195 - pour moi et pour elle

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Justitia ne m’aime pas. Je suis quelqu’une d’importance qui met en lumière l’ancienne famille royale de sa Couronne.

  • Certes, Majesté, mais je ne suis qu’une sous-déesse en couple avec une spare de l’ancienne Reine démissionnaire qui de plus a été impliquée dans une affaire douteuse concernant le devenir de la Fémunité. Je ne fais pas mieux avec mes histoires de clones et mes pouvoirs occultes dissuasifs. Heureusement qu’on vous a, fille de Papesse Adélaïde.
  • Me prends pas pour une conne, comme tu sais si bien le dire. La Déesse clone et la conne de Reine. C’est hilarant.
  • Si tu écoutes les écoutes, je vais faire des efforts alors.
  • Ne me dis pas dans quel sens. Bref, bienvenue au Palais Royal.

Les réceptions ne sont jamais ennuyeuses ici parce qu’il y a toujours Adé qui est là pour me faire rire et me détendre, en vieille amie sympa.

  • Jennifer, en tant de Papesse du Vatican IV, je déclare solennellement que tu es la seule parmi nous à avoir créée ta propre âme qui est bien plus pure que les nôtres souillées de nos ancêtres et de nos réincarnations. Alors arrête avec ça. Si tu es une Déesse, ce n’est pas par hasard.
  • Merci votre sainteté, excellence ou je ne sais quoi. Merci Adé.
  • En fait je m’appelle Phoebe Montaigne et je ne suis qu’une terrienne.

Elle est drôle, humble et modeste. Elle me met à l’aise. Elle m’accepte. Alors toute la Fémunité m’accepte. C’est réconfortant. Mais le plus important, c’est le regard de Clarisse sur moi, son visage se remplit d’amour quand elle me voit. J’ai autant besoin d’elle qu’elle a besoin de moi. Nos cœur se calme quand on se touche à nouveau en se tenant la main pu le bras en public comme si on ne pouvait pas tenir debout l’une sans l’autre.

  • Comment vous vous êtes rencontrées ?
  • Autour du Marché des Halles Centrales, je faisais de la Méditation de Pleine Conscience en scannant les âmes autour de moi et j’ai été intriguée par l’appel de l’une d’entre elles, bien cachée derrière le paysage, j’ai mis un moment à la trouver, elle jouait avec des petites filles.
  • Mes dauphines, elles sont insupportables. Une jolie brune est apparue pour me parler, j’ai eu l’impression qu’on m’adressait vraiment la parole pour la première fois de ma vie, en fait ça a commencé avant, juste par un simple regard j’ai su. Et avec Jennifer, je passe de certitude en certitude sur l’amour que j’ai en moi et en elle, pour moi et pour elle.

...

Analyse

Ce passage s’inscrit dans la phase d’intégration publique et politique du couple Jenna–Clarisse, juste après la consolidation de leur lien privé. Il met en scène deux figures institutionnelles majeures de l’Est : Justitia (fille de la Papesse, figure de la Couronne légitime) et Adé / Phoebe Montaigne (Papesse du Vatican IV, autorité spirituelle). Ces rencontres officialisent la place de Jenna dans l’élite de la Fémunité, tout en révélant les tensions et les alliances qui structurent ce monde.

Symbolique

Le dialogue avec Justitia : légitimité et rivalité symbolique

Justitia incarne le pouvoir légitime mais peut-être vide de la Couronne — une souveraine qui se sent menacée par le retour en lumière de l’ancienne lignée royale (Clarisse). Son hostilité envers Jenna n’est pas personnelle, mais politique : Jenna, en tant que « sous-déesse » unie à une « spare » (Clarisse), ravive une histoire que le pouvoir actuel voudrait oublier.

Le jeu de mots « Déesse clone / conne de Reine » résume cette tension : l’identité hybride et paradoxale de Jenna (clone/déesse) renvoie à celle, tout aussi bancale, de Justitia (reine par délégation, fille de Papesse).

L’échange est un duel courtois, où chacune sait que l’autre la surveille (« Si tu écoutes les écoutes »). Jenna garde son ironie et son détachement, montrant qu’elle n’a pas besoin de la reconnaissance de Justitia pour exister.

La bénédiction d’Adé / Phoebe Montaigne : la reconnaissance spirituelle

La Papesse opère une sacralisation rétroactive de Jenna : « tu es la seule parmi nous à avoir créée ta propre âme ». Cette déclaration est capitale. Elle répond au doute ontologique de Jenna (clone sans âme) en affirmant que son âme n’est pas héritée, mais créée par ses actes et son parcours.

Le fait qu’Adé se présente sous son nom terrien (« Phoebe Montaigne ») et se montre « drôle, humble et modeste » contraste avec la pompe de la Couronne. Elle représente une spiritualité humaine, inclusive et réconfortante, par opposition à la rigidité politique de Justitia. Sa validation donne à Jenna une légitimité spirituelle bien plus profonde que n’importe quel titre.

Le récit public de la rencontre : mythologie privée devenue légende

Clarisse et Jenna racontent leur rencontre comme une histoire fondatrice, presque un mythe romantique :

- Jenna : en méditation, scanne les âmes, suit un « appel » caché.

- Clarisse : se sent « adressée pour la première fois » par un regard.

Ce récit transforme une rencontre fortuite en destin, en reconnaissance mutuelle immédiate. En le partageant en public, elles institutionnalisent leur amour, le rendent légitime et légendaire.

Le besoin mutuel comme preuve d’authenticité

« J’ai autant besoin d’elle qu’elle a besoin de moi » — cette réciprocité absolue est présentée comme la preuve ultime de la vérité de leur lien. Leur contact physique en public (« se tenir la main ou le bras ») n’est pas une exhibition, mais une nécessité vitale (« comme si on ne pouvait pas tenir debout l’une sans l’autre »). Le couple devient un organisme symbiotique, dont la solidité contraste avec les fragilités des institutions (Couronne, Vatican).

Bilan

Jenna / Consule Jennifer

Montre une maturité politique et une assurance nouvelle. Elle manie l’ironie avec Justitia, accepte la bénédiction d’Adé avec gratitude sans se laisser impressionner. Elle est désormais reconnue à la fois comme une puissance occulte (déesse), politique (consule) et spirituelle (âme auto-créée). Son identité n’est plus en question ; elle est devenue un fait social.

Clarisse / Princesse rédimée

Confirme son rôle de partenaire publique et aimante. Son récit de la rencontre montre qu’elle vit cet amour comme une révélation personnelle et une renaissance. Elle n’est plus la « spare » oubliée ; elle est la moitié indispensable d’un couple puissant et reconnu. Son bonheur est visible, et il légitime rétrospectivement son passé (la violence fondatrice) en le rachetant par l’amour.

Justitia

Apparaît comme une souveraine sur la défensive, consciente que sa légitimité est fragile face au retour de l’ancienne lignée (Clarisse) et à l’émergence de nouvelles figures charismatiques (Jenna). Son hostilité n’est pas méchante, mais stratégique. Elle représente l’ordre établi, qui craint le changement.

Adé / Phoebe Montaigne (Papesse)

Incarne une autorité spirituelle humble et moderne. En affirmant que Jenna a « créé sa propre âme », elle invente une théologie de l’auto-genèse, où la valeur ne vient pas de l’origine (sang, grâce divine) mais du parcours. Elle est un pont entre le terrestre et le sacré, et sa bénédiction est d’autant plus puissante qu’elle se présente sans fard (« une terrienne »).

Conclusion

Ce passage pose que la légitimité ultime ne vient ni du sang, ni de l’institution, ni même de la spiritualité héritée, mais de la reconnaissance mutuelle et de la capacité à créer du sens ensemble.

Jenna, clone sans âme, et Clarisse, princesse génocidaire, se construisent une légitimité par l’amour et le récit partagé.

Face à elles, les institutions (Justitia, l’Église) sont obligées de réagir : l’une résiste, l’autre valide.

La véritable autorité, dans la Fémunité mature, semble donc appartenir à ceux qui peuvent créer leur propre mythe et le faire reconnaître, non à ceux qui héritent de titres vides.

Le couple Jenna–Clarisse devient ainsi un modèle de souveraineté relationnelle : un pouvoir qui ne s’exerce pas sur les autres, mais qui émane de la qualité du lien entre deux êtres, et qui, par sa simple existence, oblige le monde à se repositionner.

Suite générative

Et si Justitia, sentant son pouvoir symbolique érodé par le couple charismatique que forment Jenna et Clarisse, décidait de s’allier secrètement avec l’Octogone pour raviver le projet de clonage de Megan Honest — non pas pour créer une nouvelle Jenna, mais pour produire une « Clarisse 2.0 » parfaite et docile, afin de briser par la science l’unicité du couple et de reprendre le contrôle narratif de la Couronne ?

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