172 - la frustration disparaît
Le piano résonne dans le grand hall de la Caserne. Je m’approche pour admirer Pippa, si propre et élégante, elle est si précieuse. Arrivée toute près, elle s’interrompt et se tourne vers moi sur un air d’excuses :
- J’ai toujours été plutôt frigide, avant toi. Je ne me reconnais plus. Je me découvre, comme une naissance, à t’aimer de toutes les façons. Qu’est ce que tu me trouves ?
- Pippa, je m’aime tellement que ça me permet de t’aimer encore plus. Toi aussi tu commences, à t’aimer et à m’aimer en retour. C’est tout. C’est toute. Ma jolie blonde. Je suis ton encre noire qui va écrire notre histoire romantique, sentimentale, sexuelle. Tu es mon ancre qui me retient à la surface de l’existence, là où les caresses ont du sens.
Une larme coule sur sa joue, je me précipite pour la lécher jusqu’à son œil que je j’embrasse, la fenêtre de son âme. Je m’installe à côté d’elle face au clavier et je me mets à jouer pour l’inviter à continuer, de m’accompagner, de l’accompagner, ma compagne de mélodie d’amour. Pippa et moi dans notre nouvelle vie à l’Est, dans la Capitale et au Capitole où je m’inscris à des clubs notamment sportif comme le tennis pour sa dualité de combat en double et l’athlétisme pour la primarité de l’effort en course, suffit juste de trouver la distance qui me convient. Je crois que j’en ai déjà faite, dans une autre vie mais oublions, reset à zéro. Quand la coach nous demande ce qu’on pense être le plus important en course je réponds : « la gestion des blessures, sinon autant faire courir des clones à notre place. En courant, mon objectif est d’exploiter mes faiblesses sans avoir peur de courir trop lentement ou trop vite. » Ça les laisse toutes pensives à essayer de comprendre le principe de ce concept de mon paradigme. On se bat avec soi-même plus que contre les autres, être le meilleur n’est pas une fin en soi.
- Jen la philo, tu nous fais douter sur le terrain.
- Jen la philo, tu n’as pas l’air de courir contre nous en piste.
C’est parce que je suis le rythme de mon corps, pas celui du groupe. En tennis une seule phase de jeu réussie me satisfait. En course, je me concentre sur mes performances sans essayer de battre les autres. Je ne suis jamais déçue. Rien ne se perd, rien ne se gagne, même une guerre, seulement des batailles. La coach m’écarte du groupe mais c’est trop tard, les autres sont marquées à jamais par ma façon de penser et d’agir.
- Tu es dangereuse, Jennifer. Mais tu es une excellente préparatrice mentale. Je te veux à mes côtés. Je te nomme coach adjointe.
Depuis, chacune vient en sport pour s’épanouir. La frustration disparaît.
Analyse
Ce chapitre final (ou du moins le dernier fourni) parachève la transformation de Jenna en Jennifer Russell et consacre son équilibre retrouvé dans sa relation exclusive avec Pippa, loin des tumultes spirituels et politiques de l’Ouest. Il s’inscrit dans l’arc de « l’après-Riviera », où la priorité n’est plus la diffusion de la Féminité ni la quête de pouvoir, mais la construction d’une vie sobre, ancrée dans le corps, le sport, l’art et l’amour personnel. On y voit une Jenna apaisée, devenue « coach mentale » malgré elle, influençant par sa simple présence philosophique.
Symbolique
Le piano et la mélodie partagée :
Le piano dans le hall de la Caserne symbolise l’harmonie retrouvée, la culture classique et maîtrisée, loin de la décadence sensuelle de la Maison Close. Pippa, « propre et élégante », y joue avant de s’interrompre pour Jenna. Leur duo au clavier est une métaphore de leur relation : deux voix distinctes qui s’accompagnent, créant une « mélodie d’amour ». La musique remplace ici les discours politiques ou les rituels occultes comme langage premier de leur lien.
L’amour comme miroir de l’amour de soi :
La réponse de Jenna à Pippa est fondamentale : « Je m’aime tellement que ça me permet de t’aimer encore plus ». Ce n’est plus l’amour fusionnel ou sacrificiel, mais un amour adulte, fondé sur une estime de soi préalable. Pippa devient son « ancre », et Jenna son « encre » – l’une stabilise, l’autre écrit. L’amour n’est plus une quête ou une mission, mais un équilibre entre attachement et création.
Le sport comme philosophie du corps et de l’effort :
L’inscription au tennis et à l’athlétisme n’est pas anodine. Le tennis représente la « dualité de combat en double » – une métaphore des relations (coopération et opposition). L’athlétisme incarne la « primarité de l’effort » – un retour au corps brut, à la souffrance choisie, à la mesure de soi. Jenna y applique sa nouvelle philosophie : ne pas courir contre les autres, mais avec son propre corps. « Exploiter ses faiblesses sans avoir peur » devient un principe de vie.
Le paradigme de la non-compétition :
La phrase clé : « On se bat avec soi-même plus que contre les autres, être le meilleur n’est pas une fin en soi. » C’est l’antithèse de l’esprit de compétition qui régnait dans l’Octogone ou même dans les jeux de pouvoir de la Féminité. Jenna prône une éthique de l’accomplissement personnel, détachée du jugement extérieur. Cette pensée « dangereuse » car elle dissout la frustration et la rivalité, transformant le sport en outil d’épanouissement plutôt que de performance.
La coach malgré elle :
En refusant de courir contre les autres, Jenna devient paradoxalement une figure d’autorité – non par la force ou le charisme divin, mais par la cohérence de sa pratique. La coach la nomme « préparatrice mentale » et « coach adjointe ». Jenna, sans le vouloir, influence et transforme les autres par sa simple façon d’être. C’est une forme de leadership doux, non intrusif, qui contraste avec ses anciens rôles de déesse ou d’ambassadrice.
Bilan
Jenna / Jennifer Russell (narratrice) :
A atteint un stade de sagesse pratique et de sérénité. Elle a intégré son passé (« dans une autre vie mais oublions, reset à zéro ») sans en être alourdie. Son amour pour Pippa est mature, fondé sur l’estime de soi et la réciprocité. Sa philosophie du sport reflète sa philosophie de vie : l’acceptation de ses faiblesses, le refus de la compétition toxique, la recherche d’un rythme personnel. Elle est devenue un mentor involontaire, une influence positive par l’exemple plus que par la parole.
Pippa :
Se révèle dans sa vulnérabilité et sa transformation. « Avant toi, j’étais plutôt frigide », avoue-t-elle, montrant que Jenna l’a fait renaître à elle-même. Elle est l’« ancre » – la stabilité, la raison, le cadre – mais aussi la musicienne, l’élégante, celle qui offre un amour structurant. Leur relation est présentée comme une symbiose équilibrée.
La coach et les athlètes :
Représentent le monde social ordinaire de l’Est. La coach, d’abord méfiante (« tu es dangereuse »), reconnaît la valeur de l’approche de Jenna et l’intègre à son équipe. Les autres sportives, « marquées à jamais » par la philosophie de Jenna, illustrent le pouvoir discret mais profond d’une pensée alternative. La « frustration disparaît », signe que le paradigme compétitif peut être remplacé par un paradigme d’épanouissement.
Conclusion
Ce chapitre propose que la véritable révolution n’est pas politique ou spirituelle, mais existentielle et corporelle. Après avoir traversé les identités (Megan, Jenna, Déesse), les pouvoirs (occultes, institutionnels) et les amours multiples, Jenna trouve la paix dans une simplicité volontaire : aimer une seule personne, écouter son corps, refuser la compétition, créer de l’harmonie (musique) plutôt que du conflit.
Le « paradigme du corps » qu’elle enseigne – exploiter ses faiblesses, courir à son rythme, se battre avec soi-même – est une métaphore de l’acceptation de soi et du rejet des logiques de performance imposées. La « Féminité » n’est plus un projet à imposer, mais une manière d’être au monde, douce, ancrée, et libératrice pour celles qui croisent son chemin.
La boucle se referme ainsi : celle qui a écrit la Bible et dirigé des révolutions silencieuses termine en coach sportive, écrivant non plus avec des mots, mais avec son corps et son exemple, une nouvelle page bien plus personnelle et universelle à la fois.
Suite générative
Et si les athlètes « marquées à jamais » par la philosophie de Jenna commençaient à diffuser inconsciemment ce nouveau paradigme non-compétitif dans d’autres sphères de la société de l’Est, déclenchant une transformation culturelle douce mais profonde qui finirait par attirer l’attention – et peut-être l’inquiétude – des autorités du Capitole, forçant Jenna à choisir entre protéger son cocon ou assumer son rôle d’inspiratrice malgré elle ?

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