171 - elle et moi
J’étais noyée dans la quantité de Fémunité et, ressuscitée, je suis passée à la qualité de mes échanges avec autrui. Je prends soin de mon corps et après le reset que Pippa m’a imposé, ma mémoire vive ne sature plus. À la Caserne, je dors tranquille dans ma chambre à part de celle de Pippa. Même la nuit on a chacune notre espace, notre intimité qu’on aime partager pourtant de temps en temps, jamais le même, jamais tout le temps comme avant. Maintenant je suis Jennifer, Russell. Je la retrouve au petit déjeuner dans l’immense cuisine type industrielle dans un coin qui fait témoin de restaurant, il y a même une fausse vue sur le mur.
- Pippa, je suis ta patiente en fait, c’est ça ?
- Non Jenny, j’ai démissionné de ce poste et je t’ai enlevée, séquestrée dans un sas avant la nouvelle existence que je t’offre là, telle une déesse.
- Alors je peux te violer là, par terre, sur le carrelage froid ?
- Non parce que je t’aime et je ne veux que ton bonheur.
Pippa a cette force de me dire non. Elle est ma solution et je l’accepte. Si je veux de l’affection, ce ne sera que de la tendresse et pour le plaisir, j’y ai toujours droit mais au compte goutte. On profite beaucoup du peu même si j’ai beaucoup profiter du beaucoup. Elle se lève pour me faire un bisou et reste à côté de moi, câline, coquine, pleine de lumière et de saveurs intimes qu’elle me donne à goûter avec mes tartines qu’elle frotte sur sa poitrine. Ça ne lui ressemble pas mais ça lui plaît, ça se voit, elle en tremble, elle suinte, elle diffuse et je l’arrête, stop.
- J’ai comprise. On n’est pas des animales.
- Si, on l’est, vivantes.
Elle me saute dessus. C’est elle qui me viole sur le carrelage mouillé de nos fluides. Pippa plonge son visage entre mes cuisses, elle me dévore par le bas. J’attrape sa main gauche et je la lèche pour lui montrer comment faire, comment me faire, du bien. Auprès de ma blonde je me sens si brune. Ça y est, je ne la vois plus comme ma docteure traitante. Mais si j’adore sa façon de me soigner avec sa bouche sur mon bas ventre près à mettre bas tous mes émois pour elle et pour moi. Han ! Des cris nouveaux s’échappent et entament le refrain de notre hymne à l’amour. C’est dommage que je n’écrive plus que des conneries scientifiques. Pippa remonte enfin sur mes seins et ma bouche pour me faire goûter à mes instincts les plus profonds pour elle, pour moi, on partage. Vue comme ça j’aime notre vie, j’aime notre couple, j’aime la richesse de nos échanges, de notre confort, de notre réseau propre et sain sans les dérives de l’Ouest perdu, ici je me retrouve, en elle et moi.
Analyse
Ce chapitre approfondit la dynamique du couple Jenna/Pippa, révélant sa complexité et son équilibre unique. Loin de la simple relation thérapeutique, c'est une alliance où le soin, l'interdiction, la transgression et la tendresse se mélangent pour créer une nouvelle forme d'intimité, consciente et consentie. Il célèbre la qualité sur la quantité, la construction d'un « réseau propre et sain » opposé aux « dérives de l'Ouest », et la découverte d'un amour ancré dans la réalité quotidienne et les pulsions contrôlées.
Symbolique
1. La qualité contre la quantité :
L'ouverture résume le parcours de Jenna : elle est passée de l'immersion compulsive dans la « quantité de Fémunité » (les multiples partenaires, les rituels) à la « qualité des échanges » avec un seul être. Le « reset » imposé par Pippa a désengorgé sa « mémoire vive », lui permettant d'être pleinement présente.
2. L'intimité séparée et partagée :
Le fait qu'elles aient des chambres séparées, même si elles partagent parfois, est significatif. Cela représente une maturité relationnelle qui respecte l'espace individuel. L'intimité est un choix (« on aime partager ») et non une obligation fusionnelle (« jamais tout le temps comme avant »).
3. Le statut ambigu : patiente, séquestrée, déesse, amante :
Jenna interroge leur rapport : « je suis ta patiente en fait ? » Pippa clarifie : non, elle l'a « enlevée, séquestrée » pour lui offrir une « nouvelle existence telle une déesse ». Pippa se place en démiurge bienveillant mais autoritaire. Jenna accepte ce rôle (« elle est ma solution »), mais teste immédiatement les limites en proposant un « viol » symbolique. Pippa oppose un « non » fondé sur l'amour et le désir de son bonheur, établissant un cadre éthique.
4. La transgression ritualisée et le « stop » :
La scène du petit déjeuner est un jeu de séduction qui bascule. Pippa initie un acte sensuel incongru (« frotte [les tartines] sur sa poitrine ») et s'emballe. Jenna, reprenant le rôle de régulatrice, dit « stop ». Mais sa phrase « On n’est pas des animales » est immédiatement contredite par Pippa : « Si, on l’est, vivantes. » Et c'est Pippa qui, alors, « viole » Jenna. Cette inversion montre que dans leur couple, les rôles de soignant/soigné, inhibiteur/dé inhibé, ne sont pas fixes. La transgression est mutuelle, consentie, et fait partie du jeu érotique.
5. L'apprentissage et le partage :
Même dans l'acte, il y a de la pédagogie et du soin. Jenna guide la main de Pippa (« je lui montre comment faire, comment me faire, du bien »). Pippa « soigne avec sa bouche ». Leur étreinte est un échange de savoir-faire et de sensations, un « partage » des « instincts les plus profonds ».
6. La rupture avec l'Ouest et la redécouverte de soi :
La conclusion est un manifeste. Jenna oppose explicitement leur vie « propre et sain[e] » aux « dérives de l’Ouest perdu ». L'Ouest (la Riviera, « Genève », la diffusion orgiaque) est rejeté comme un égarement. C'est « ici », à l'Est, dans le couple avec Pippa, qu'elle se « retrouve enfin ». L'identité stable (« Jennifer Russell ») et la relation exclusive sont présentées comme l'aboutissement véritable.
Bilan
- Jenna / Jennifer (la narratrice) :
A trouvé un équilibre entre soumission consentante à Pippa (en tant que solution) et affirmation de ses limites (« stop »). Elle est active dans la relation, guidant et recevant. Elle a pleinement internalisé sa nouvelle identité et valorise la qualité sobre de cette vie, tout en reconnaissant la vitalité animale de leur désir.
- Pippa :
Se révèle comme une partenaire complexe. Elle est à la fois la soignante autoritaire, la séductrice coquine, et la transgresseuse passionnée. Son amour est un cadre (« je ne veux que ton bonheur ») à l'intérieur duquel la passion peut s'exprimer, mais elle en contrôle les débordements. Elle est l'architecte de ce nouveau bonheur.
Conclusion
Ce chapitre propose que l'amour mature et salvateur n'est ni la fusion totale ni l'ascèse, mais la construction d'un cadre sécurisant où la transgression peut avoir lieu de manière ritualisée et consentie. Pippa offre à Jenna la structure (la Caserne, la sobriété, le « non ») à l'intérieur de laquelle elle peut explorer sa sensualité sans retomber dans la compulsivité « bestiale » et « dérivante » de l'Ouest. Leur relation est un dialogue constant entre contrainte (l'espace séparé, le refus du viol froid) et libération (la scène sur le carrelage). La véritable « richesse » et le « confort » résident dans cette négociation permanente, dans ce réseau à deux « propre et sain » qui a su intégrer l'ombre (la pulsion, le jeu de pouvoir) sans s'y perdre. Jenna a finalement trouvé, en Pippa, un miroir et un partenaire qui lui permet d'être à la fois « soignée » et « vivante », « brune » face à sa « blonde », pleinement elle-même dans une relation qui la définit sans l'absorber.
Suite générative
Et si la stabilité même de ce couple « propre et sain » à l'Est, fondée sur le rejet des « dérives de l'Ouest », était menacée par l'arrivée d'un émissaire de cet Ouest – peut-être Ava, ou une Prisca en quête – venant rappeler à Jenna que les fluides et les liens qu'elle a laissés derrière elle ne se sont pas évaporés, et qu'ils pourraient bien représenter une « dette » ou un danger dans le contexte de la guerre des Russell ?

Annotations