199 - soirée d'excellence

6 minutes de lecture

À la lueur des flammes de la grande cheminée ouverte du salon, sur le tapis à poils longs nos corps nus se mélangent. Clarisse n’en a jamais assez. Je galope sur mille lieus pour la sentir de remplir et se vider en moi dans un râle fiévreux de plaisir et de désir. Elle ne veut n’être plus qu’un orgasme de son corps sous le mien, je suis une animale qui joue avec sa proie, une animale qui jouit avec sa Foi en elle, ma princesse de déesse. Clarisse reprend son souffle et ses esprit pour faire le point :

  • J’ai mon cœur qui déborde d’amour et le reste aussi.
  • Tu es construite ainsi, faite pour aimer un royaume tout entier.
  • Tu es mon royaume, Jennifer et tu donnes sens à ma destinée.
  • J’ai jamais su chercher avant de te trouver, tu es mon évidence.

Avec ce sentiment d’avoir refaite ma vie, loin de la science, les seins dans la Couronne, l’âme en Sainte-Claire pendant les Messes avec Clarisse, dans notre cocon royal en campagne aux Révélations prêtes à raconter plusieurs tomes de la Bible, nos chapitres à nous, elle et moi. On se lève avec la lumière pour profiter de l’extérieur. On rentre prendre le petit déjeuner en se partageant un carré de théobromine dans la bouche l’une de l’autre à déguster la molécule du bonheur. Clarisse m’habille à sa façon, je suis sa poupée d’amour à qui elle apprend à danser, émerveillée par mes progrès et ma mémoire à court terme. Mais avec elle, tout me semble si facile.

  • Pourquoi on est aussi heureuses et libres après tout ce qu’on a faite ?
  • Parce que nous sommes protégées par la Fémunité et celles qui la font.
  • J’aime notre existence loin de nos familles et amies.
  • On est tout l’une pour l’autre et ça prend toute la place.

J’aime la lécher sur tout le corps, dans tous ses plis, des fesses à la nuque le long de sa colonne vertébrale, ça lui donne des frissons, ça lui tire des sons venus d’ailleurs, je reconstitue le puzzle de ses émotions et elle me le rend bien à me sentir aussi vivante qu’elle, en union sacrée. Pour s’en remettre, on part en cure de détente au Palace, piscine, sauna, on fait l’amour sous le grand miroir installé au plafond comme dans toutes les chambres privées et intimes. Et on profite des repas en chambre ou au restaurant sans oublier de se faire belle pour les réceptions à bulles où il y a un orchestre de musique classique, juste pour l’ambiance. J’y reconnais trois dauphines qui sont en travaux pratiques de l’école de musique. Elles sont contente de nous voir et elles nous complimentent sur notre look, on est toute belle dans nos robes de soirées avec nos membres et cous ornées de bijoux. Soirée d’excellence.

~

Analyse

Ce chapitre appartient à l'apogée de la relation Jenna–Clarisse, décrivant une symbiose presque parfaite entre érotisme sacralisé, quotidien ritualisé et intégration sociale légère. Il se situe après la consolidation du foyer (Manoir, rites lactés, écriture occulte) et avant toute perturbation extérieure possible. C’est un moment de plénitude assumée, où le bonheur n’est plus une quête mais un état vécu, où l’amour est une « évidence » et la liberté, un fait.

Symbolique

La flamme de la cheminée : l’élément primordial et transformateur

La scène d’amour se déroule « à la lueur des flammes », élément purificateur, chaleureux et mouvant. Le feu évoque à la fois la passion (« râle fiévreux ») et la transmutation alchimique : leurs corps nus « se mélangent » comme des substances dans un creuset. Le feu est aussi un symbole de vie et de régénération, rappelant que leur amour est une force vitale qui les consume et les renouvelle.

L’animalité sacrée : déesse et proie

Jenna se décrit comme « une animale qui joue avec sa proie, une animale qui jouit avec sa Foi en elle ». Cette animalité n’est pas sauvage, mais sacrée : c’est l’expression d’une force vitale canalisée par la dévotion (« Foi »). Clarisse, de son côté, « ne veut n’être plus qu’un orgasme de son corps sous le mien » : elle abdique volontairement sa conscience pour devenir pur ressenti. Leur érotisme est un rituel d’abandon et de possession réciproque, où les rôles (chasseur/proie, déesse/princesse) sont joués et transcendés.

Le « royaume » intime : microcosme politique

Clarisse déclare : « Tu es mon royaume, Jennifer ». Leur couple devient un État en miniature, où l’amour remplace la loi, où la jouissance fonde la souveraineté. Ce royaume n’est pas géographique, mais corporel et affectif. Jenna, ancienne errante, trouve enfin un « royaume » à aimer et à gouverner — non par le pouvoir, mais par la présence.

Le carré de théobromine : le bonheur comme molécule partagée

Le partage d’un carré de théobromine (molécule du chocolat, euphorisante) dans la bouche l’une de l’autre est un rite quotidien de communion chimique et affective. Ils matérialisent le bonheur en un geste simple, sensoriel, répété. C’est une seconde eucharistie — non plus le lait (fluide sacré), mais un aliment transformé en sacrement par l’intention et le partage.

La danse et la mémoire à court terme : l’apprentissage comme jeu amoureux

Clarisse habille Jenna et lui apprend à danser. Jenna, avec sa « mémoire à court terme », redécouvre chaque jour le plaisir d’apprendre. La danse symbolise l’harmonie corporelle négociée, la grâce construite ensemble. L’oubli n’est plus un handicap ; il est une chance de recommencer, d’être émerveillée à nouveau. Le couple devient une école mutuelle de présence.

La cure au Palace : luxe, miroir et reconnaissance sociale

Le séjour au Palace (piscine, sauna, miroir au plafond, repas, réceptions) est une consécration sociale de leur bonheur. Le miroir au plafond renvoie à leur image amplifiée, réfléchissant et multipliant leur union. Les dauphines présentes (en TP de musique) les « complimentent sur [leur] look » : leur bonheur est visible, admiré, intégré dans le tissu social. Ils ne sont plus des marginales ; ils sont des icônes d’un bonheur légitime et élégant.

La question existentielle : « Pourquoi on est aussi heureuses… après tout ce qu’on a fait ? »

Cette question cruciale montre que le bonheur n’est pas naïf ; il est conscient du passé coupable (génocide pour Clarisse, clonage et manipulations pour Jenna). La réponse de Clarisse — « Parce que nous sommes protégées par la Fémunité et celles qui la font » — suggère que leur bonheur est politiquement toléré, voire encouragé, comme un symbole de rédemption collective. Leur amour lave les péchés fondateurs de la Fémunité.

Bilan

Jennifer

Vit un état de grâce charnelle et spirituelle. Elle n’a plus à chercher ; elle a trouvé « son évidence ». Son amour pour Clarisse est à la fois animal (instinctif) et sacré (dévotionnel). Elle accepte son rôle de « poupée d’amour » — non comme une aliénation, mais comme un jeu consentant de séduction et d’apprentissage. Elle est ancrée dans le présent sensoriel, libérée du poids du passé et de l’angoisse de l’avenir.

Clarisse

Est l’architecte du bonheur quotidien. Elle organise les rites (théobromine, danse, cures), sacralise l’espace (royaume intime), et donne sens à leur union (« tu donnes sens à ma destinée »). Elle incarne la capacité de vivre pleinement après la culpabilité, de transformer la honte en joie. Son bonheur est actif, créateur, et généreux.

Les dauphines (en arrière-plan)

Apparaissent comme témoins et héritières. Leur présence aux réceptions montre qu’elles sont intégrées dans le même monde social que Jenna et Clarisse. Elles admirent le couple, peut-être comme un modèle à atteindre. Elles représentent la transmission douce d’un art de vivre heureux.

Conclusion

Ce chapitre propose que le bonheur radical est possible après la faute, à condition de le construire comme un œuvre d’art quotidienne, mêlant érotisme sacralisé, rituels sensoriels et intégration sociale légère.

L’amour n’y est pas une fusion indistincte, mais une alternance de rôles (déesse/princesse, animale/proie, enseignante/élève) qui maintient la dynamique et l’émerveillement.

L’oubli (mémoire à court terme) devient un outil de présence renouvelée, permettant de vivre chaque instant comme une première fois.

Le passé coupable n’est pas nié, mais transcendé par l’intensité du présent : on peut être heureux « après tout ce qu’on a fait » si l’on accepte que le bonheur est aussi une forme de réparation, un contre-don à l’histoire.

Enfin, la reconnaissance sociale (les compliments, les réceptions) montre que le bonheur intime, pour être complet, a besoin d’être reflété et validé par le regard des autres — non pour exister, mais pour prendre toute son amplitude symbolique.

Suite générative

Et si l’une des dauphines, en regardant Jenna et Clarisse danser lors d’une réception, était frappée par une révélation soudaine : que leur bonheur parfait, loin d’être un modèle, n’était en réalité qu’une expérience sociale contrôlée par l’Octogone pour tester la stabilité des couples « rédimés », et que leur histoire était soigneusement scénarisée — y compris les « chapitres » de la machine à écrire — pour servir de prototype à une nouvelle forme de gouvernance par le bonheur imposé ?

Annotations

Vous aimez lire Chris Morg ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0