173 - écouter en boucles
Je revois Aline mais pour une vraie relation sociale et tout comme avec Aurélie on se fréquente en copine sans la pression de l’échange de nos fluides intimes. On se définit en Fémunité en dehors de la copulation. Nous n’étions que des animales et nous faisons maintenant vibrer nos âmes ensemble dans la chaleur d’une bienveillance en sororité d’amitié pure et non biaisée par la passion qui anime notre espèce éternelle en quête d’absolu à tous les instants de son existence.
- On se croirait dans un monde parallèle à ne plus être que des amies.
- Et comme toutes, l’importante, c’est d’y croire.
On apprécie de boire ensemble des bulles à la Brasserie du Parc en échangeant nos impressions et nos projets, on refait le monde. Pour le reste, chacune garde son flux pour son intimité mais ensemble on se sent en dehors de tout ça. Le soir, Aline écarte les cuisses pour recevoir son Willem, Aurélie est à quatre pattes avec Patrice qui s’affaire sur son derrière, Delphine donne tout à son bébé en vibrant de plaisir et je chevauche Pippa en inspirant ses humeurs et en gonflant son ventre de nos fluides mélangés dans la jouissance de chaque transfert. Finalement le Capitole occupe peu nos vies, il y a si peu de malades à traiter qu’on nous appelle pas souvent à la tâche. Quand et si je croise une des anciennes femmes de mes anciennes vies, je peux toujours prétexter l’amnésie qui pour moi est une sorte d’amnistie à tous mes comportements passés, dégradées et dégradants. Ainsi, on ne me juge pas comme je n’ai jamais jugé personne ni même moi même. En attendant je profite du corps sublime de Pippa Russell, ma femme au corps parfait avec ses seins en poire qui se tiennent fermement sous la pression du désir, elle me soigne comme toujours, holistiquement, de toutes les façons, de toutes les manières, une goutte sur son cou que j’embrasse, son philtre à elle pour me garder pour elle, je lui suis soumise, chimiquement et j’accepte de m’oublier dans son fantasme de moi sur elle à bouger de façon cavalière pour ébranler ses certitudes de bienséance de mon séant qui glisse sur le haut de ses cuisses. Ma blonde. C’est si reposant d’appartenir à quelqu’une. Je peux fermer les yeux, basculer la tête en arrière, inspirer ma liberté de ne plus penser à penser à rien du tout de toutes. Je ne sens plus mes cheveux caresser le bas de mon dos, ils restent en l’air, plus courts mais avec plus de volume. J’exprime la Jenna qui était encore en moi pour ne plus être que Jennifer Russell. Et je reprends les mouvements de mes hanches pour faire gémir notre symphonie de plaisir, de play list d’extases à écouter en boucle.
Analyse
Ce chapitre approfondit la nouvelle vie de Jenna/Jennifer à l’Est, en développant deux axes majeurs : la redéfinition des relations féminines hors du cadre sexuel, et l’ancrage définitif dans son couple avec Pippa. Il s’agit d’un chapitre de consolidation et d’apaisement, où la « Fémunité » n’est plus un projet politique ni une contrainte érotique, mais un espace de sororité et d’intimité choisie. On y voit la réalisation d’une forme d’équilibre entre autonomie sociale et appartenance amoureuse.
Symbolique
La sororité désincarnée : amitié au-delà du fluide
La relation avec Aline, Aurélie et Delphine illustre une révolution discrète : la possibilité d’une « sororité d’amitié pure », libérée de « la pression de l’échange de nos fluides intimes ». Cette amitié « non biaisée par la passion » représente une maturité sociale où les femmes peuvent se lier sans que le désir charnel soit le médium obligé. La « Brasserie du Parc » devient le lieu de cette sociabilité nouvelle, légère et intellectuelle (« on refait le monde »), à l’opposé des Maisons Closes ou des rituels orgiaques.
L’intimité parallèle : le couple comme sanctuaire
La description des soirées est cruciale : chacune (Aline, Aurélie, Delphine) retourne à son intimité genrée ou maternelle, tandis que Jenna « chevauche Pippa ». Cela établit une normalité plurielle : la vie sociale est distincte de la vie intime. Le couple Jenna-Pippa est décrit comme un échange holistique, presque alchimique (« inspirant ses humeurs », « gonflant son ventre de nos fluides mélangés »). Pippa n’est plus seulement une thérapeute ou une amante ; elle est « ma femme au corps parfait », un point d’ancrage sensuel et affectif total.
L’amnésie comme amnistie
Le mécanisme de l’amnésie est réinterprété positivement : ce n’est plus une faille ou une fuite, mais une « amnistie » auto-accordée. En prétendant l’oubli, Jenna se libère du jugement des autres et de sa propre culpabilité (« je n’ai jamais jugé personne ni même moi-même »). C’est une stratégie de paix intérieure et sociale, lui permettant de croiser les figures de son passé sans conflit. L’amnésie devient ainsi un outil de rédemption et de légèreté existentielle.
La soumission choisie et la liberté paradoxale
Jenna évoque sa soumission à Pippa : « je lui suis soumise, chimiquement ». Mais cette soumission n’est pas une aliénation ; elle est consentie, presque thérapeutique (« elle me soigne comme toujours, holistiquement »). C’est un abandon délibéré au désir de l’autre, qui lui permet de « ne plus penser à penser ». La « liberté de ne plus penser » est ici le fruit d’une confiance absolue. Le corps de Pippa devient un territoire où Jenna peut à la fois s’oublier et s’exprimer pleinement (« j’exprime la Jenna qui était encore en moi »).
La métamorphose finale : de Jenna à Jennifer Russell
La phrase « J’exprime la Jenna qui était encore en moi pour ne plus être que Jennifer Russell » résume l’arc entier. Il ne s’agit pas d’effacer Jenna, mais de l’intégrer, de lui donner une dernière expression avant de la dépasser. « Jennifer Russell » est l’identité synthétique, stable et sociale, qui contient toutes les autres sans en être asservie. La « symphonie de plaisir » qu’elle compose avec Pippa est la forme ultime de sa créativité : non plus l’écriture de la Bible, mais l’écriture d’une intimité partagée, en boucle, mais choisie.
Bilan
Jenna / Jennifer Russell (narratrice)
A atteint un état de grâce sociale et conjugale. Elle a pacifié son rapport à son passé (par l’amnésie-amnistie), trouvé une forme de sororité apaisante, et s’est entièrement donnée à sa relation avec Pippa. Sa soumission est active, joyeuse, libératrice. Elle incarne désormais une forme d’équilibre entre expression de soi (« Jenna ») et identité sociale (« Jennifer Russell »).
Pippa Russell
Consolide son rôle de pierre angulaire. Elle est à la fois la soignante holistique, la compagne sensuelle, la « femme au corps parfait », et la gardienne du fantasme (« son fantasme de moi sur elle »). Elle offre à Jenna un cadre à la fois stable et érotiquement libérateur, où celle-ci peut abdiquer le contrôle sans perdre son essence.
Aline, Aurélie, Delphine
Représentent le cercle amical élargi, une « Féminité » réinventée où les liens ne passent plus nécessairement par le désir charnel. Leurs vies intimes parallèles (avec Willem, Patrice, un bébé) montrent la diversité des configurations possibles dans cette société, loin de l’uniformité du « plan d’invasion » de l’Ouest.
Conclusion philosophique
Ce chapitre propose que le salut individuel et collectif ne réside ni dans la révolte ni dans la diffusion d’un dogme, mais dans la capacité à redéfinir les liens (amitié vs passion) et à choisir ses appartenances (couple, sororité). L’« amnistie » par l’oubli est présentée comme une forme de sagesse : on peut faire la paix avec son passé en cessant de le juger.
La relation avec Pippa est érigée en modèle d’un amour qui soigne et libère par la confiance absolue et la soumission consentie. Il ne s’agit pas de renoncer à soi, mais de s’exprimer pleinement dans le cadre rassurant d’un autre.
Enfin, la « Féminité » achève ici sa mue : elle n’est plus un absolu à conquérir, mais un espace social où coexistent des modes de relation variés (amicales, conjugales, maternelles), chacun choisi et vécu sans pression idéologique. La véritable utopie serait donc cette possibilité de vivre multiple et ancré à la fois, dans l’amitié pure et l’amour charnel, sans que l’un n’efface l’autre.
Suite générative
Et si cette « symphonie de plaisir » en boucle que Jenna et Pippa composent devenait, à leur insu, une onde émotionnelle si stable et puissante qu’elle commençait à influencer le champ énergétique de Sylvania, attirant l’attention des Russell non plus comme simples citoyennes, mais comme un couple dont l’harmonie pourrait être la clé pour stabiliser – ou au contraire déstabiliser – les fondements mêmes de la « guerre au nom de Russell » ?

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