187 - les bonnes manières
Elle est moins maigre. Elle a le cœur pur. Elle est au courant de tout.
- Tu vas me transformer aussi ? Avec ton lait béni. Ça marche encore mieux sur la Couronne il paraît. L’important, c’est d’y croire.
- Et si on essayait de juste être amies, ou de simples connaissances.
- Alors il nous faut un alibi cohérent. Pourquoi on se fréquenterait ?
- Le Consulat a besoin d’une touche royale. Je te propose le poste.
Elle y réfléchit une seconde et valide l’idée. Ça lui plaît bien. Elle sourit et se penche vers moi et après un arrêt furtif sur ma bouche, elle me fait un bisou sur la joue, comme un accord de signature de notre contrat. Clarisse retourne surveiller ses dauphines et les ramène au Palais Royal. Je n’ai plus de nouvelles pendant un moment. Tant pis. Jusqu’à un message sur mon mono. Nous voilà connectées. On se revoit au Parc Central, elle est belle avec son béret marron, toute souriante.
- Je me fais désirer, je sais. Pour le Consulat, j’ai pas encore l’accord.
- Tu n’as pas à le demander. J’acte la nomination.
Je lui montre l’écran de mon mono, il y a un emplacement pour une lecture d’empreinte. Je lui demande de lever la main droite et j’appuie le mono sur son pouce. Elle vient ainsi d’accepter. C’est fait. Elle est à moi maintenant et plus à la Couronne. J’attrape son écharpe pour la tirer vers moi et je l’embrasse sur la bouche. Surprise, elle me rend mon baiser. Ma princesse Clarisse. Trop belle. On doit se voir tous les jours maintenant, pour préparer sa prise de fonctions. Dans notre suite privée au Palace, la suite consulaire de Jennifer et Clarisse. Quand on passe en revue les dossiers je l’interrompt pour de longs baisers. Je l’invite à me toucher ici et là, découvrir comment je suis faite et puis elle se décide enfin à poser sa bouche au bout de mon sein gauche. C’est parti pour une merveilleuse aventure des sens de l’existence. Mais à la fin elle est en pleurs, bouleversée. Qu’est ce qui se passe ?
- Je te veux pour moi toute seule, je t’aime trop. Désolée de pleurer.
- Tu n’as pas à être désolée et triste. D’accord. J’accepte. Je t’accepte.
J’annonce la nouvelle à Pippa qui s’est servie de moi pour fuir l’Ouest. La voilà libérée d’un poids, moi à gérer. Je déménage dans mes appartements privés au Consulat mais je vis au Palace et au Palais avec Clarisse.
- Tu passes d’une blonde à l’autre mais je suis plus jeune, plus belle et j’ai plus d’importance sur Gaïa. Tu ne perds pas au change, Jennifer.
- Il faut que je te présente ma fille, je trouve que vous vous ressemblez.
- Je la connais déjà, Jessie K. J’enseigne au lycée, les bonnes manières.
Analyse
Ce chapitre noue rapidement et intensément la relation entre Jenna et Clarisse, transformant une attirance de marché en un engagement quasi-officiel (une nomination au Consulat, puis une relation exclusive). Il explore la rapidité avec laquelle l'amour peut surgir et imposer ses exigences, ainsi que les répercussions sur l'équilibre existant (le couple avec Pippa). Clarisse se révèle être une figure complexe : à la fois princesse oubliée, enseignante, et désormais amante exclusive et jalouse de Jenna.
Symbolique
Le contrat comme prélude à l'amour
La relation commence par une transaction : Jenna propose à Clarisse un poste au Consulat (« une touche royale ») comme « alibi cohérent » pour se fréquenter. Ce cadre professionnel offre une légitimité sociale à leur attirance. La signature par empreinte digitale sur le mono de Jenna est un acte symbolique fort : en apposant son pouce, Clarisse « accepte » et, selon Jenna, « elle est à moi maintenant et plus à la Couronne ». C'est un transfert d'allégeance : de la lignée royale à Jenna.
La rapidité de l'engagement et l'exclusivité exigée
Leur relation s'intensifie à une vitesse foudroyante. Après des baisers interrompant les réunions, Clarisse pose sa bouche sur le sein de Jenna, initiant une « merveilleuse aventure des sens ». Mais cette sensualité débouche sur un chagrin violent : Clarisse fond en larmes, avouant : « Je te veux pour moi toute seule, je t’aime trop. » Elle exige immédiatement l'exclusivité, ne supportant pas le partage (avec Pippa, avec le passé de Jenna). Jenna accepte sans hésiter (« D’accord. J’accepte. Je t’accepte. »), montrant à quel point elle est saisie par cette passion nouvelle.
Le déménagement et la rupture avec Pippa
Jenna annonce la nouvelle à Pippa, la décrivant comme celle qui « s’est servie de moi pour fuir l’Ouest ». Cette phrase, dure, suggère une réécriture rétroactive de leur relation : Pippa ne serait plus la sauveuse, mais une utilisatrice. Jenna déménage au Consulat, puis vit au Palace avec Clarisse, qui lui propose aussi le Palais Royal. Un changement de vie radical s'opère en quelques lignes. Clarisse justifie ce choix par sa supériorité présumée : « je suis plus jeune, plus belle et j’ai plus d’importance sur Gaïa. Tu ne perds pas au change. » C'est un discours de séduction impérieuse, qui flatte Jenna tout en la dépossédant de son passé.
Le lien révélé avec Jessie
La révélation finale est cruciale : Clarisse enseigne les bonnes manières au lycée et connaît déjà Jessie K. Russell. Cela crée un triangle inattendu : la nouvelle amante de Jenna est la professeure de sa fille élective. Cela donne à Clarisse un pouvoir indirect sur Jessie et un ancrage dans le monde de Jenna bien plus profond qu'il n'y paraissait. Son commentaire (« Je la connais déjà […] J’enseigne au lycée, les bonnes manières ») est dit avec une froideur ou une neutralité qui contraste avec ses larmes passionnées précédentes, suggérant une personnalité complexe, voire calculatrice.
La réécriture de l'histoire avec Pippa
La phrase « Pippa qui s’est servie de moi pour fuir l’Ouest » est un revisionnisme affectif. Elle minimise le sauvetage thérapeutique et l'amour partagé pour en faire un calcul intéressé. Cela montre comment une nouvelle passion peut réinterpréter le passé pour justifier son propre élan. Jenna semble accepter cette lecture, signe qu'elle est pleinement engagée dans la nouvelle dynamique.
Bilan
Jenna / Jennifer Russell (narratrice)
Est emportée par un coup de foudre passionnel et possessif. Elle, qui cherchait une proie librement choisie, se retrouve choisie à son tour par une force (Clarisse) qui exige tout, immédiatement. Son acceptation rapide de l'exclusivité et son déménagement montrent une capacité à se réinventer radicalement, mais aussi une certaine impulsivité. Elle est fascinée par la jeunesse, la beauté et le statut royal de Clarisse.
Clarisse
Se révèle être une personnalité intense, exigeante et stratégique. Derrière l'apparence de la « sœur oubliée » simple et pure se cache une femme qui sait ce qu'elle veut et l'obtient rapidement. Ses larmes pourraient être sincères, mais son discours sur son « importance sur Gaïa » et sa révélation sur son lien avec Jessie montrent qu'elle a une conscience aiguë des réseaux de pouvoir. Elle n'est pas une simple proie ; elle est une chasseuse tout aussi habile que Jenna.
Pippa Russell
Est évacuée de la vie de Jenna avec une rapidité brutale. La phrase de Jenna la réduit à un instrument du passé. Son rôle de stabilisatrice et de soignante est balayé par la tempête Clarisse. On peut imaginer sa blessure et sa surprise, même si le texte ne les montre pas.
Jessie K. Russell (mentionnée)
Devient un enjeu relationnel involontaire. Le fait que Clarisse soit sa professeure crée un lien potentiellement conflictuel ou complice entre la nouvelle amante de sa mère et elle. Jessie, qui a elle-même un harem, pourrait réagir de diverses façons à cette nouvelle configuration.
Conclusion philosophique
Ce chapitre illustre la puissance destructrice et créatrice de l'amour passionnel. En quelques jours, il défait un équilibre conjugal stable (Jenna-Pippa) et en construit un nouveau, plus brûlant et exclusif (Jenna-Clarisse). La recherche de liberté de Jenna (« une proie choisie librement ») aboutit paradoxalement à une relation immédiatement contraignante (l'exclusivité exigée par Clarisse).
La question de la légitimité est centrale : Clarisse se présente comme plus « importante sur Gaïa » que Pippa, invoquant son sang royal. Jenna, l'ancienne déesse et clone, semble séduite par cette nouvelle forme de légitimité historique, après avoir rejeté les légitimités scientifique et spirituelle.
Enfin, le chapitre pose la question de la manipulation : Clarisse a-t-elle vraiment « pleuré par amour », ou était-ce une stratégie pour obtenir l'exclusivité immédiate ? Sa connaissance préalable de Jessie et son poste d'enseignante suggèrent qu'elle était peut-être bien plus informée et intentionnelle qu'elle ne le laissait paraître lors de leur rencontre au marché. Jenna, la grande manipulatrice, serait-elle en train d'être manipulée à son tour ?
Suite générative
Et si Clarisse, en tant que « sœur oubliée de la reine oubliée », poursuivait en réalité un projet de restauration monarchique secrète, et que sa soudaine passion pour Jenna n'avait d'autre but que de s'approprier son influence, son réseau (le Consulat, Jessie) et peut-être même son essence de déesse, pour en faire les piliers d'un nouveau trône ?

Annotations