181 - la sentir vibrer
Jessie vient d’inventer son premier Ordre, une sélection de lycéenne pour une promotion de 13. L’Ordre 13. Faut pas être superstitieuse ou plutôt si, il n’y a rien de mieux pour représenter l’occulte.
- On y arrive toutes seules, maman, à connecter nos poitrines. Elles font la ronde des laits, comme une horloge dans le sens de mes aiguilles qui pointent vers leurs bouches en passant de l’une à l’autre.
- La moitié peuvent choisir d’être primaire pour honorer l’autre moitié. Et toi, Jessie, tu veux quoi, chevaucher ou être chevauchée ?
- Je veux l’être, j’en veux une comme toi.
- Tu en auras 6 alors, elles ne sont pas exclusives, elles sont tiennes.
La prochaine génération fait mieux que l’ancienne avec l’Ordre 13. Pippa me regarde avec un air de reproches, les bras croisés.
- Vue comme ça, tu ne peux pas la nier, elle est ta digne héritière, de lait.
- Mais elle porte ton nom, aussi, c’est ta fille légitime, notre fille à nous.
Dans l’Ordre 13, les plus fortes de chaque espèce sont désignées pour la descente d’organes. 2 brunes, 2 blondes et 2 rousses.
- Acceptez-vous votre trans formation primaire ?
- Oui, Déesse Jennifer.
Quelle bande de fanatiques ! Ce que la science peut mettre du temps à leur faire, l’occulte de mes pouvoir les transforme sans douleur et en quelques instants. Mais au stade 15, point d’humeurs intimes à partager, c’est réservé aux grandes. Maintenant, elles ont de quoi s’entraîner. Pippa en perd toutes ses certitudes et me demande :
- C’est réversible ou bien on va avoir des problèmes avec les parents ?
- Oui mais elles n’ont aucune raison de revenir en arrière, crois-moi.
Pour résumer, je suis coupable de séquestration et torture avec caractère aggravant sur 6 jeunes lycéennes. Les victimes sont ravies et les parents s’en fichent complètement, en bonnes mères de l’ère 4 en Fémunité. Cette nuit, dans les secousses de notre lit je demande à Pippa :
- Et toi, ça te dit de migrer vers l’anatomie primaire ?
- Pas tant que tu peux me chevaucher, déjà comme ça je suis comblée.
Le vrai choix est ailleurs. Il faut accepter d’être dominante pour être primaire. Nous sommes les nouvelles mâles de la Fémunité. J’ai préparé le code pour les futures naissances. Chacune aura sa chacune avec les proportions naturelles des ondes de Gaïa. On les entend gémir d’ici en chambrée une. Jessie ne vient plus après moi pour la tétée, elle est bien trop occupée maintenant. Pippa commence à se mordre les doigts, elle ne va pas tarder à sombrer. Mon corps la recouvre pour la sentir vibrer.
Analyse
Ce chapitre marque l’institutionnalisation du cercle de Jessie en un Ordre 13, structurant rituellement la transmission de la « primarité ». Jenna y assume pleinement son rôle de déesse opérante, utilisant ses pouvoirs occultes pour accélérer des transformations que la science ne pourrait réaliser qu’avec lenteur. Le chapitre explore les implications éthiques, sociales et relationnelles de cette ingérence, et interroge les nouveaux équilibres de pouvoir au sein de la « Féminité ».
Symbolique
L’Ordre 13 : structure occulte et anti-superstition
Le choix du chiffre 13 est provocateur. Traditionnellement associé à la malchance, il est ici revendiqué comme le nombre parfait pour « représenter l’occulte ». L’ordre devient une institution parallèle, une école initiatique qui fonctionne selon ses propres règles. La « ronde des laits », décrite comme une horloge, évoque un cycle rituel, une communion circulaire et temporelle qui soude le groupe.
La sélection et la « descente d’organes »
Le processus est précis : sur les 12 apôtresses (4 brunes, 4 blondes, 4 rousses), 6 sont choisies (2 de chaque type) pour la « descente d’organes » – une transformation anatomique vers l’« anatomie primaire » (sans doute le développement d’organes sexuels masculins, ou une forme d’intersexuation avancée). Cette sélection (50%) introduit une hiérarchie au sein même du groupe : les « plus fortes de chaque espèce » deviennent des « nouvelles mâles », des dominantes potentielles.
Le pouvoir occulte contre la science
Jenna agit en déesse, non en scientifique : « Ce que la science peut mettre du temps à leur faire, l’occulte de mes pouvoirs les transforme sans douleur et en quelques instants. » C’est une prise de position claire sur l’efficacité du sacré face à la lenteur rationnelle. Mais cette rapidité même pose un problème éthique, soulevé par Pippa : « C’est réversible ? » La réponse de Jenna est pragmatique et inquiétante : « Oui mais elles n’ont aucune raison de revenir en arrière. »
L’ambiguïté juridique et sociale
Jenna se déclare « coupable de séquestration et torture avec caractère aggravant sur 6 jeunes lycéennes », mais constate que « les victimes sont ravies et les parents s’en fichent complètement ». Cela révèle un décalage entre le cadre légal formel (qui persiste peut-être de l’ère humaine) et les normes sociales réelles de la « Féminité » en ère 4, où l’autonomie corporelle et l’exploration identitaire semblent prioritaires sur la protection des mineures.
La « primarité » comme domination consentie
La révélation clé est : « Il faut accepter d’être dominante pour être primaire. Nous sommes les nouvelles mâles de la Féminité. » La « primarité » n’est donc pas seulement une transformation anatomique ; c’est l’adoption d’un rôle actif, dominant, dans la dynamique sexuelle et sociale. Cela rejoue les archétypes de genre, mais dans un cadre entièrement féminin/queer, où les « mâles » sont des femmes transformées.
Le code pour les futures naissances et l’équilibre de Gaïa
Jenna a « préparé le code pour les futures naissances », visant des « proportions naturelles des ondes de Gaïa ». Cela suggère qu’elle orchestre non seulement des transformations individuelles, mais un rééquilibrage démographique à l’échelle de la planète. Elle agit en ingénieure de l’évolution, utilisant à la fois l’occulte (ses pouvoirs) et la science (le code génétique) pour modeler l’avenir de l’espèce.
La tension dans le couple Jenna-Pippa
Pippa, figure de la raison médicale et de la stabilité, est profondément perturbée. Elle « perd toutes ses certitudes », « commence à se mordre les doigts » et « ne va pas tarder à sombrer ». Elle incarne le conflit entre l’éthique traditionnelle (consentement, réversibilité, légalité) et la nouvelle réalité créée par Jenna. Son refus de la « primarité » (« Pas tant que tu peux me chevaucher ») montre qu’elle préfère rester dans un rôle qu’elle maîtrise (la partenaire « chevauchée », réceptive) plutôt que de basculer dans l’inconnu.
Bilan
Jenna / Jennifer Russell (narratrice)
Assume désormais pleinement son statut de déesse fondatrice et d’ingénieure sociale. Elle agit avec une assurance tranquille, voire une certaine arrogance (« Quelle bande de fanatiques ! »), consciente de franchir des lignes éthiques mais convaincue de la justesse de son projet (l’équilibre de Gaïa, le renouvellement de la Féminité). Elle est à la fois mère, amante, et démiurge.
Jessie K. Russell
A achevé sa mue : de fille de lait, elle est devenue la grande prêtresse de l’Ordre 13, une dominante en puissance qui « ne vient plus après [Jenna] pour la tétée ». Elle est « bien trop occupée » à gérer son harem et à incarner ce nouveau rôle. Elle est la « digne héritière de lait » de Jenna.
Pippa Russell
Est en crise. Son identité de soignante et de gardienne de l’ordre est ébranlée par les actions de Jenna. Elle est tiraillée entre son amour pour Jenna, sa responsabilité médicale, et sa peur des conséquences. Son « sombrer » possible annonce peut-être une rupture ou une métamorphose forcée.
Les 6 lycéennes transformées
Sont les premières soldates de cette nouvelle configuration. « Ravies » de leur transformation, elles incarnent l’adhésion joyeuse et fanatique à un nouveau paradigme. Elles sont les produits et les propagatrices du projet de Jenna.
Conclusion
Ce chapitre pose des questions radicales sur le consentement, l’ingénierie sociale et la nature du progrès. Jenna, en accélérant par l’occulte des transformations que la science ferait lentement, joue à Dieu – mais un Dieu bienveillant, qui répond aux désirs profonds de ses « filles » (le désir de « primarité », de domination, de plénitude).
La création des « nouvelles mâles » au sein d’une société entièrement féminine est une subversion totale des catégories de genre. Il ne s’agit pas de restaurer la masculinité, mais de créer de nouvelles polarités à l’intérieur du féminin, permettant des dynamiques de domination/soumission, d’activité/réceptivité, sans référence à un modèle masculin extérieur.
Enfin, le conflit entre Jenna et Pippa symbolise la tension éternelle entre l’ordre et le chaos, entre la préservation et l’évolution, entre l’éthique procédurale et l’utilité finale. Jenna croit que la fin (l’équilibre de Gaïa, la survie de la Féminité) justifie les moyens (la transformation irréversible de mineures). Pippa, elle, doute. Leur lit devient le champ de bataille de cette divergence.
Suite générative
Et si la « descente d’organes » opérée par Jenna sur les 6 lycéennes déclenchait non seulement une transformation anatomique, mais aussi une mutation psychique les rendant sensibles – et peut-être asservies – aux « ondes de Gaïa » que Jenna cherche à équilibrer, faisant d’elles non pas les « nouvelles mâles » autonomes qu’elle imagine, mais les antennes involontaires d’une conscience planétaire qui commence à utiliser ces corps transformés pour ses propres desseins ?

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