177 - on marche ensemble

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Sur le toit de la Caserne, en méditation, mon âme erre dans la ville. D’autres patrouillent aussi. J’apprends des choses. Des fois on me ressent comme une fantôme qui plane alors je fuie. Je n’ose pas aller espionner Pippa au Capitole. Quoi que. Elle s’ennuie dans des réunions, elle prend des décisions, elle fait de la gestion. Je crois que je m’endors. Je tressaille. Mon minibri me réveille et je ris sous ses chatouilles intimes. Je me sens si bien, si détendue, si vivante. J’inspire profondément et je me relève en frottant mon body puis en le caressant doucement puis sûrement. Mes seins pointent d’envie d’être léchés. Je mets le dispositif pour tirer mon lait. Quelques flacons pour préparer les crêpes avant qu’ils ne refroidissent. Je les apporte ensuite au 4H, une petite roulotte dans le parc qui distribue des collations aux enfantes. Elles s’en régalent, avec du miel des abeilles d’Aurélie qui j’en suis sûre l’aromatise d’elle-même, je ne veux pas savoir de quoi mais il est bon car elle est bonne. En rentrant j’ai un réflexe, j’arrête une balle bleue avec ma main droite, je l’attrape en pleine main, elle me venait droit sur ma tempe. Je regarde derrière la balle de qui je suis la cible, une jeune fille en uniforme de lycée, surprise et apeurée, elle fuit. Bonnet bleu, cheveux blonds et longs, yeux bleus, manteau gris, bottes noires. Mères absentes, des GCHF de la Mairie. Jessie est une chasseuse de sorcières. C’est comme ça qu’on me voit dans l’occulte ? Il y a sûrement de quoi. À chaque fois que je traverse le parc je sens sa présence, elle m’observe de loin mais je ne la vois pas, elle est rusée. Quelque chose tape ma nuque. Une balle rouge tombe par terre. Je me retourne, elle est là, à me défier. Je l’interpelle :

  • Va donc jouer avec tes copines de lycée, plutôt.
  • T’es pas d’ici, toi, t’as pas fait le lycée.
  • Celui-là non, mais un autre, deux fois. Ça se passe pas toujours bien.
  • Non, c’est vrai. Désolée.

Elle m’a jaugée et son diagnostic est rassurant. Je ramasse la balle rouge et je prends la balle bleue dans ma poche. Je lui propose les deux et elle choisit la rouge, bien-sûr. Quelle audace. Elle se sauve derrière les grilles de son lycée. Le lendemain elle me surprend encore à marcher à côté de moi.

  • T’aurais pas une tige à me refiler ?
  • Comment tu sais ? Arrête de les chasser, c’est toi la sorcière. Je le sais, j’en connais d’autres. C’est pour ça que t’as pas d’amies ?

Elle s’arrête de marcher. Je stoppe, elle me rejoint on marche, ensemble.

...

Analyse

Ce chapitre introduit une tension subtile dans la quiétude de la vie à l’Est. À travers la méditation astrale et la rencontre avec Jessie, une adolescente marginale, il explore les thèmes de la surveillance, de la perception sociale et de la transmission intergénérationnelle. Jenna, malgré son intégration en surface, reste une figure « occulte » perçue comme étrangère, tandis que Jessie incarne une jeunesse en quête de repères et peut-être de modèles.

Symbolique

La méditation astrale et la patrouille fantôme

La capacité de Jenna à laisser son âme « errer dans la ville » est un écho résiduel de ses pouvoirs occultes. Ce n’est plus un acte de pouvoir, mais une forme de méditation, de curiosité discrète. Le fait que d’autres « patrouillent aussi » suggère que cette pratique est connue, peut-être régulée ou surveillée. Jenna se perçoit comme un « fantôme qui plane », une présence furtive et un peu honteuse, et elle fuit quand on la ressent. Cela symbolise son statut ambivalent : encore puissante, mais cherchant à se faire oublier.

Le lait, les crêpes et la distribution aux enfants : la déesse nourricière discrète

Le geste de tirer son lait pour préparer des crêpes offertes aux enfants du parc transforme un fluide corporel sacré (le « lait béni ») en un don nutritif anonyme. C’est une forme de dévotion maternelle et communautaire, loin des rituels publics. Le miel d’Aurélie, « aromatisé d’elle-même », évoque une sensualité douce et naturelle, intégrée à la vie quotidienne. Jenna est une pourvoyeuse, mais dans l’ombre.

La rencontre avec Jessie : la « chasseuse de sorcières »

Jessie, avec son « uniforme de lycée » et son statut de « GCHF » (sans doute « Garde-Cœur Hors Famille », une prise en charge institutionnelle), représente la jeunesse déracinée et rebelle. Elle identifie immédiatement Jenna comme une cible (« chasseuse de sorcières ») puis comme une sorcière elle-même. Son attaque avec les balles bleue et rouge est un test, une provocation pour jauger la réaction de Jenna.

Le dialogue et la reconnaissance mutuelle

L’échange est crucial. Jessie accuse : « T’es pas d’ici, toi. » Jenna répond par l’expérience douloureuse (« un autre lycée, deux fois. Ça se passe pas toujours bien. »), ce qui désamorce l’agressivité et établit une connivence. Jessie, en disant « Désolée », reconnaît une souffrance commune. Le choix de la balle rouge (audace, défi) plutôt que bleu, et la demande de tige, montrent qu’elle cherche moins à nuire qu’à entrer en contact avec une figure marginale comme elle.

« C’est toi la sorcière. Je le sais, j’en connais d’autres. »

Cette phrase de Jenna est une initiation. Elle ne nie pas l’accusation ; elle la retourne et l’assume, tout en offrant une forme d’appartenance (« j’en connais d’autres »). La question « C’est pour ça que t’as pas d’amies ? » touche la solitude de Jessie. La fin – « on marche, ensemble » – suggère le début d’une relation de mentorat ou d’amitié improbable, entre l’ancienne déesse et la jeune sorcière en devenir.

Bilan

Jenna / Jennifer Russell (narratrice)

Montre qu’elle n’a pas totalement renoncé à ses capacités occultes, mais les utilise de manière introvertie et bienveillante (méditation, don nourricier). Face à Jessie, elle fait preuve d’une sagesse pratique : elle ne se défend pas par la force, mais par l’empathie et la franchise. Elle reconnaît en Jessie une âme sœur, une marginale, et lui tend une main discrète. Elle est à la fois la cible et la guide.

Jessie

Est une figure nouvelle, énergique et vulnérable. « Chasseuse de sorcières » par provocation, elle est elle-même une sorcière en puissance – une jeune femme intuitive, sensible à l’occulte, et en rupture avec les normes sociales (lycée, GCHF). Son agressivité masque une quête de reconnaissance et peut-être d’enseignement. Elle représente la relève possible, ou du moins un écho décalé de la propre jeunesse tumultueuse de Jenna.

Pippa (en arrière-plan)

Est évoquée dans sa routine professionnelle (« elle s’ennuie dans des réunions »). Son monde est celui de la gestion, de la décision rationnelle, en contraste avec les errances astrales de Jenna et les intuitions sauvages de Jessie. Elle demeure le pôle de stabilité, mais son absence dans cette scène laisse Jenna libre d’explorer d’autres facettes de son être.

Conclusion

Ce chapitre explore la persistance du « différent » dans une société normalisée. Jenna, bien qu’intégrée, reste une étrangère perçue comme occulte. Jessie, la jeune marginale, le sent immédiatement. Leur rencontre n’est pas un conflit, mais une reconnaissance mutuelle : la sorcière et la chasseuse de sorcières sont deux faces d’une même marginalité.

La méditation astrale et le don du lait montrent que les anciens pouvoirs de Jenna peuvent être reconvertis en formes douces de connexion et de soin. Elle ne domine plus ; elle observe, elle nourrit, elle guide.

Enfin, la marche « ensemble » à la fin symbolise peut-être le début d’une transmission. Jenna, qui a traversé tant de cycles, pourrait devenir, sans le chercher, une figure de référence pour une nouvelle génération de femmes en décalage, perpétuant ainsi, sous une forme clandestine et apaisée, l’héritage de la « sorcellerie » – c’est-à-dire de la différence, de l’intuition et du pouvoir personnel, hors des institutions.

Suite générative

Et si Jessie, la « sorcière » solitaire, était en réalité une sentinelle involontaire placée par les autorités de l’Est (les GCHF) pour repérer et tester les individus aux capacités résiduelles, et que son rapprochement avec Jenna déclenchait une alerte, forçant Pippa à choisir entre protéger sa compagne ou obéir aux protocoles de contrôle des « anomalies énergétiques » ?

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