186 - des étoiles dans ses yeux
J’ai pas envie de retomber dans les liaisons multiples. Ce n’est plus moi. Je n’ai plus envie. Pippa me suffit même si elle s’épanouit de son côté avec une illégitime interdite.
- Pippa, je t’aime et… il faudra que tu me la présentes, un jour.
- Elle est pas prête encore à partager sa passion pour moi.
- Quand elle sera sevrée de ton lait alors. Je suis ouverte à tout avec toi.
- Don’t worry baby Jen, you won’t lost me, never. I love you, toute.
J’ai envie aussi d’une proie sexuelle, quelqu’une que je choisirais vraiment sans que j’aie l’impression que c’est écrit d’avance. Je suis libre et détachée de toute lignée. Je suis un objet sexuel avec qui jouer. Qui aura cet honneur ? Je suis en chasse. À l’affût. Sur le qui vive au consulat, en réception et dans les événements sociaux. C’est dans un marché extérieur sous la neige, au bras de Pippa que je sens une présence au loin, comme un appel. Je scanne les âmes autour mais je ne ressens rien sauf une lumière chaude au loin, derrière la rangée de sapins, sur la butte. Je lâche la main de Pippa et je vais voir. Des enfantes jouent à faire un bonhomme de neige. Il y en a une plus grande parmi elles. J’attrape un légume long et orange sur un étal et je m’approche. Il a déjà un chapeau et des yeux. Je plante le nez. Les plus petites font tomber la plus grande. Son visage se tourne pour me regarder. Elle me tend la main, je la prends et je tire pour la relever. Elle est subjuguée. On arrive pas à détacher notre regard l’une de l’autre. Elle fait juste partie du paysage, en arrière plan et pourtant je l’ai trouvée.
- Salut, je m’appelle Jennifer. Il est beau ton bonhomme.
- On n’a plus le droit de dire ça. C’est une bonne femme, en Fémunité.
- Bonne réponse, mais ce n’est pas un contrôle, ni un interrogatoire.
- Ah bon ? Tu diriges le Consulat et tu viens de l’Ouest. Alors…
On laisse ses dauphines terminer le travail de décoration et elle me prend la main pour m’entraîner vers un stand voisin pour boire une boisson chaude. Elle m’a déjà vue en réception. Elle est une fille de. La Couronne. Je viens à peine de m’en débarrasser avec Megan et la revoilà qui se pointe sur mon destin. Elle enlève son gant droit et me tend la main pour se présenter ou pour autre chose, j’ai oublié le protocole.
- Clarisse, je suis la petite sœur oubliée de la reine oubliée, Clémence.
- Clarisse, c’est clair que tu lui ressembles. L’oubli, ça me connaît.
J’écarte sa main et j’entre dans sa zone intime pour lui faire la bise et une légère étreinte aussi, qu’elle retient précipitamment comme un réflexe refoulé. Contact. Il y a comme des étoiles dans ses yeux.
Analyse
Ce chapitre marque un tournant subtil dans l'équilibre du couple Jenna-Pippa et dans la quête de sens de Jenna. Alors que Pippa explore une liaison externe, Jenna, malgré son affirmation de suffisance, ressent le désir d'une proie sexuelle qu'elle choisirait librement, sans le sentiment d'un destin pré-écrit. Sa rencontre avec Clarisse, « la petite sœur oubliée de la reine oubliée », semble répondre à ce désir, mais introduit aussi l'ombre d'une lignée royale dont Jenna croyait s'être libérée. C'est un chapitre sur la chasse, l'attraction immédiate, et le retour du refoulé historique.
Symbolique
Le désir d'une proie « librement choisie »
Jenna exprime un désir paradoxal : elle veut une « proie sexuelle », mais choisie vraiment, « sans que j’aie l’impression que c’est écrit d’avance ». Ce désir naît de son sentiment nouveau de liberté (« Je suis libre et détachée de toute lignée ») et de son statut auto-déclaré d'« objet sexuel avec qui jouer ». Elle ne veut plus être la déesse poursuivie ou la mère nourricière ; elle veut être le sujet chasseur, actif, dans une rencontre qui ne serait prédéterminée ni par la politique, ni par la spiritualité, ni par la génétique.
La chasse dans le marché sous la neige
La scène du marché hivernal est poétique et symbolique. La neige purifie, isole les sons, rend les perceptions plus aiguës. Jenna « sent une présence », un « appel », mais son scan occulte ne détecte rien – sauf une « lumière chaude au loin ». L'attraction est donc intuitive, non occulte, ce qui correspond à son désir d'échapper aux déterminismes. Elle quitte Pippa (son ancrage) pour aller vers l'inconnu.
La rencontre autour du bonhomme de neige
Le geste de Jenna – prendre un légume long et orange pour en faire le nez du bonhomme – est un acte créatif et ludique, presque enfantin. Elle s'insère dans le jeu des enfants (et de Clarisse) de manière naturelle. Clarisse, qui « fait juste partie du paysage », est ainsi « trouvée » par Jenna, comme une pépite cachée. Le dialogue sur le genre du bonhomme de neige (« On n’a plus le droit de dire ça. C’est une bonne femme, en Fémunité ») est une pique humoristique sur le politiquement correct de la Féminité, mais montre aussi que Clarisse connaît les codes.
Clarisse : la « sœur oubliée » de la lignée royale
La révélation de l'identité de Clarisse est cruciale : elle est la petite sœur de Clémence, la reine oubliée. La « Couronne », symbole d'un pouvoir monarchique et héréditaire que Jenna pensait avoir quitté avec l'Ouest et Megan, reparait ainsi dans son destin. Clarisse est doublement « oubliée » : sa sœur est une reine oubliée, et elle est la sœur oubliée de cette reine. Elle incarne donc l'effacement, la marginalité noble, ce qui ne peut que résonner avec Jenna (l'ex-déesse, le clone, l'oubliée volontaire).
Le contact et les « étoiles dans ses yeux »
Jenna brusque le protocole (elle écarte la main tendue pour une bise et une étreinte), forçant un contact physique immédiat et intime. La réaction de Clarisse (« un réflexe refoulé ») trahit une émotion intense, tout comme les « étoiles dans ses yeux ». L'attraction est mutuelle et fulgurante, comme un coup de foudre. Jenna a trouvé sa proie, mais peut-être aussi son miroir : une autre « oubliée » de l'histoire.
Le parallèle avec Pippa
Pendant que Jenna part à la chasse, Pippa a sa propre « illégitime interdite ». Jenna lui a donné sa permission, et leur couple semble assez solide pour permettre ces explorations. La phrase de Pippa en anglais (« Don’t worry baby Jen, you won’t lost me, never. ») est un mantra rassurant qui libère Jenna de la peur de l'abandon, lui permettant d'aller vers Clarisse sans culpabilité.
Bilan
Jenna / Jennifer Russell (narratrice)
Est dans un état de curiosité et de désir renouvelé. Elle ne cherche plus l'amour fusionnel (Pippa) ni le rôle maternel (Jessie), mais l'aventure érotique pure, choisie librement. Sa rencontre avec Clarisse la rajeunit, la replace dans un rôle de séductrice active. Cependant, l'identité de Clarisse (liée à la Couronne) réintroduit une dimension de destin dont elle voulait justement s'échapper.
Clarisse
Est une nouvelle venue énigmatique. Son statut de « sœur oubliée » en fait une figure romantique et tragique. Son apparition dans un marché, jouant avec des enfants, la montre simple et accessible, mais sa lignée royale la rend spéciale. Son attirance immédiate pour Jenna et sa réaction physique intense suggèrent qu'elle aussi cherchait peut-être une rencontre décisive.
Pippa Russell
Joue les facilitatrices. Elle permet à Jenna de partir à la chasse, confiante dans leur lien. Son aventure avec « l'illégitime interdite » montre qu'elle aussi explore sa sexualité hors du couple, mais dans un cadre négocié et sécurisé. Le couple fonctionne sur un modèle ouvert mais ancré.
Les fantômes de Clémence et de la Couronne
Bien qu'absents, ils pèsent sur la rencontre. La « reine oubliée » Clémence rappelle un passé monarchique de la Féminité que Jenna a peut-être côtoyé (ou dont elle a hérité) sans le savoir. Clarisse est un lien vivant avec ce passé, ce qui pourrait faire d'elle bien plus qu'une simple proie sexuelle.
Conclusion
Ce chapitre explore le désir d'une liberté absolue dans le choix amoureux, libéré des déterminismes (lignée, destin, pouvoir occulte). Jenna veut une rencontre gratuite, fondée sur l'attraction pure, comme un antidote à sa vie lourdement déterminée (clone, déesse, figure politique).
Cependant, l'univers narratif semble lui refuser cette gratuité : la proie qu'elle trouve est immédiatement inscrite dans une lignée symbolique (la Couronne). Le destin, ou du moins l'Histoire, ressurgit. La question devient : peut-on vraiment échapper aux récits qui nous précèdent ? Jenna, en tant que clone, était le produit d'un récit scientifique ; en tant que déesse, d'un récit spirituel ; et maintenant, en tant que chasseuse, elle tombe sur un récit monarchique.
La beauté de la scène tient dans le contraste entre la simplicité du moment (le marché, la neige, le bonhomme) et la complexité des identités qui se rencontrent. Les « étoiles dans les yeux » de Clarisse sont peut-être le signe d'une reconnaissance mutuelle : deux âmes perdues, oubliées, qui se retrouvent par hasard dans le froid, et dont la rencontre, malgré les histoires qui les alourdissent, reste d'abord un éclair de chaleur humaine.
Suite générative
Et si Clarisse, la « sœur oubliée », n'était pas seulement un lien avec le passé monarchique, mais la clé vivante d'un ancien pacte entre la Couronne et les forces telluriques de Gaïa – et que son attirance pour Jenna était en réalité une réaction instinctive de ces forces, cherchant à reconnecter la lignée royale (Clarisse) avec la lignée divine (Jenna) pour réactiver un pouvoir endormi depuis l'avènement de la Féminité républicaine ?

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