184 - en sommeil profond
C’est l’occasion d’échapper à cette responsabilité d’immortaliser les immortelles, le clonage est invalidé par ma démission de même que le projet des ondes primaires pour en avoir une sur deux à la naissance. La Fémunité devra attendre une autre savante folle pour être sauvée ainsi.
- Jennifer, quelle est la vraie raison à ta démission ?
- Demande à Megan Honest, je l’ai rencontrée sur la terrasse du Palace hier soir à la réception. C’était pas une hallucination, tout est enregistré et consigné comme preuve dans mon mono et sur le réseau.
- Avec tous tes pouvoirs, tu peux l’avoir créée, tu es une déesse.
- C’est d’autant plus malin de sa part. Quoi qu’il en soit, j’ai un prétexte.
Pour me définir vraiment en tant que Jennifer Russell et pas une copie d’une copie. Je lui rends mon badge d’accès au Capitole. J’invalide mes diplômes et mes qualifications médicales sur le réseau M global. Je ne suis plus que ce que j’ai accompli dans mon corps. Commandante de Marine, directrice d’Agence spatiale, Ambassadrice de l’Ouest sans compter ma carrière dans l’Occulte avec mes Ordres et mon statut de Déesse de Pôle. J’utilise toutes ces compétences pour créer et ouvrir une annexe de l’AZU de l’Ouest, ici à la capitale, le Consulat. Intervention militaire, surveillance de l’espace, diplomatie et spiritualité. J’investis un bâtiment carré qui servait d’annexe au Parlement histoire de m’imprégner des fantômes des civilisations passées afin de donner corps et esprit à tout ça. Telle est ma reconversion. Rachelle est ravie :
- J’ai quelques GCHF à affecter pour l’administration du Consulat.
- Tu es sûre ? Elles passeraient sous autorité de l’AZU, pas de la Mairie.
- Justement, ça m’arrange. Certaines sont vraiment trop ambitieuses.
- Je vais les encourager à viser plus haut alors.
Histoire que la place de Rachelle ne soit plus dans le viseur de leur projets de carrières. Je peux les nommer loin, sur une autre planète même pour les occuper à créer une autre civilisation loin de la nôtre, pour le bien de Rachelle et de la Fémunité bien-sûr. Si, si.
- Jennifer, merci. Un petit conseil : l’administration, c’est simple, il suffit de ne pas croire à ce qui est écrit sur les documents officiels. Comme sur ton ID Card par exemple. Mais le plus important, c’est de ne pas croire non plus à ce qui n’est pas écrit. Tu vois, c’est un peu le contraire de la spiritualité.
- En mélangeant les deux je pense trouver un certain équilibre.
Elle me fait un clin d’œil de bonne chance et je prends mes fonctions au Parlement, enfin, juste à côté de l’Assemblée en sommeil profond.
Analyse
Ce chapitre est celui de la réaction stratégique de Jenna face à la révélation clonale. Plutôt que de sombrer dans la dépression ou l’inaction, elle utilise le choc comme un prétexte pour se délester des responsabilités qu’elle juge désormais illégitimes (le clonage, le projet Gaïa) et opère une reconversion brillante en fondant un Consulat de l’AZU à l’Est. Elle transforme ainsi une crise identitaire en opportunité politique, réaffirmant son pouvoir sous une nouvelle forme, tout en restant dans le jeu des institutions.
Symbolique
La démission comme acte de libération et de rébellion
Jenna ne démissionne pas par désespoir, mais par refus d’une responsabilité qu’elle estime faussée : « immortaliser les immortelles » via un clonage dont elle découvre être elle-même le produit. En invalidant ses diplômes et qualifications, elle rejette les preuves écrites de son identité, pour ne retenir que « ce que [elle] a accompli dans [son] corps ». C’est un retour à l’expérience vécue contre les certificats falsifiés. Sa démission est un acte d’honnêteté radicale envers elle-même.
L’échange avec Pippa : la déesse et le doute
Pippa essaie de rationaliser (« Avec tous tes pouvoirs, tu peux l’avoir créée [Megan], tu es une déesse »), mais Jenna retourne l’argument : « C’est d’autant plus malin de sa part. » Elle ne cherche pas à prouver l’existence de Megan ; elle utilise la rencontre comme un « prétexte » commode pour justifier son retrait. Cela montre une Jenna pragmatique, qui utilise même les révélations traumatiques comme des leviers stratégiques.
La reconversion : du Capitole au Consulat
Plutôt que de disparaître, Jenna recyclé toutes ses anciennes compétences (Marine, Spatial, Diplomatie, Occulte) en une nouvelle institution : le Consulat de l’AZU à l’Est. Elle investit un « bâtiment carré », ancienne annexe du Parlement, imprégné des « fantômes des civilisations passées ». Ce lieu symbolise la continuité du pouvoir sous une autre forme. Elle ne quitte pas le système ; elle en crée une branche parallèle, plus conforme à sa nature de « déesse-diplomate-générale ».
Le pacte avec Rachelle : l’administration comme exutoire
Rachelle, toujours pragmatique, y voit une opportunité : se débarrasser de GCHF « trop ambitieuses » en les affectant au Consulat, sous autorité de l’AZU (donc de Jenna) et non de la Mairie. Jenna accepte, voyant plus loin : elle pourra « les nommer loin, sur une autre planète », éloignant ainsi les menaces pour Rachelle et « pour le bien de la Féminité ». C’est de la géopolitique interne cynique et efficace. Rachelle lui donne un conseil clé sur l’administration : ne pas croire « à ce qui est écrit » ni « à ce qui n’est pas écrit ». C’est l’art du sous-texte et du non-dit, l’exact inverse de la spiritualité (qui croit à l’invisible). Jenna propose de « mélanger les deux » pour trouver un équilibre – une synthèse de sa nouvelle voie.
L’identité reconstruite : « Jennifer Russell et pas une copie d’une copie »
Le but ultime de Jenna est clair : « Pour me définir vraiment en tant que Jennifer Russell et pas une copie d’une copie. » Elle ne nie pas ses origines (clone), mais choisit de se définir par ses actes et ses alliances actuelles (le nom Russell, le Consulat, son couple avec Pippa). Elle remplace une identité donnée (le clone) par une identité construite et performée (la fondatrice du Consulat).
Le Parlement en sommeil
Le fait que le Consulat s’installe « à côté de l’Assemblée en sommeil profond » est significatif. Le pouvoir législatif traditionnel est endormi ; le vrai pouvoir se déplace vers des institutions hybrides comme le Consulat (diplomatie, sécurité, occulte). Jenna s’installe dans les interstices du système.
Bilan
Jenna / Jennifer Russell (narratrice)
Fait preuve d’une résilience et d’une intelligence politique remarquables. Elle transforme une crise existentielle en une manœuvre de recentrage et de repositionnement. Elle n’est plus la scientifique (rôle qu’elle rejette), mais la cheffe d’orchestre institutionnelle, utilisant son réseau, son expérience et son charisme pour créer une nouvelle plateforme de pouvoir. Elle est à la fois désillusionnée et plus déterminée que jamais.
Pippa Russell
Semble suivre et soutenir, même si elle ne comprend peut-être pas toutes les implications. Elle reste le pôle de stabilité affective, mais Jenna prend clairement les rênes de son destin professionnel et politique.
Rachelle
Confirme son rôle d’alliée pragmatique et de rouage essentiel de l’administration. Elle utilise Jenna pour régler ses problèmes internes (les GCHF ambitieuses), et Jenna utilise Rachelle pour obtenir des ressources humaines. Leur relation est une symbiose intéressée, fondée sur une compréhension mutuelle des mécanismes du pouvoir.
Megan Honest (en arrière-plan)
Bien qu’absente, son ombre plane. Sa révélation a été le catalyseur de ce réagencement. Jenna lui a, en un sens, obéi (« tu peux encore changer d’identité ») en changeant effectivement de rôle, mais de manière inattendue : non pas en fuyant, mais en se réinventant au cœur du système.
Conclusion
Ce chapitre démontre que l’identité n’est pas une essence fixe (même pas celle d’un clone), mais une performance continue et un choix stratégique. Jenna répond à la révélation de ses origines non par le désespoir, mais par une réaffirmation de sa souveraineté d’action. Elle dit, en substance : « Peu importe d’où je viens ; regardez ce que je fais, et comment je redéfinis les règles. »
La création du Consulat est un acte de création institutionnelle qui mime la création de soi. Jenna bâtit une nouvelle structure (le Consulat) en même temps qu’elle se bâtit une nouvelle identité (la Consule Jennifer Russell). Le pouvoir ne réside plus dans des titres ou un génome, mais dans la capacité à créer des espaces d’action et à attirer des alliés.
Enfin, le conseil de Rachelle sur le non-cru (« ne pas croire à ce qui est écrit ni à ce qui n’est pas écrit ») pourrait être la clé de la nouvelle philosophie de Jenna : une attitude de scepticisme actif, où l’on agit dans le monde tout en sachant que les apparences (les diplômes, les ID Cards, même les révélations choc) sont des fictions utiles, mais pas des vérités absolues. La vérité, c’est l’action et le réseau qu’on tisse.
Suite générative
Et si la première mission du nouveau Consulat, confiée à une des « GCHF trop ambitieuses » envoyées par Rachelle, était justement d’enquêter discrètement sur les activités de Megan Honest et l’origine réelle du programme de clonage – mission qui, sans le savoir, amènerait l’envoyée à découvrir que Rachelle elle-même avait été, dans un lointain passé, l’un des premiers prototypes du même programme ?

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