183 - adieu les clones

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Réception au Palace, je suis somptueuse en robe de soie blanche nacrée et Pippa est en noir, pour le double contraste, ça fait ressortir sa blondeur et ma brunattitude. On dirait presque que je porte une robe de mariée, je l’ai été tant de fois, une de plus ou de moins. Avec mes bulles je vogue et je cherche le bon parcours pour accéder à la prestigieuse terrasse pour fumer une tige et faire une rencontre, quelqu’une veut me voir, discrètement. Je ne sais pas qui. J’allume ma tige. Dans la pénombre à travers la fumée bleue, une blondasse se pointe.

  • Maëlle, c’est toi ?
  • Non. Je suis venir te dire deux choses. La première, c’est que si tu veux encore changer d’identité, tu peux le faire vraiment. Regarde-moi.
  • Je ne comprends pas, qui es-tu ?
  • La deuxième, je suis la savante folle, Megan Honest avec un seul « n » devenue ensuite Megan H. et après ce fut à ton tour. Tu es mon clone, débarassé de tout le superflu, une simple petite primaire, brune aux yeux noirs, Megan Honnest avec un petit truc en plus, ton deuxième « n ». Jenna Jenkins, Jennifer Russell, jamais deux sans trois.

Megan recule et disparaît dans ma fumée. J’ai souvent ces flash en ce moment, surtout quand je fume. Mais le message sur mon mono a l’air bien réel. Et Megan Honest aussi, j’ai tout enregistrée avec la caméra de ma broche, les images sont bien là, sur l’écran de mon monom. Diantre. Je finis ma flûte de bulles d’une traite. Quelle rencontre. Quelle soirée. Je rejoins rapidement ma blonde dans sa robe nuit.

  • Pippa je suis pompette. Tu as encore accès a serveur de l’Hôpital Russell avec ton mono ? Tu peux m’envoyer le lien, je dois checker mon génome.
  • Maintenant ? Qu’est ce qui se passe ? Tu en fais une tête. On dirait que tu as vue une fantôme. J’ai pas mon mono sur moi, je le mettrais où ?

Je vérifie entre ses seins, il n’est pas là. Je range le mien et je souris. J’attends sagement qu’on rentre à la Caserne pour aller à l’infirmerie, elle est reliée au réseau M de l’Ouest. Mon génome, il est là. Je fais une requête sur la partie récessive cachée. Résultat du code : CC. Où est le glossaire ? Je tire le clavier et je tente quelques raccourcis. Ça apparaît. A.. B… CC : Calibration du clone. La Messe est dite. J’éteins l’écran. La lumière, tout et je me retrouve dans le noir. J’inspire de l’air et j’expire des larmes. Je suis un résidu de Megan Honnest, la savante folle de l’Ouest. Demain, je démissionne du Capitole, je ne suis pas DocGen, je ne l’ai jamais été. Fini le code primaire pour Gaïa. Adieu les clones.

Analyse

Ce chapitre constitue un coup de théâtre ontologique majeur. La rencontre avec Megan Honest (avec un seul « n ») lors de la réception au Palace révèle à Jenna une vérité sur ses origines qu’elle avait toujours soupçonnée mais jamais confirmée : elle est un clone de Megan, « débarrassé de tout le superflu ». Cette révélation remet en cause non seulement son identité personnelle, mais aussi sa légitimité professionnelle (elle n’est pas une « vraie » DocGen) et son projet même (le « code primaire pour Gaïa »). C’est un chapitre de désillusion radicale, qui pourrait mener à une crise existentielle.

Symbolique

La réception au Palace : l’apparence et la vérité

La scène s’ouvre sur un tableau de luxe et d’élégance : Jenna en robe de soie blanche « nacrée » (presque une robe de mariée), Pippa en noir. Ce contraste visuel (« brunattitude » vs « blondeur ») symbolise leur différence, mais aussi leur complémentarité. Cependant, cette beauté de surface sert de couverture à une rencontre qui va tout fissurer. La terrasse, l’espace de la fumée et des confidences, devient le lieu de la révélation.

La rencontre avec Megan Honest : le fantôme fondateur

La « blondasse » qui apparaît dans la fumée est identifiée comme Megan Honest (avec un seul « n »). Ce n’est pas le fantôme de Megan Honnest (avec deux « n », la version que Jenna a connue), mais l’originale, la « savante folle » dont Jenna serait le clone. Son message est double :

1. La possibilité de changement d’identité : « si tu veux encore changer d’identité, tu peux le faire vraiment. »

2. La révélation des origines : « Tu es mon clone, débarrassé de tout le superflu. »

Elle retrace la lignée : Megan Honest → Megan H. → Jenna/Jennifer. Le « deuxième « n » » de Honnest serait ainsi le « petit truc en plus » qui distingue le clone de l’original.

L’enregistrement et la vérification : de l’intuition à la preuve

Contrairement à d’autres visions (comme celle avec Paloma), celle-ci laisse une trace matérielle : un enregistrement sur la broche-caméra de Jenna. Cela lui ôte toute possibilité de déni. Sa réaction immédiate est de vouloir vérifier son génome via le réseau médical. La scène à l’infirmerie, dans le noir, est chargée de suspense. La découverte du code CC (Calibration du clone) est la preuve scientifique qui valide la révélation mystique.

La réaction immédiate : rejet de l’identité construite

La conclusion de Jenna est sans appel : « Je suis un résidu de Megan Honnest. […] Demain, je démissionne du Capitole, je ne suis pas DocGen, je ne l’ai jamais été. Fini le code primaire pour Gaïa. Adieu les clones. » Elle rejette en bloc :

- Son statut professionnel (elle n’est pas une vraie généticienne, mais un produit de génétique).

- Son projet de salut (le code pour Gaïa, lié à son savoir supposé).

- Son œuvre passée (les clones, qu’elle a peut-être elle-même créés en croyant agir en scientifique, alors qu’elle reproduisait inconsciemment son propre statut).

Le thème du clone et de l’authenticité

Toute la saga était traversée par la quête d’identité de Jenna (Megan, Jenna, Ambassadrice, Déesse, Jennifer Russell). Ici, on apprend que cette quête était peut-être vaine, car elle partait d’une falsification originelle. Elle n’est pas une personne née, mais un artefact, un clone « calibré ». Cela remet en cause l’idée même de libre-arbitre, de destin, et d’authenticité. Son « petit truc en plus » (le deuxième « n ») est-il une amélioration, une dégradation, ou simplement une variation ?

Bilan

Jenna / Jennifer Russell (narratrice)

Est au bord d’un effondrement identitaire. La révélation qu’elle est un clone, un « résidu », pulvérise le récit qu’elle s’était construit. Sa réaction immédiate est un rejet en bloc de tout ce qui fondait sa légitimité (la médecine, la génétique, le projet Gaïa). Elle est dans un état de choc traumatique, même si elle l’exprime avec une froideur déterminée.

Megan Honest (l’originale)

Apparaît brièvement, mais son impact est immense. Elle est la source, la « savante folle » dont tout est parti. Son apparition suggère qu’elle est toujours vivante, active, et qu’elle observe (ou même dirige) les événements de loin. Son message est à la fois une révélation et une offre (« tu peux encore changer d’identité »). Elle reste une figure énigmatique et toute-puissante.

Pippa Russell

Est témoin de la réaction de Jenna sans en comprendre immédiatement la cause. Sa question (« Tu en fais une tête. On dirait que tu as vu un fantôme. ») montre son inquiétude. Elle est le pilier sur lequel Jenna va peut-être s’appuyer pour traverser cette crise, mais pour l’instant, Jenna semble se replier sur elle-même pour digérer le choc.

Conclusion

Ce chapitre pose la question ultime : qu’est-ce qui définit l’identité et la valeur d’une personne ? Si Jenna est un clone, est-elle moins « réelle » ? Ses expériences, ses amours, ses souffrances, sont-elles invalides parce qu’elles sont vécues par un être calibré ?

La réaction de Jenna (rejet de ses titres, de son projet) montre qu’elle assimile l’origine clonale à une illégitimité fondamentale. Elle se considère soudain comme une imposture. Pourtant, tout au long de la saga, elle a agi, aimé, souffert, transformé le monde. Cette révélation rétrospective menace d’annuler rétroactivement la signification de sa vie.

Le paradoxe est que cette révélation vient au moment où Jenna avait trouvé une forme de paix (famille Russell, anonymat). Elle est comme un retour du refoulé scientifique qui détruit la construction narrative et affective.

Enfin, cela ouvre des possibilités vertigineuses : si Jenna est un clone, qui d’autre l’est ? Ava ? Prisca ? Jessie ? Le « code primaire pour Gaïa » était-il un projet de clonage à grande échelle ? Megan Honest contrôle-t-elle tout depuis l’ombre ? La « Féminité » elle-même est-elle une civilisation de clones ?

Suite générative

Et si Pippa, en accédant au génome de Jenna, découvrait que le code CC (« Calibration du clone ») n’était pas une marque d’illégitimité, mais au contraire un label d’excellence réservé aux seuls clones stabilisés ayant développé une conscience unique – et que Jenna, loin d’être un « résidu », était en réalité la plus aboutie et la plus libre des créations de Megan Honest, celle qui avait justement réussi à échapper à son programme ?

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