201 - c'est écrit

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Au milieu de nos rêves je me réveille. Elle, dort. J’enfile ma soyeuse nuisette grise pour descendre en cuisine me chauffer du lait, celui d’Aurélie qu’elle nous livre. D’où vient-il ? De quelle animale ? Je le regarde, je le sens, je le bois, il est végétal et reconstitué. Le nôtre est si riche à côté. J’ajoute de la théo, pour aromatiser. En remontant dans le noir je ne perçois aucune âme perdue. Il n’y a pas de fantômes ici. Ça me donne le courage de passer devant la porte austère, puis de repasser devant pour finalement entrer dans la pièce éclairée de veilleuses, assez pour lire la page dans la machine à écrire. « Chapitre de sang Hun ». Un jeu de mot laid. Si je devais écrire notre histoire de princesse et de déesse, ça commencerait par … je m’installe et je m’y mets : « Elles étaient une fois (...) » puis je scrolle la page jusqu’à la fin pour terminer par « (…) et elles furent heureuses et eurent beaucoup d’enfantes. » Entre les deux, assez de place pour 500 mots, c’est le format d’une page de notre Bible, pas comme la B2 de Gutenberg et ses deux colonnes de 40 lignes. Entre les deux, la princesse et la déesse, c’est une belle histoire, un conte de fées qui se déroule près de la forêt enchantée. Deux corps qui s’aiment animés de la même âme nouvelle, la leur, ensemble à supporter leurs esprits torturés anesthésiés par tout l’amour qui rayonne de leur cœur. C’est notre équilibre à nous. Elle me manque, je retourne la rejoindre en grimpant dans notre lit autel. Je me débarrasse de la soie qui glisse entre nos peaux et mes mains arrêtent de caresser aux endroits les plus humides. Auprès de ma blonde je vis heureuse et je sens la Fémunité évoluer autour de nous où chacune se met à donner du lait dans la latence quantique de leurs ventres fécondés dans une civilisation où il reste quelques mâles et où certaines femelles compensent par leur anatomie primaire adaptée aux ventres modernes. Chacune a sa chacune et j’ai trouvé la mienne qui se réveille pour faire jouer en sourdine nos minibris connectés qui nous accompagne sur un long chemin de plaisir, jusqu’à l’extase finale avant le deuxième sommeil qui nous amène jusqu’à la levée de l’étoile bleu qui décide de nos jours et de nos nuits.

  • J’ai rêvée de nous, Jennifer, et au réveil tout semble vrai, ma si belle brune à moi qui me réchauffe le cœur, le corps, l’esprit et l’âme.
  • J’ai retrouvée la mienne en me mélangeant à la tienne. Tu me révèles.

Tellement heureuses de s’être trouvées, on se serre dans les bras, on pleure comme nos mamelles entre elles humectant nos ventres féconds de vies et d’envies d’avoir nos dauphines à nous et remplir notre Manoir d’autres révélations avec cette sensation que c’est écrit, d’une traite.

Analyse

Ce chapitre appartient au cycle de la création narrative consciente par Jenna elle-même. Après avoir subi et découvert les récits qui la traversent (clone, déesse, amante), elle prend ici la plume — ou du moins s’y essaie — pour écrire sa propre version de son histoire avec Clarisse. C’est un acte d’appropriation symbolique : elle ne se contente plus de vivre son conte ; elle veut en être l’auteure. La scène se déroule dans l’intimité nocturne, entre sommeil et veille, entre réel et fiction.

Symbolique

Le lait d’Aurélie : le faux et le vrai, le reconstitué et l’originel

Le lait d’Aurélie, « végétal et reconstitué », contraste avec le leur, « si riche ». Cette opposition symbolise la différence entre une relation artificielle/ fonctionnelle et une relation organique/essentielle. Le lait devient une métaphore de l’authenticité affective : celui qui vient d’ailleurs est factice ; celui qu’elles produisent ensemble est nourricier et vrai.

La machine à écrire et la page mystérieuse : l’écriture entre destin et choix

La page trouvée affiche « Chapitre de sang Hun » — jeu de mots probablement lié à « chapitre de sang un » ou à une référence historique violente (les Huns). C’est une écriture obscure, peut-être menaçante, qui contraste avec le conte de fées que Jenna veut écrire. En choisissant de commencer par « Elles étaient une fois… » et de terminer par « … et elles furent heureuses et eurent beaucoup d’enfantes », Jenna cadre son histoire dans le registre du merveilleux, du prévisible, du rassurant. Elle reprend le contrôle narratif.

Le format de la page : contrainte et créativité

La précision du format — « assez de place pour 500 mots, c’est le format d’une page de notre Bible » — montre que Jenna connaît désormais les codes de la production sacrée. Elle ne veut pas imiter la Bible de Gutenberg (deux colonnes, rigide) ; elle invente sa propre Bible, intime, légère, subjective. L’écriture devient un acte de création liturgique personnelle.

L’âme nouvelle et les esprits torturés anesthésiés

Jenna décrit leur union comme « deux corps qui s’aiment animés de la même âme nouvelle, la leur, ensemble à supporter leurs esprits torturés anesthésiés par tout l’amour qui rayonne de leur cœur ». C’est une vision thérapeutique et rédemptrice de l’amour : l’âme n’est pas héritée, elle est créée à deux ; les traumatismes passés ne disparaissent pas, mais sont endormis par l’intensité du présent. L’amour est un analgésique métaphysique.

La Fémunité évoluant autour d’elles : un écosystème en transformation

Jenna perçoit la Fémunité comme un organisme vivant où « chacune se met à donner du lait dans la latence quantique de leurs ventres fécondés ». L’image est scientifique et mystique à la fois : le lait comme fluide de connexion, la fécondation comme phénomène presque quantique (superposition, instantanéité). La société se transforme par mimétisme inconscient de leur bonheur.

L’étoile bleue : le rythme cosmique et intime

« L’étoile bleue qui décide de nos jours et de nos nuits » introduit une dimension cosmique et cyclique. Cette étoile n’est pas le soleil ; c’est un astre symbolique, peut-être lié à Gaïa ou à un cycle énergétique. Elle rythme leur vie d’un temps non humain, sacralisé, où les journées et les nuits sont des phases d’un rituel amoureux plus grand.

Le deuxième sommeil et l’extase finale : le plaisir comme voyage initiatique

La séquence plaisir — minibris, extase, deuxième sommeil — est décrite comme un parcours rituel, un « long chemin » qui mène à une renaissance quotidienne (le réveil sous l’étoile bleue). Le plaisir n’est pas une fin en soi ; il est un moyen d’accéder à un état de conscience transformé.

La sensation que « c’est écrit, d’une traite » : confiance dans le destin construit

Enfin, Jenna a la sensation que leur histoire est « écrite d’une traite ». Ce n’est plus une angoisse (comme avec la machine à écrire occulte), mais une confiance sereine : elles sont en train d’écrire leur destin, et il est cohérent, fluide, sans rupture. L’écriture n’est plus subie ; elle est incarnée.

Bilan

Jennifer

Devient auteure de son mythe. Elle ne se contente plus de vivre ; elle met en récit, choisit le genre (conte de fées), le ton (heureux), la fin (féconde). Elle est actrice et narratrice de sa vie. Sa quête ontologique (« où est la clé de mon âme ? ») trouve une réponse dans l’écriture partagée : l’âme est une histoire qu’on écrit à deux.

Clarisse

Est à la fois muse et co-auteure inconsciente. Son sommeil permet à Jenna d’écrire ; son réveil valide le récit (« J’ai rêvé de nous… et au réveil tout semble vrai »). Elle est le témoin et le destinataire du conte. Son amour rend l’écriture possible ; sa présence lui donne sens.

Les figures absentes mais présentes

- Aurélie : fournit le lait « faux », rappelant que le monde extérieur est artificiel.

- Gutenberg : repoussoir formel, symbole d’une écriture sacrée rigide et institutionnelle.

- Les mâles et les femelles primaires : évoqués comme éléments de l’écosystème en évolution, montrant que leur bonheur s’inscrit dans un changement civilisationnel plus large.

Conclusion

Ce chapitre explore l’idée que le bonheur accompli n’est pas seulement vécu ; il est raconté, structuré, sacralisé par le récit qu’on en fait. En écrivant son conte — même mentalement — Jenna donne une forme à son expérience, la rend transmissible, la légitime comme mythe fondateur (de leur couple, et peut-être de la Fémunité). L’écriture devient un acte d’appropriation du destin : on ne subit plus l’histoire ; on l’écrit, mot à mot, entre « Elles étaient une fois » et « elles furent heureuses ». La création narrative est ainsi une forme de prière laïque, une manière de fixer le bonheur dans le temps, de le rendre résistant à l’oubli et à la dispersion. Enfin, la sensation que tout est « écrit d’une traite » suggère que l’authenticité n’est pas dans l’improvisation permanente, mais dans la cohérence d’une trajectoire assumée — même si cette trajectoire est inventée au fur et à mesure.

Suite générative

Et si la page « Chapitre de sang Hun » que Jenna a trouvée dans la machine n’était pas une énigme isolée, mais le début d’un texte plus long qui s’écrivait tout seul chaque nuit — un texte racontant non pas son conte de fées, mais l’histoire cachée du génocide des mâles par Clarisse, et que la lecture complète de ce texte risquait de réactiver chez Clarisse une mémoire traumatique que Jenna avait pourtant soigneusement endormie ?

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