182 - contre les filles

6 minutes de lecture

Pippa m’a laissée jouer avec Jessie pour mieux me retrouver après. Elle commence à me connaître, à savoir comment je fonctionne, mieux que moi-même. On est réveillée par toute la vie qui grouille dans la Caserne désormais avec 13 adolescentes en chaleur qui se secouent les unes sur les autres et qui se poursuivent en descendant par la barre des pompiers. Dans ce tourbillon, je choppe Jessie pour l’orienter dans sa quête :

  • Il te faut une église maintenant. Sur la rue principale, au numéro 182, il y a une bâtisse en pierres roses qui y ressemble un peu. Une tour, une cloche, un grand hall en profondeur pour y poser un autel, une sacristie et des cellules, au moins 12. Voilà la clef, symbolique, c’est toujours ouvert.
  • Tu me jette dehors ? Maman… Mam Jen. Mummy…
  • Tu es grande maintenant ma fille, et tu as ton paradis à toi.
  • Je reste ton bébé de lait. Je repasserai souvent. On lève le camp !

Elles obéissent et suivent Jessie le bras en l’air en brandissant la clé. La tempête s’éloigne dans les derniers échos du tumulte de la passion naissante de ces jeunes femmes pleines d’envies. Elles vont s’en rappeler longtemps de leur lycée, ces chenapanes dévergondées. Pippa me fait un gros câlin, très heureuse de m’avoir à nouveau pour elle toute seule. C’est pas facile à gérer les enfantes, on est contentes de les voir partir vivre leur vie éternelle d’éternelles aventures passionnelles. Dehors il neige. J’ai un goût de pâte de fruits dans la bouche. C’est ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai vu la neige. J’étais une petite blonde au cheveux bouclés et aux yeux clairs, émerveillée. Ma mémoire me revient. Megan se rappelle à moi. Mais elle n’est même plus un fantôme, juste une impression évanescente et furtive. Un dernier soubresaut avant de disparaître dans les abîmes de l’oubli. Je me retourne pour regarder Pippa, celle qui a pu me sauver parce qu’elle n’était pas mon amie. Et maintenant, Philippa est ma femme et je suis sa Jennifer Anna. Nous sommes les Russell de l’Est, Pippa m’a volée à l’Ouest et risque d’être condamnée pour recèle de déesse. Je suis son larcin à la Fémunité, réfugiées au froid de la capitale, anonymes dans cette grande ville où tant d’autres comptent, mais pas nous, tant mieux. Jessie revient nous voir chaque jour avec une fille différente sauf le treizième jour où le cycle reprend. En attendant, l’Ordre 13 fait partie de la famille Russell et on les recèle comme telles. Aujourd’hui il neige encore. On monte sur le toit faire une bataille de boules de neige. Les équipes se font naturellement. Les mamans contre les filles.

xoxo

Analyse

Ce chapitre marque une transition douce mais significative : le départ de Jessie et de son Ordre 13 vers leur propre « église », symbolisant l’autonomisation de la nouvelle génération. Il permet aussi à Jenna et Pippa de retrouver leur intimité de couple, tout en consolidant leur identité familiale élargie. Le retour d’un souvenir de Megan, puis son effacement, parachève le processus d’intégration de Jenna en Jennifer Russell.

Symbolique

Le départ de l’Ordre 13 : l’émancipation organisée

Jenna ne chasse pas Jessie ; elle l’oriente vers son propre espace de pouvoir : une bâtisse au numéro 182 (qui échoie au numéro du chapitre ?), décrite comme une église (« tour, cloche, autel, sacristie, cellules »). Cette « église » n’est pas un lieu de culte traditionnel, mais le siège de l’Ordre 13, un espace sacré pour leurs propres rituels. La clé est symbolique, « toujours ouverte », signifiant que l’accès à cette nouvelle spiritualité est libre, mais que Jenna en reste l’initiatrice. Jessie, après une brève résistance infantile (« Maman… Mam Jen. Mummy… »), accepte son rôle de leader et part, suivie par ses « apôtresses ».

La tempête qui s’éloigne et le retour au calme conjugal

Le départ des adolescentes est décrit comme une « tempête » qui s’éloigne, laissant le calme. Pippa, « très heureuse de m’avoir à nouveau pour elle toute seule », incarne le soulagement du couple qui retrouve son intimité après la phase intense de parentalité (même élective). Leur expérience est universalisée : « C’est pas facile à gérer les enfantes, on est contentes de les voir partir vivre leur vie. »

La neige et le retour de Megan : la mémoire comme saveur évanescente

La neige qui tombe déclenche une réminiscence sensorielle chez Jenna : « un goût de pâte de fruits dans la bouche ». C’est la mémoire du corps, plus que de l’esprit. Elle se revoit enfant, « petite blonde aux cheveux bouclés et aux yeux clairs, émerveillée ». Megan fait une ultime apparition, non comme un fantôme menaçant, mais comme « une impression évanescente et furtive. Un dernier soubresaut avant de disparaître dans les abîmes de l’oubli. » Cette disparition définitive de Megan marque la consolidation finale de l’identité Jennifer Russell. Le passé est goûté, puis digéré.

La synthèse identitaire : « Je suis sa Jennifer Anna »

Jenna résume son parcours : « Philippa est ma femme et je suis sa Jennifer Anna. » Elle n’est plus Jenna Jenkins, ambassadrice, ni Megan, l’auteure tourmentée, ni même tout à fait la Déesse. Elle est Jennifer Anna, le nom complet, intime, donné et reçu dans le couple. L’expression « Pippa m’a volée à l’Ouest » est cruciale : elle reconnaît que son salut vient d’un enlèvement, d’un acte illégal mais salvateur. Elles sont des réfugiées, des anonymes qui ne « comptent » pas – et c’est une bénédiction.

L’Ordre 13 comme extension familiale

Bien qu’ayant son propre lieu, l’Ordre 13 « fait partie de la famille Russell » ; on les recèle (on les cache, on les héberge). Jessie revient chaque jour avec une fille différente, sauf le 13e jour où le cycle reprend. Cela institue un rythme rituel : 12 jours de visites individuelles, un jour de regroupement. La famille n’est pas fermée ; elle est un hub, un point d’ancrage pour un réseau plus large.

La bataille de boules de neige : les mamans contre les filles

La scène finale est d’une simplicité joyeuse et symbolique. La neige, élément purificateur et égalisateur, devient le terrain d’un jeu ritualisé. Les équipes « se font naturellement » : les mamans contre les filles. C’est une saine rivalité intergénérationnelle, un combat ludique qui consolide les liens en les dynamisant. La famille se définit aussi par le jeu et la complicité.

Bilan

Jenna / Jennifer Anna Russell (narratrice)

Achève son processus de pacification intérieure. Megan disparaît définitivement, sans drame. Elle assume pleinement son identité d’épouse de Pippa et de mère (même symbolique) de Jessie. Elle est celle qui transmet le flambeau (la clé de l’église) tout en restant le point d’ancrage. Son bonheur est fait de simplicité : la neige, le goût de pâte de fruits, le câlin de Pippa, la bataille de boules de neige.

Pippa Russell

Est confirmée comme la salvatrice et la pierre angulaire. C’est elle qui a « volé » Jenna, qui a risqué la condamnation, et qui offre la stabilité. Son bonheur est de retrouver Jenna pour elle seule, mais elle accepte pleinement l’extension familiale (Jessie, l’Ordre 13). Elle est la « maman » dans l’équipe contre les « filles ».

Jessie K. Russell

Franchit le pas vers l’autonomie. Elle quitte le nid, mais reste profondément attachée. Son rôle de leader de l’Ordre 13 est officialisé et spatialisé (l’église). Elle incarne la relève, mais une relève qui reste dans l’orbite familiale.

L’Ordre 13

Devient une institution à part entière, avec son propre lieu, mais reste liée à la famille Russell par des visites rituelles. Elles sont les « filles » dans la bataille de boules de neige, la joyeuse descendance.

Conclusion

Ce chapitre célèbre les cycles de la vie familiale et identitaire : les enfants grandissent et partent, mais reviennent ; le passé surgit une dernière fois avant de s’effacer ; le couple retrouve son intimité après la tempête de la parentalité. La neige est l’élément unificateur : elle purifie, elle émerveille, elle permet le jeu.

La disparition de Megan est particulièrement significative : elle ne meurt pas dans la lutte, elle s’évanouit dans un goût de pâte de fruits, doucement. C’est l’acceptation finale : Jenna n’a plus besoin de se battre contre ses fantômes ; ils se dissolvent d’eux-mêmes dans le bonheur présent.

Enfin, la structure qui émerge est résiliente et ouverte : un noyau familial stable (Jenna-Pippa), une extension communautaire ritualisée (Jessie et l’Ordre 13), et une intégration heureuse dans l’anonymat de la grande ville. La « Féminité » n’est plus un projet à imposer, mais une manière d’être au monde, en famille, dans le froid et la neige, en jouant à la bataille de boules de neige.

Suite générative

Et si le numéro 182 de la bâtisse donnée à Jessie correspondait en réalité à une ancienne station de monitoring des « ondes de Gaïa » abandonnée par les Russell, et que l’installation de l’Ordre 13 à cet endroit réactivait involontairement des instruments capables de détecter non seulement leur énergie, mais aussi la présence cachée de Jenna, mettant fin à leur précieux anonymat ?

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