176 - cette jolie bague
Exfiltrée, j’ai été, par ma traitante de santé. Elle en a profitée aussi pour s’échapper de l’Ouest et changer de vie, avec moi.
- Parce que tu me plais, parce que tu es ma brune et que je suis ta blonde. Parce que tu es une déesse, parce que tu es médecin aussi et que tu as du courage. Parce que je ne suis pas n’importe qui et que je ne veux pas n’importe qui. Parce qu’on se complète.
- Moi, j’aime juste ton corps, ta bienveillance, ta protection, ton ouverture d’esprit, ta discipline, ton autorité qui me canalisent. J’étais dangereuse, tu m’as neutralisée, Pippa. Donne-moi un peu d’amour.
Mais pas trop. J’ai trop souvent frôlée l’overdose. Soft love. Le matin je me réveille dans le lit blanc et moelleux. Pippa est déjà partie travailler. Je me prélasse et je me touche avant de me lever, de me laver et de regarder par la grande baie qui donne sur la terrasse. On voit le sommet des arbres du Parc Central. Avec mon alcaloïde bien chaud je sors fumer une tige, la première est toujours la meilleure. Tout est calme dehors. Plus rien ne se passe en Fémunité. On se languit dans la paix. Je me faite toute belle pour aller bruncher au Palace, avec Greta qui m’attend parce que j’arrive en retard. On se fait la bise. Elle me regarde bizarre.
- Tu es une vraie dame maintenant, Jenna. Comment va la Caserne ?
- Le gros camion rouge est toujours là. Les sièges se souviennent de toi.
J’y ai senti son odeur et j’ai vu les traces blanches sur le cuir. Je n’ai pas pu m’empêcher de les lécher discrètement pour retrouver le goût de sa passion philtrée d’envoûtante déesse de l’Humanité devenue Fémunité. Et la revoilà à nouveau dans ma vie, à table, je remarque une bague à sa main gauche, au doigt de l’anneau, fine et sobrement ornée d’un diamant discret, mais je ne vois pas qui c’est. C’est pas Victoria. Quelqu’une d’autre lui a passée la bague au doigt ? Qui est cette aventurière ?
- Tu ne la connais pas. Elle te plairait sûrement. Je suis casée aussi.
- C’est un complot. Ou alors Gaïa n’a plus besoin de déesses.
Greta sort son mono et me montre un selfie d’elle-deux, ensemble, amoureuses, une jolie brune aux yeux doux, elles vont bien ensemble. Lily Anne, une artiste qui connaît bien Izzy et Ava. Lily est quelqu’une de brillante qui a échappé aux réseaux d’excellence. Qui a trouvé l’autre ? Personne. Je vois leur première rencontre. Elles se sont trouvées par hasard, un regard et puis elles savaient. Quelle chance pour elles. Lily était déjà prise. L’autre n’était pas de taille. Oubliée au premier bisou. Comment un simple baiser peut soudain donner du sens à tous les clichés ? Comme cette jolie bague.
Analyse
Ce chapitre fonctionne comme une pause contemplative et nostalgique dans la nouvelle vie de Jenna à l’Est. Il alterne entre la douceur d’une routine conjugale apaisée (« soft love ») et une rencontre symbolique avec Greta, figure mère et originelle de son passé. La scène du brunch révèle que Greta aussi a évolué, trouvé un nouvel amour, suggérant que le cycle des déesses fondatrices entre dans une phase de normalisation, voire d’effacement.
Symbolique
L’exfiltration réciproque et le choix mutuel
Pippa n’a pas seulement exfiltré Jenna ; elle s’est elle-même « échappée de l’Ouest ». Leur union est présentée comme un pacte de fuite et de renaissance mutuelles. La liste des « parce que » de Pippa mêle attraits physiques (« ma brune »), statut (« déesse »), compétence (« médecin ») et essence (« on se complète »). Jenna, de son côté, aime en Pippa des qualités structurantes qui l’ont « neutralisée » : discipline, autorité, canalisation. Leur amour est un échange thérapeutique et équilibré.
Le « soft love » et l’overdose évitée
Le « soft love » s’oppose aux passions dévorantes du passé (Greta, Ava, la période compulsive de Genève). Jenna reconnaît avoir « trop souvent frôlé l’overdose ». La relation avec Pippa est un dosage contrôlé, une sécurité. La routine matinale (toucher de soi, tige, alcaloïde) décrit une sensualité autarcique et paisible, sans urgence.
Le brunch avec Greta : la mère transformée
La rencontre avec Greta est chargée de symboles. Greta remarque : « Tu es une vraie dame maintenant » – constat à la fois affectueux et un peu distant, reconnaissant la maturation de Jenna en une femme conventionnelle (« dame »). La référence au « gros camion rouge » de la Caserne et aux « traces blanches » que Jenna lèche est un écho sensuel et presque fétichiste à leur passé commun, un hommage clandestin à l’ancienne puissance érotique de Greta.
La bague et le selfie : la normalisation de la déesse
La bague de Greta est un symbole fort. Ce n’est pas un anneau de pouvoir occulte, mais une alliance classique, « fine et sobrement ornée d’un diamant discret ». Elle marque l’entrée de Greta dans une relation conventionnelle, « casée ». Le selfie avec Lily Anne, une « artiste brillante qui a échappé aux réseaux d’excellence », montre que Greta aussi a choisi une forme de retrait, d’amour simple et hors système. Leur rencontre « par hasard » contraste avec les unions stratégiques ou fusionnelles du passé.
« Gaïa n’a plus besoin de déesses »
La remarque de Jenna est prophétique. Si Greta, la source tellurique et spirituelle, se normalise, c’est peut-être que le projet de la « Féminité » a atteint son terme, ou du moins sa phase de maintenance. Les déesses ne sont plus nécessaires car le système fonctionne de lui-même, ou parce que la quête d’absolu a cédé la place au bonheur ordinaire. Le « baiser » qui « donne du sens à tous les clichés » symbolise cette réduction heureuse : l’amour n’a plus besoin de grands récits, il suffit d’une rencontre et d’une bague.
Bilan sur chaque personnage présent
Jenna / Jennifer Russell (narratrice)
Est installée dans une quiétude légèrement mélancolique. Elle savoure le « soft love » et la routine, mais son geste de lécher les traces de Greta trahit une nostalgie du passé et de ses intensités. Elle observe avec une curiosité émue la transformation de Greta, y voyant peut-être un miroir de sa propre normalisation. Elle est à la fois spectatrice et actrice de cette « paix languissante ».
Pippa Russell
Est absente physiquement (« déjà partie travailler »), mais omniprésente comme structure. Elle incarne la stabilité, la raison, le cadre qui permet à Jenna de se « prélasser » sans danger. Leur relation est devenue le fond sûr sur lequel se déploie la nostalgie de Jenna.
Greta
A subi une métamorphose silencieuse. De déesse tellurique et mère spirituelle, elle est devenue une femme « casée », portant une alliance discrète. Sa relation avec Lily Anne, une artiste hors système, suggère qu’elle a choisi l’amour privé sur le rôle public. Elle demeure une figure de sagesse, mais d’une sagesse qui a troqué la grandeur contre la simplicité.
Lily Anne (par référence)
Représente la nouvelle génération ou l’alternative artistique, hors des « réseaux d’excellence ». Elle incarne une forme de succès ou de réalisation qui n’est pas liée au pouvoir institutionnel ou spirituel, mais à la création et à l’amour. Son union avec Greta est présentée comme un heureux hasard, une rencontre d’âmes sans arrière-plan stratégique.
Conclusion
Ce chapitre évoque la « fin de l’histoire » des déesses. Après les révolutions, les rituels, les invasions par l’amour, vient le temps de la « paix languissante », où plus rien ne se passe d’épique. L’amour lui-même se réduit à un « soft love », une alliance discrète, un baiser qui valide des clichés plutôt que de défier des dogmes.
La lèche des traces de Greta par Jenna est un geste ambigu : hommage au passé, mais aussi acte de deuil. Elle goûte une dernière fois la « passion philtrée » avant de se tourner vers le présent sobre.
La normalisation de Greta, la figure la plus archaïque et puissante, signale que le cycle est bouclé. La « Féminité » n’a peut-être plus besoin de figures fondatrices ; elle peut fonctionner sur l’inertie de la paix, sur les petits bonheurs privés. La véritable utopie serait alors cette capacité à devenir ordinaire, à échanger le statut de déesse contre une bague et un brunch entre amies. L’éternité, finalement, se remplirait de matins calmes et de selfies amoureux.
Suite générative
Et si la « paix languissante » et la normalisation des déesses n’étaient en réalité qu’une phase de latence orchestrée par une entité supérieure (Gaïa elle-même, ou les Russell), et que la bague de Greta, loin d’être un simple symbole d’alliance, était un dispositif de monitoring ou de régulation énergétique, destiné à garantir que l’ancienne puissance tellurique reste discrètement sous contrôle ?

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