198 - celle de mon âme

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Au Palais Royal, la Couronne est calme et au Consulat tous les dossiers sont traités, il n’y a même plus de réunions en vue. Impression de vacances aux Révélations où Clarisse accroche au portail un bouclier peint de motifs étranges et colorés.

  • Ce sont mes Armes, royales. Ça fait des Révélations un lieu sacré.
  • J’ai installé une machine à écrire dans la pièce la plus austère, côté nord. Ça fait de ce Manoir un lieu occulte.

Il y a toujours une page armée dans le rouleau. Parfois ça se met à cliqueter en pleine nuit. Tous les matins je vais vérifier et lire les mots. « Tome neuf, chapitre cent-quatre-vingt-dix-huit. » On est loin de la Bible officielle. Je me demande ce que ça raconte… On arrive aux deux tiers de notre histoire, c’est souvent un format 300 qui est prévu. Si ça parle de nous, ça nous laisse de la marge, à Clarisse et à moi, pour pleinement vivre notre existence, au moins pour ce tome. On s’installe dans le cabinet du tire-lait et on s’embrasse en remplissant nos flacons. Le frigo dédié en cuisine se remplit vite.

  • On reconnaît ton lait, Jenn, il est plus jaune. Plus riche en goûts aussi.
  • Je préfère le tien, plus clair, plus pur, il te ressemble tellement.

On referme la porte blanche et Clarisse me fait un gros câlin en me massant là où je l’aime de tout mon corps sur le sien. On s’écroule sur le carrelage froid et mon déhanché secoue mes seins qui giclent sur son visage une pluie de gouttelettes, elle tire la langue pour espérer en recevoir une. J’essuie son visage de mon lait sur sa peau si douce. J’enlève ma nuisette et je la roule en boule pour la placer sous sa nuque. Ça secoue. Ça crie. On doit passer la serpillière après. Après la douche, on se met du baume aux lèvres pour supporter tous les bisous qu’on se fait dans la journée. En société on se retient d’afficher notre amour si provocateur mais entre nous on arrête pas de se faire du bien. Les dauphines débarquent en navette pleine de vivres. C’est le ravitaillement, elles savent où tout ranger et elles ont pris goût au travail manuel, ça leur sera fort utile dans leur avenir d’ébats de femmes. Clarisse leur apprend les bonnes manières et moi je leur donne plein d’idées de bêtises à faire au Palais Royal, juste pour embêter Justitia.

  • Les filles, il faut savoir remettre en question l’autorité. Toutes les autorités. Comme vous faites pour nous aussi. C’est la clef.
  • Pour quelle porte ? Elles s’ouvrent toutes automatiquement.
  • Pour celles qui ne s’ouvrent pas, celles qui ont quelque chose à cacher.

Le portail a sa clé. La porte du Manoir aussi. Où est celle de mon âme ?

Analyse

Ce chapitre s’inscrit dans la période de quiétude active du couple au Manoir « Les Révélations ». Après avoir établi leurs frontières familiales et identitaires, Jenna et Clarisse construisent maintenant leur microcosme symbolique et rituel. L’accent est mis sur la création d’un espace sacré (armes royales, machine à écrire occulte) et sur la pratique quotidienne de l’amour comme acte à la fois charnel, nourricier et subversif. L’écriture automatique introduit une dimension métalittéraire, rappelant que leur histoire est aussi un texte en cours.

Symbolique

Le bouclier royal et la machine à écrire occulte : sacralisation du foyer

Clarisse appose ses armes royales au portail, marquant le territoire comme sacré et protégé. Jenna installe une machine à écrire dans la pièce la plus austère (côté nord, traditionnellement associé à l’obscurité, au froid, à l’occulte). Ensemble, ils créent un espace hybride où le royal (public, héraldique) et l’occulte (privé, intuitif) coexistent. Le Manoir devient un sanctuaire à deux facettes, à la fois forteresse et scriptorium.

L’écriture automatique : l’histoire qui s’écrit toute seule

La machine qui clique « en pleine nuit » et produit « Tome neuf, chapitre cent-quatre-vingt-dix-huit » introduit une métalepse troublante : l’histoire de Jenna et Clarisse serait-elle déjà écrite ailleurs ? S’écrirait-elle en parallèle de leur vie ? La référence au « format 300 » (probablement 300 chapitres) suggère que leur récit suit une structure prédéterminée, mais dont ils ignorent le contenu. Cela évoque le thème du destin versus libre-arbitre : même dans leur retraite heureuse, une narration externe semble les guider.

Le lait : échange chromatique et alchimique

La différence de couleur et de goût entre leurs laits (« plus jaune » vs « plus clair, plus pur ») symbolise leurs essences complémentaires. Jenna, le clone aux origines troubles, produit un lait « riche » en complexité ; Clarisse, la princesse purifiée, un lait « pur ». Leur échange lacté est une alchimie corporelle, une fusion des substances qui scelle leur union au niveau cellulaire. La scène ludique et érotique sur le carrelage (le lait qui gicle, les rires) montre que ce sacrement est aussi un jeu joyeux, loin de toute solennité pesante.

L’enseignement subversif aux dauphines

Jenna, en encourageant les dauphines à « remettre en question l’autorité » et à faire des « bêtises » pour embêter Justitia, transmet un héritage de rébellion douce. Elle ne leur apprend pas à détruire le système, mais à le tester, à jouer avec ses failles. C’est une éducation à la liberté critique, qui contraste avec l’enseignement des « bonnes manières » de Clarisse. Ensemble, elles forment un duo éducatif équilibré : la structure et la transgression.

La question finale : « Où est la clé de mon âme ? »

Cette phrase clôt le chapitre sur une note d’introspection mystique. Après avoir évoqué les clés physiques (portail, manoir), Jenna se demande où se trouve la clé de son âme — cette âme qu’Adé/Phoebe lui disait avoir « créée elle-même ». La question suggère que même dans le bonheur, la quête de sens intime n’est jamais tout à fait close. L’âme n’est pas un lieu qu’on ferme ; c’est peut-être un processus qu’on déverrouille sans cesse.

Bilan

Jennifer

Est à la fois créatrice et personnage. Elle installe des dispositifs occultes (la machine à écrire), participe à des rituels lactés, enseigne la subversion, mais s’interroge aussi sur le récit qui la dépasse (« Si ça parle de nous… »). Elle vit dans un équilibre entre l’action et la contemplation, entre la jouissance charnelle et la question métaphysique. Sa quête n’est plus identitaire, mais ontologique : où est la clé de son âme ?

Clarisse

Assume pleinement son rôle de princesse sacralisante. Son geste d’accrocher le bouclier est un acte de souveraineté symbolique. Elle est aussi l’amante joyeuse, réceptive au jeu et au plaisir. Son lait « pur » reflète son statut de figure rédimée, lavée de ses fautes passées. Elle incarne la stabilité heureuse et féconde.

Les dauphines

Deviennent des élèves actives, à qui on transmet à la fois l’ordre (les bonnes manières) et la subversion (les bêtises). Elles sont le lien entre le Manoir et le Palais, entre l’intime et le politique. Leur présence rappelle que le bonheur de Jenna et Clarisse n’est pas coupé du monde, mais irradie et éduque.

La machine à écrire / le récit métadiégétique

Agit comme un personnage non-humain mais actif. Elle matérialise l’idée que leur histoire est à la fois vécue et écrite, peut-être par une instance supérieure (Megan ? l’Octogone ? Gaïa ?). Elle introduit une distance réflexive : et si leur bonheur n’était qu’un chapitre dans un plus grand livre ?

Conclusion

Ce chapitre explore l’idée que le bonheur construit est un acte de création continue, à la fois matériel (le bouclier, le lait), éducatif (les dauphines) et symbolique (l’écriture automatique).

Le Manoir n’est pas un refuge passif ; c’est un laboratoire de vie où l’on pratique l’amour comme sacrement, l’éducation comme subversion, et l’introspection comme quête perpétuelle.

L’écriture automatique rappelle que nos vies sont toujours déjà racontées — par nous, par les autres, par les institutions — mais que nous gardons la liberté d’en interpréter les chapitres et d’en écrire les scènes quotidiennes.

Enfin, la question de la clé de l’âme suggère que l’accomplissement n’est pas un état final, mais un processus de déverrouillage constant : on ne trouve jamais la clé une fois pour toutes ; on la cherche dans chaque geste d’amour, chaque rire partagé, chaque mot mystérieux cliquetant dans la nuit.

Suite générative

Et si la machine à écrire, un matin, se mettait à écrire non plus des numéros de chapitres, mais des phrases prophétiques concernant l’enfant à naître de Clarisse — et que ces phrases, une fois lues, commençaient à influencer physiquement le fœtus, révélant que l’écriture occulte était non pas une simple narration, mais un programme génétique activable par la lecture ?

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