196 - plus encore
Je n’ai plus besoin de me regarder dans le miroir. Seul le regard de Clarisse compte. Tant que je peux me voir dans le reflet de ses yeux, ça va. Elle est tellement douce et gentille avec moi, elle dit la même chose de moi. En sortant du Palais Royal on passe par le marché et elle me tire vers la butte où on s’est rencontrées. Derrière le sapin, surprises, la bonne femme de neige est toujours là.
- Pourtant on a l’impression d’être ensemble depuis toujours.
- En fait, notre éternité elle a commencé là. Le reste on peut oublier.
Bisou tout doux à ma blonde, si belle, de plus en plus. Elle me donne envie d’être meilleure, parfaite, gentille et elle boit tout l’amour qu’elle n’espérait plus. On n’a pas les mêmes convictions politiques, bien au contraire, j’aspire à l’anonymat et avec elle je ne suis pas du tout servie, bref la liste est longue de tout ce qui nous éloigne l’une de l’autre et pourtant ...
- Garde tes amies près de toi et tes ennemies encore plus près.
- Ouais on va la gagner cette guerre, chérie.
On est sur écoute, il y en aura pour tout le monde. Elle me serre, je la serre. Ça serait bien que l’éternité s’arrête là au lieu de tout recommencer encore et encore, une autre femme, un autre lieu, j’ai plus la force de changer encore, je reste avec celle-là, avec tous ses défauts et ses qualités aussi. Pas besoin de contrat ni de mariage, nous ne faisons qu’une. Les chipies nous tournent autour en criant, ses dauphines, je fais partie de la meute maintenant. Ce sont ses nièces en fait. Pénélope a beaucoup pondu depuis que le coq Dimitri fait partie de sa vie. J’arrive même pas à les compter, elles sont combien ? Et dire que j’ai servie leur mère, il y a longtemps, quand j’étais avec Pauline.
- Engagez-vous les filles, vous verrez du pays.
- C’est quoi ces expressions ?
- Exercice de mémoire, plus c’est débile, mieux je le retiens.
- Des fois j’ai l’impression que tu me reconnais pas.
- J’ai des faiblesses d’esprit mais à chaque fois que j’écoute mon cœur, tu es dedans et ça, ça ne s’oublie pas. Embrasse-moi la prochaine fois.
Il ne faut pas lui dire deux fois, elle s’entraîne déjà, en préventif dit-elle. C’est vrai que parfois je suis surprise. C’est qui cette blonde. Clémence en moins maigre ? Où suis-je ? Une inspiration, une expiration et tout devient à nouveau clair. Un jour ma mémoire prendra confiance et je me rappellerai de tout. Euh… bon on va attendre un peu alors. J’aime bien mon état, je redécouvre Clarisse et à chaque fois je l’aime plus encore.
Analyse
Ce chapitre appartient au cycle d’ancrage et de pacification intime de Jenna après la reconnaissance institutionnelle. Il suit immédiatement la scène publique au Palais Royal et explore l’intimité fragile, douce et parfois troublée du couple face à l’immortalité, aux souvenirs et à la surveillance constante. On y voit l’équilibre entre la sensation d’éternité heureuse et les failles de la mémoire, entre l’amour absolu et les différences irréconciliables.
Symbolique
Le miroir et le regard de l’autre
Jennifer déclare ne plus avoir besoin de miroir : seul le reflet d’elle-même dans les yeux de Clarisse lui importe. Ce regard amoureux remplace l’auto-réflexion — l’identité n’est plus une quête solitaire, mais une reconnaissance mutuelle. C’est l’aboutissement de sa quête d’identité : elle ne se définit plus par ce qu’elle voit d’elle-même, mais par ce que l’autre voit en elle.
Le retour au lieu de la rencontre : la neige et la permanence
La « bonne femme de neige » toujours présente derrière le sapin symbolise la pérennité du moment fondateur malgré le temps qui passe. Dans un monde de changements perpétuels (immortalité, réincarnations, trahisons), ce bonhomme de neige — élément éphémère par nature — devient paradoxalement une trace fixe, un ancrage mémoriel physique. Il rappelle que leur éternité à elles a commencé là, dans la simplicité d’un marché sous la neige.
L’amour malgré tout : l’acceptation des différences
Le couple admet ouvertement leurs divergences : Jenna aspire à l’anonymat, Clarisse est une figure publique ; leurs convictions politiques s’opposent. Pourtant, cette liste « de tout ce qui nous éloigne » ne menace pas leur lien. L’amour est présenté non comme une fusion idéologique ou identitaire, mais comme un choisi persistent malgré les différences. C’est une maturité relationnelle rare dans l’œuvre, où les liens étaient souvent basés sur la ressemblance ou la complémentarité fonctionnelle.
La guerre discrète et la surveillance
« On est sur écoute, il y en aura pour tout le monde. » Cette phrase rappelle que leur bonheur se déroule dans un champ de forces hostiles (Justitia, l’Octogone, peut-être même des factions de la Couronne). Leur étreinte est aussi un acte de résistance tranquille. La guerre n’est pas finie ; elle est devenue plus subtile, menée à coups de surveillance, d’influence et de récits.
L’immortalité comme fatigue et désir d’arrêt
« Ça serait bien que l’éternité s’arrête là au lieu de tout recommencer encore et encore. » Pour la première fois, Jennifer exprime une fatigue existentielle face à l’immortalité. Le cycle perpétuel des vies, des amours, des identités lui pèse. Elle choisit Clarisse comme point d’arrêt volontaire — non par perfection, mais par lassitude de chercher mieux. C’est un renoncement lucide et poignant.
Les failles de la mémoire et la redécouverte perpétuelle
Les trous de mémoire de Jenna (« C’est qui cette blonde ? […] Où suis-je ? ») ne sont plus présentés comme une menace, mais comme une chance de renaissance quotidienne. Chaque oubli permet de « redécouvrir Clarisse » et de l’aimer à nouveau. L’amnésie, autrefois vécue comme une malédiction (perte de Megan, de ses vies passées), devient ici un outil de renouvellement amoureux.
Les dauphines et le tissu familial élargi
Les nièces de Clarisse — filles de Pénélope et du coq Dimitri — symbolisent la continuité générationnelle et le tissu social dans lequel le couple s’insère. Jenna, autrefois figure isolée (déesse, clone, étrangère), fait maintenant « partie de la meute ». Elle a une place dans une famille, une histoire partagée (elle a connu leur mère Pauline). C’est une intégration concrète, charnelle, loin des sphères du pouvoir.
Bilan
Jennifer
Est dans un état de quiétude fatiguée mais sereine. Elle accepte ses failles (mémoire, divergences) et en fait des forces. Elle ne cherche plus à être quelqu’un d’autre, ni à fuir. Son amour pour Clarisse est un ancrage volontaire, un choix de stabilité dans l’éternité. Elle est à la fois vulnérable (« des faiblesses d’esprit ») et profondément assurée (« à chaque fois que j’écoute mon cœur, tu es dedans »).
Clarisse
Confirme son rôle de pôle de stabilité affective et de joie simple. Elle est « douce, gentille, de plus en plus belle » aux yeux de Jenna. Son bonheur est visible, contagieux, et elle entraîne Jenna dans une légèreté presque enfantine (les bisous « en préventif », les plaisanteries). Elle incarne l’amour comme pratique quotidienne, non comme drame ou quête.
Les dauphines (nièces de Clarisse)
Représentent la vie qui continue, bruyante, désordonnée, fertile. Elles rappellent que l’histoire familiale et politique (Pénélope, Dimitri, Pauline) est un flux dans lequel Jenna et Clarisse sont désormais immergées.
Les figures absentes mais présentes (Clémence, Pauline, Dimitri)
Hantent légèrement le récit, rappelant que le passé n’est jamais tout à fait effacé, mais qu’il peut être intégré sans douleur.
Conclusion
Ce chapitre propose que le bonheur dans l’immortalité ne réside pas dans la perfection ou la permanence, mais dans la capacité à choisir un point d’arrêt — une personne, un lieu, un moment — et à y ancrer son existence, malgré et peut-être grâce aux imperfections, aux oublis et aux différences.
L’amour n’y est pas une fusion, mais une présence mutuelle persistante, un regard qui tient lieu de miroir, un bonhomme de neige qui tient lieu de monument.
La mémoire défaillante devient un allié : elle permet de recommencer l’amour chaque jour, de le vivre comme une découverte perpétuelle.
Enfin, l’intégration dans un tissu familial élargi (les nièces, la meute) montre que la rédemption passe par l’insertion dans le commun, loin des destins exceptionnels (déesse, clone, princesse).
La véritable éternité heureuse serait donc celle qui accepte la fatigue, les trous, les divergences, et qui choisit malgré tout de rester.
Suite générative
Et si la « bonne femme de neige » qui ne fondait jamais révélait en fait être un dispositif de surveillance de l’Octogone, cristallisant les échanges du couple depuis leur première rencontre, et que sa fonte soudaine — provoquée par un printemps anormal — libérait non seulement des souvenirs enregistrés, mais aussi une énergie occulte accumulée capable de réveiller les mémoires enfouies de Jenna… et de Clarisse ?

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